‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 121 sur 149 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

Déjà les Natchez s'approchoient de l'ennemi. Chépar fait un signe : le centre de l'armée se replie et démasque les foudres; à chaque bronze se tient un guerrier avec une mèche enflammée. L'infanterie exécute un mouvement rapide : les grenadiers du premier rang tombent un genou en terre ; les deux autres rangs tournent obliquement, et présentent, par les brisures de la ligne, le flanc et les armes aux Indiens. A ce mouvement, les Natchez s'arrêtent et retiennent tous leurs voix ; un silence et une immobilité formidable régnent des deux côtés ; on n'entend que le bruit des ailes de la Mort qui plane sur les bataillons.

Lorsque l'ardente canicule engendre dans les mers du Mexique le vent pestilentiel du midi , ce vent destructeur pousse, en haletant, une haleine humide et brûlante. La nature se voile; les paysages s'agrandissent ; la lumière scarlatine des tropiques se répand sur les eaux , les bois et les plaines; des nuages pendent en énormes fragments aux deux horizons du ciel; un midi dévorant

37g LES NATCHEZ.

semble être levé pour toujours sur le monde; on croit toucher à ces temps annoncés 9e l'embrasement de l'univers : ainsi paroissent les armées arrêtées l'une devant l'autre , et prêtes à se charger en furie. Mais l'épée de Ghépar a brillé..... Muse, soutiens ma voix , et tire de l'oubli les noms de ces guerriers dignes d'être connus de l'avenir.

Une fumée blanche , d'où s'échappe à chaque instant des feux, enveloppe d'abord les deux armées. Une odeur de salpêtre , qui irrite le courage, s'exhale de toutes parts. On entend le cri des Indiens, la voix des chefs françois , le hennissement des chevaux , le sifflement de la balle , du boulet et des bombes qui montentavec une lumière dans le ciel.

Tant que les Natchez conservent du plomb et des poudres, leurs tubes empruntés à l'Europe ne cessent de brûler dans la main de leurs chasseurs : tous les coups que dirige un œil exercé portent le deuil dans le sein de quelque famille. Les traits des François sont moins sûrs : les bombes se croisent sans effet dans les airs, comme l'orbe empenné que des enfants se renvoient sur la raquette. Folard est surpris de l'inutilité de son art , et Chépar de la résistance des Sauvages; mais, lorsque ceux-ci ont épuisé les semences de feu qu'ils a voient obtenues des peuples d'Albion , Adario élève la voix : ~

« Jeunes guerriers des tribus du Serpent et du Castor, suivez « vos pères ; ils vont vous ouvrir le chemin. » Il dit , et fond , à la tête des Sachems , sur les enfants des Gaules. Outougamiz l'entendit; et se tournant vers ses compagnons : » Amis, imitons nos « pères ! » Suivi de toute la jeunesse , il se précipite dans les rangs des François.

Gomme deux torrents formés par le même orage descendent parallèlement le flanc d'une montagne, et menacent la mer de leur égale fureur, ainsi les deux troupes des Sachems et des jeunes guerriers attaquent à la fois les ennemis; comme la mer repousse jces torrents , ainsi l'armée françoise oppose sa barrière à l'assaut des deux bataillons. Alors commence un combat étrange. D'un côté , tout l'art de la moderne Bellone , telle qu'elle parut aux plaines de Lens , de Rocroy et de Fleurus ; de l'autre , toute la simplicité de l'antique Mars , tel qu'on le vit marcher sur la colline des Figuiers et aux bords du Simoïs. Un vent rapide balaie la fumée, et le champ de bataille se découvre. La difficulté du terrain , encombré par les forêts abattues , rend l'habileté vaine et remet la victoire à la seule valeur; les chevaux engagés entre les .troncs

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