‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 122 sur 149 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

des arbres déchirent leurs flancs ou brisent leurs jpieds ; la pesante artillerie s'ensevelit dans des marais; plus loin, les lignes de Hafanterie , rompues par l'impétuosité des Sauvages , ne peuvent se reformer sur un terrain inégal , et on combat partout homme à homme.

Maintenant , ô Calliope , quel fut le premier Natcbez q/n signala sa valeur dans cette mêlée sanglante ?

Ce fut vous, tils magnanime du grand Siphane, indomptable et terrible Adario.

Les Sauvages ont raconté que sous les ombrages de la Floride , dans une lie au milieu d'un lac qui étend ses ombres comme un voile de gaze , coule une mystérieuse fontaine. Les eaux de cett« fontaine peuvent redresser les membres plies par les ao8% et rebrunir au feu des passions la chevelure sur la tête blanchie des vieillards. Un éternel printemps habite au bord de cette source : là , les ormeaux n'entretiennent avec le lierre que des amitiés nour velles ; là , les chênes sont étonnés de ne compter leurs années que par l'âge des roses. Les illusions de la vie , les songes du bel âge, habitent avec les zéphyrs les feuilles de lianes qui projettent sur le cristal de la fontaine un réseau d'ombre. Les vapeurs qui s'exhalent des bois d'alentour sont les parfums de la jeunesse \ les co^ lombes qui boivent l'eau de la source , les fleurs qu'elle arrose dans son cours ^ ont sans cesse des œufs dans leur nid , des boutons sur leur tige. Jamais l'astre de la lumière ne se couche sur ces bords enchantés, et le ciel y est toujours entr'ouvert par le sourire de l'Aurore.

Ce fut à cette fontaine, dont la renonmiée attira les premiers Européens dans la Floride, que le Génie de la Patrie alla, d'après le récit des Natchez , puiser un peu d'eau : il verse, au milieu de la bataille, quelques gouUes de cette eau sur la tête du fils de Siphane. Le Sachem sent rentrer dans ses veines le sang de sa première jeunesse : ses pas deviennent rapides , son bras s'étend et s'assouplit , sa main reprend la fermeté de son cœur.

Il y avoit dans l'armée françoise un jeune honmie Donuné Sylvestre , que le chagrin d'un amour sans espérance avoit amené sur ces rives lointaines pour y chercher la glqire ou la mort. Le riche et inflexible Aranville n'avoit jamais voulu consentir à l'hymen de son fils avec l'indigente Isabelle. Adario aperçut Sylvestre au moment où il essayoit de dégager ses pieds d'une vigne rampante ^ le Sachem , levant sa massue ^ en décharge un coup

' Tradition historique.

sur la tète de l'héritier d'Aranville : la tète se brise comme la calebasse sous le pied de la mule rétive. La cervelle de Tinfortuné fume en se répandant à terre. Adario insulte par ces paroles à son ennemi.

« En vérité , c'est dommage que ta mère ne soit pas ici ! elle «( baigneroit ton front dans l'eau d'esquine ! Moi qui ne suis qu'un « barbare, j'ai grossièrement lavé tes cheveux dans ton sang! «t Mais j'espère que tu pardonneras à ma débile vieillesse, car je « te promets un tombeau... dans le sein des vautours. >»

En achevant ces mots , Adario se jette sur Lesbin ^ il lui enfonce son poignard entre la troisième et la quatrième côte , à l'endroit du cœur : Lesbin s'abat comme un taureau que le stylet a frappé. Le Sachem lui appuie un pied sur le cou ^ d'une main il saisit et tire à lui la chevelure du guerrier, de* l'autre il la découpe avec une partie du crAne, et suspendant l'horrible trophée à sa ceinture, il assaillit le brave Hubert qui l'attendoit. D'un coup de son fort genou Adario lui meurtrit le flanc , et , tandis qu'Hubert se roule sur la poussière, du tranchant de sa hache l'Indien lui abat les deux bras, et le laisse expirer rugissant.

Gomme un loup qui , ayant dévoré un agneau , ne respire plus que le meurtre, le Sachem vise l'enseigne Gédoin , et d'une flèche lui attache la main au bâton du drapeau françois. Il blesse ensuite Adémar, le flls de Charles : habitant des rives de la Dordogne, Adémar avoit été élevé avec toute sorte de tendresse par un vieux père dont il étoit le seul appui , et qu'il nourrissoit de l'honorable prix donné à ses armes. Mais Charles ne devoit jamais presser son flls dans ses bras au retour des pays lointains : la hache du Sachem, atteignant Adémar au visage, lui enleva une partie du front , du nez et des lèvres. Le soldat reste quelque temps debout, objet aflVeux, au milieu de ses compagnons épouvantés : tel se montre un bouleau dont les Sauvages ont enlevé l'écorce au printemps; le tronc mis à nu , et teint d'une sève rougie, se fait apercevoir de loin parmi les arbres de la forêt. Adémar tombe sur son visage mutilé , et la nuit éternelle l'environne.

Gomme une laie de Gilicie , ou comme un tigre du désert de Sahara qui défend ses petits, Adario, redoublant de fureur à la vue de ses propres exploits , s'écrie : « Voilà comme vous périrez . «< tous, vils étrangers! tel est le sort que vous réservent les Natw chez ! » En même temps il arrache un mousquet à Kerbon , et lui plonge dans la bouche la baïonnette; le triple glaive perce le palais et sort par le haut du crâne de la pâle victime , dont les

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