‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 124 sur 149 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

ceinture. Tani est frappé d'un globe d'airain à la tête; son crâne emporté se va suspendre par la chevelure à la branche fleurie d*un érable.

De tous ces guerriers, Sépine suivoit Ontougamiz avec le plus d*ardeur : ce héros descendoit d'OEkala , qui avoit régné sur les Siminoles. OEkala eut trois fils : Nape , qui devançoit les chevreuils à la course; Téran , qui épousa Nitianis, dont les Esprits stériles fermèrent le sein ; et Scoute , qui fut le dernier des trois enfants d'Œkala. Scoute eut d^ la chaste Nibila la charmante Élisoë et le fier Alisinape , père de Sépine. Cet ardent Sauvage avoit promis à sa mère de lui apporter la chevelure du commandant des François; mais il avoit négligé de faire des sacriflces aux Génies, et il ne devoit plus rentrer dans la cabane de ses pères. Un boulet l'atteignit dans les parties inférieures du corps : renversé sur la terre, il se roule dans ses entrailles. Son ami, Télaza, lui tend la main pour l'aider à se relever; mais un second boulet arrache le bras secourable qui va frapper Outougamiz.

Déjà 'il ne restoit plus que soixante guerriers de la troupe qui Bscaladoit la colline des foudres : ils arrivent au sommet. Outougamiz , perçant à travers les baïonnettes que Folard oppose à ses efforts, s'élance le premier sur un canon , abat la tête du Cyclope qui alloit y porter la mèche, embrasse le tube, et appelle à lui les Sauvages. Là se fait un carnage épouvantable des François et des Indiens. Folard crie aux premiers : « Quelle honte « pour vous, si vous étiez vaincus! » Outougamiz crie aux seconds :« Encore un moment de courage, et à nous la victoire ! »

On entend le frémissement du sang qui se dessèche et s'évapora en tombant sur la machine rougie pour la possession de laquelle on combat. Les décharges des mousquets et des Imtteries font de la colline un effroyable chaos. Tels sont les mugissements, les ténèbres et les lueurs de l'Etna , lorsque le volcan se réveille : unciel d'airain d'où tombe une pluie de cendre s'abaisse sur les campagnes obscurcies , au milieu desquelles la montagne brûle comme un funèbre flambeau; des fleuves d'un feu violet sillonnent les plaines mouvantes; les hommes, les cités, les monuments disparoissent , et Vulcain, vainqueur de Neptune, fait bouillonner les mers sur ses fourneaux embrasés.

Toutes les fureurs de la guerre se rassemblent autour du bronze qu'a saisi le frère de Céluta. Les Indiens tâchent d'ébranler la lourde masse, et de la précipiter du haut du coteau : les uns l'embrassent par la bouche béante ; les autres poussent avec effort les

384 LES NATCIIEZ.

roues qui laissent dans le sol de profondes traces; ceux-ci tournent contre les François les armes qu'ils leur ont arrachées ; ceuxlà se font massacrer sur le canon que souillent la moelle éparse, les cervelles fumantes, les lambeaux de chair, les fiagments d'os. Chaque soldat, noirci par le salpêtre, est couvert du sang de ses amis et de ses ennemis. On se saisit par les cheveux ; on s'attaque avec les pieds et les mains : tel a perdu les bras qui se sert de ses dents pour combattre : c'est comme un festin de la mort. Déjà Folard est blessé ; déjà l'héroïsme de quelques Sauvages l'emporte sur tout Tart européen , lorsqu'un grenadier parvient à mettre le feu au tube. Aussilôt la couleuvre de bronze dégorge ses entrailles avec un dernier rugissement : sa destinée étant accomplie, elle éclate , mutile , renverse , tue la plus grande partie des guerriers qui l'environnent. L'on n'entend qu'un cri, suivi d'un silence formidable.

Gomme deux flottes puissantes, se disputant l'empire de Neptune, se rencontrent à l'embouchure de l'antique Égyptus-, le combat s'engage à l'entrée de la nuit. Bientôt un vaisseau s'enflamme par sa poupe pétillante : à la lueur du mouvant incendie, on distingue la mer semblable à du sang et couverte de débris : la terre est bordée des nations du désert ; les navires , ou démfltés, ou rasés au niveau des vagues, dérivent en brûlant. Tout à coup le vaisseau en feu mugit ; son énorme carcasse crève, et lance jusqu'au ciel les tubes d'airain , les pins embrasés et les cadavres des matelots : la nuit et le silence s'étendent sur les ondes Outougamiz reste seul de toute sa troupe, après l'explosion du foudre. Il se Youloit jeter parmi les François; mais le Génie de l'Amitié lui fait au fond du cœur cette réprimande : ^ Où cours-tu, insensé? >« de quel fruit ta mort peut-elle être maintenant à ta patrie ?Ré- « serve ce sacrifice pour une occasion plus favorable, et souviens- « toi que tu as un ami. » Ému par ces tendics sentiments, le fils de Tabamica bondit du haut de la colline, va se plonger dans le fleuve; et ranimé par la fraîcheur de Tende, il rejoint les guerriers qui n'avoient cessé de combattre contre d'Artaguette.

LesSachems, aussi prudents qu'intrépides, craignant d'être coupés dans leur retraite, s'étoient réunis aux bataillons de leurs fils. Tous ensemble soutenoient à peine les eflbrls de Beaumanoir, qui, du côté des François, obtenoit l'honneur de la journée. Beaumanoir avoit pour ancêtre ce fameux chevalier breton qui but son sang au combat des Trente. Douze générations séparoient Beaumanoir de cette source illustre : Etienne, Matthieu , Charles,

Page 1