‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 125 sur 149 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

Robert , Geoffroy, le second Ëlienne, Paul , François , qui mourut à Jarnac, Georges le Balafra, Thomas, François deuxième du nom, et Jean le Solitaire, qui habitoit le donjon d'où Ton découvre la colline isolée > que couronnent les ruines d'un temple druidique.

Armé d'un casse-téte à l'instar de l'ennemi , Beaumanoir ravage les rangs des Natchez : Adario soutient à peine sa furie. Déjà le vieux Nabal, le riche Lipoé qui possédoit deux cents peaux de castor, trcnle arcs de bois de merisier et trois cabanes; Ouzao, de la tribu du Serpent ; Arimat , qui portoit un aigle d'azur sur son sein , une perle à sa lèvre et une couronne de plumes sûr sa tête , tous ces guerriers avoient péri sous les ongles de ce fier lion , Beaumanoir.

On remarquoit dans l'armée des Nalchez un Sachem redouté, le robuste Nipane-, trois fils secondoient son courage : Tanilien aux oreilles découpées, Masinaïke, favori de sa mère , et le grand Ossani. Les trois Nipanides, s'avançant à la tête des Sauvages, lançoient leurs flèches contre les François et se retiroient ensuite à l'abri de la valeur de leur père. Gomme un serpent à la peau changeante, à la queue sonore, reposant aux ardeurs du soleil , veille sur ses enfants qui se jouent autour de lui ; si quelque bruit vient à se faire entendre, les jeunes reptiles se réfugient dans la bouche de leur mère; l'amour les renferme de nouveau dans le sein dont l'amour les fit sortir : tel étoit Nipane et ses fils.

Au moment où les trois frères alloient attaquer Beaumanoir, Beaumanoir fond sur eux comme le milan sur des colombes. Nipane, qui observe le mouvement du guerrier françois, s'avance pour secourir les objets de sa vigilante tendresse. Privé d'une victoire qu'il regardoit comme assurée , le soldat breton se tourne vers le Sachem, et l'abat d'un coup de massue.

A la vue de Nipane terrassé , les Natchez poussent un cri : Tanitien , Masinaïke et Ossani lancent à la fois leurs flèches contre le meurtrier de leur père. Beaumanoir se baisse pour éviter la mort, et se jetant sur les trois jeunes Sauvages, il les immole.

Nipane , revenu de son évanouissement , mais répandant le sang par les yeux et par les narines, ne peut, heureux dans son infortune , apercevoir ses fils étendus à ses côtés. « O mes fils ! « dit-il d'une voix mourante, sauvez mon corps de la rage des « François. Est-il rien de plus pitoyable qu'un Sachem renversé « par Areskoui? Les ennemis comptent ses cheveux blancs et in-

' Le mont Dol.

« sultent à son cadavre : <i Insensé , disent-ils, pourquoi quittois- «« lu le bâton de chêne? » Ils le dépouillent et plaisantent entre « eux sur les restes inanimés du vieillard. » Nipane expire, parlant en vain à ses Hls; et, arrivé chez les morts, il gémit de retrouver ces mêmes fils qui l'ont précédé dans la tombe.

Le Grand-Prêtre, armé d'une torche ardente, rallie les Sauvages autour du corps de Nipane. Adario et Outougamiz enlèvent le cadavre ^ mais Beaumanoir saisit d'une main le Sachem , l'oblige à lâcher sa proie, tandis que de l'autre main il lève la massue-, Adario recule et détourne le coup. Alors le Ciel marque à la fois la fin de la gloire et de la vie de Beaumanoir. D'un revers de sa hache , Adario fend le côté de son ennemi : le Breton sent l'air entrer dans sa poitrine par un chemin inconnu , et son cœur palpiter à découvert. Ses yeux deviennent blancs^ il tord les lèvres; ses dents craquent ; la massue échappe à sa main ^ il tombe : la vie l'abandonne; ses membres se roidissent dans la mort.

Adario s'élançant sur Beaumanoir pour lui enlever la chevelure : M A moi, Natchez! s'écrio-t-il , Nipane est vengé! » Les Sauvages jettent de grandes clameurs , et reviennent à l'attaque. Du côté des François, les tambours battent la charge , la musique et les clairons retentissent : d'Artaguette , faisant baisser la baïonnette à ses grenadiers , s'avance pour protéger le corps de son loyal compagnon d'armes. La mêlée devient horrible : Lameck reçoit au-dessous des côtes un coup d'épée , comme il saisissoit par les pieds le cadavre de Beaumanoir. La membrane qui soutenoit les entrailles de Lameck est rompue; elles s'aflaissent dans les aines, lesquelles se gonflent comme une outre., L'Indien se pâme av^ d'accablantes douleurs , et un dur sommeil ferme ses yeux.

Le sort du noble Yatzi ne fut pas moins déplorable : ce guerrier descendoit des rois Yendats , qui avoient régné sur les grands 1ac6. Lorsque les iroquois envahirent la contrée de ses pères , sa mjère le sauva dans une peau d'ours , et , l'emportant à travers le^ montagnes, elle vint suppliante aux foyers des Natchez. Élevé sur ces bords étrangers , Yatzi déploya au sortir de l'enfance la générosité d'un roi et la vaillance de ses ancêtres. Sa hutte étoit ouverte à tous les infortunés, car il l'avoit été lui-môme : la solitude n'avoit point de cœur plus hospitalier.

Yatzi voit dans les rangs emiemis un François qu'il avoit reçu jadis sur la natte : le fils de l'exil , prenant à sa ceinture un calumet de paix , s'avance pour renouveler l'alliance de la cabane ; mais le François , qui ne le reconnoit pas , lui appuie un pistolet

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