LIVRE X
finir un commun ouvrage : les uns scient des bouleaux et les abattent sur le courant d'une onde^ aGn d'en former une digue; les autres traînent sur leur queue les matériaux destinés aux architectes; les palais de la Venise du désert s'élèvent; des artisans de luxe en tapissent les planchers avec une fraîche verdure, et préparent les salles du bain^ tandis que des constructeurs bâtissent plus loin , au bord du lac , les agréables châteaux de la campagne. Cependant de vieux castors pleins d'expérience dirigent les travaux de la république, font préparer les magasins de vivres, placent des sentinelles avancées pour la sûreté Ju peuple, récompensent les citoyens diligents et exilent les paresseux : ainsi l'on voyoit travailler les François sur le champ des combats. Partout se forment des pyramides où les guerriers moissonnés par le fer sont entassés au hasard : les uns ont le visage tourné vers la terre qu'ils pressent de leurs bras roidis ; les autres laissent flotter leurs chevelures sanglantes du haut des pyramides funèbres , comme les plantes humides de rosée pendent du flanc des roches; ceux-ci sont tournés sur le côté ; ceux-là semblent regarder le ciel de leurs yeux hagards; et sur leurs traits immobiles la mort a fixé les convulsions de la vie fugitive. Des têtes séparées du tronc, des membres mutilés , remplissent les vides de ces trophées ; du sang épaissi cimente ces épouvantables monuments de la rage des hommes et de la colère du Ciel. Bien diflerents s'élèvent dans une riante prairie , au milieu des ruisseaux et des doux ombrages , ces monceaux d'herbes et de fleurs tombées sous la faux de l'homme champêtre : Flore , un râteau à la main , invite les bergers à danser à la fête printanière; et les jeunes filles, avec leurs compagnes, se laissent rouler, en folâtrant, du sommet de la meule embaumée. La trompette sonne , et la cavalerie se précipite dans les chemins qui lui sont ouverts. Un bruit sourd s'élève do la terre que l'on sent trembler sous ses pas. Des batteries soudainement démasquées mugissent à la fois; les échos des forêts multiplient la voix de ces tonnerres , et le Meschacebé y répond en battant ses rives. Satan mêle à ce tumulte des rumeurs surnaturelles qui glaceroient d'effroi les cœurs les plus intrépides. Jamais tel bruit n'avoit été OUI depuis le jour où le Chaos, forcé de fuir devant le Créateur , se précipita aux confins des mondes arrachés de ses entrailles ; un fracas plus affreux ne se fera point entendre lorsque la trompette de l'Ange réveillant les morts dans leur poussière, tous les tombeaux s'ouvriront à la fois et reproduiront la race pâlissante des hommes. Les légions infernales répandues dans
3fto LES NATCHEZ.
les airs obscurcissent le soleil ; les Indiens crurent qu'il s'alloit éteindre. Tremblantes sur leur base, les Andes secouèrent leurs glaçons, et les deux Océans soulevés menacèrent de rompre Fisthmequi joint l*une et l'autre Amérique.
Suivi de ses centaures , Gausans plonge dans les rangs des Natchez. Gomme dans une colonie naissante un laboureur, empruntant de son voisin des poulains et des cavales , les fait entrer dans une grange où les gerbes de froment sont régulièrement étendues; des enfants, placés au centre de Taire, contraignent par leurs cris joyeux les paisibles animaux à fouler les richesses rustiques ; une charmante harmonie règne entre la candeur des enfiints , l'innocence des dons de Gérés , et la légèreté des jeunes poulains qui bondissent sur les épis en suivant leurs mères : Gausans et ses chevaux homicides broient sous leurs pas une moisson de héros. Et , comme des abeilles dont un ours a découvert les trésors dans le creux d'un chénc se jettent sur le ravisseur et le percent de leur aiguillon , ainsi, ô Natchez , le poignard à la main , vous résistez aux cavaliers et à leur chef, fils du brave Henri et de Taimable Laure.
Les chevaux, percés de flèches , bondissent, se cabrent, secouent leur crinière, frottent leur bouche écumantë contre leur pied roidi , ou lèvent leurs naseaux sanglants vers le ciel, superbes encore dans leur douleur guerrière, soit qu'ils aient renversé leurs maîtres, soit qu'ils les emportent à travers le champ de bataille.
Peut-être, dans l'ardeur dont les combattants étoient animés, tous les François et tous les Indiens alloient périr, si, des bords entr'ouverts du firmament , Gatherine des Bois , qui voyoit ce massacre, n'eût levé les mains vers le trône du Tout-Puissant. Une voix divine se fit entendre : « Vierge compatissante, cessez vos M douleurs ; ma miséricorde viendra après ma justice. Mais bien- « tôt Fauteur de tous ces maux va suspendre lui-même, afin de « mieux favoriser ses projets, fa fureur des guerriers. >»
Ainsi retentirent dans l'éternité ces paroles qui tombèrent de soleil en soleil, et descendirent comme une chaîne d'or jusqu'aux abîmes de la terre.
En même temps le Roi des Enfers , jugeant le combat arrivé au point nécessaire pour l'accomplissement de ses desseins , songe à séparer les combattants.
Il vole à la grotte où le Démon de la Nuit se cache pendant que le soleil anime la nature. La Reine des ténèbres étoit alors occupée à se parer -, les Songes plaçoient des diamants dans sa chevelure