‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 128 sur 149 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

azurée; les Mystères couvroient son front d'un bandeau , et les Amours, nouant autour d'elle les crêpes de son écharpe, ne laissoient parottre qu'une de ses mamelles semblable au globp de la lune : pour sceptre elle tenoit à la main un bouquet de pavots. Tantôt elle sourioit dans un profond silence , tantôt elle faisoit entendre des chants comme ceux du rossignol; la volupté rouvroit sans cesse ses yeux qu'un doux sommeil fermoît sans cesse ; le bruit de ses ailes imitoit le murmure d'une source ou le frémissement du feuillage ; les zéphyrs naissoient de son haleine. Ce Démon de la Nuit avoit toutes les grâces de l'Ange de la Nuit; mais, comme celui-ci , il ne présidoit point au repos de la vertu , et ne pouvoit inspirer que des plaisirs ou des crimes.

Jamais le Monarque des ombres n'avoit vu sa fille aussi charmante. « Ange ravissant, lui dit-il , il n'est pas temps de vouspa- « rer : quittez ces brillants atours , et prenez votre robe des tem- « pêtes. Vous savez ce que vous me devez : vous n'étiez pas avant M la chute de l'homme , et vous avez pris naissance dans mes té- « nèbres. >»

La Nuit , fille obéissante, arrache ses ornements : elle se revêt de vapeurs et de nuages , comme lorsqu'elle veut favoriser des amours funestes ou les noirs complots de l'assassin. Elle attelle à son char deux hiboux qui poussent des cris dolents et lamentables : conduite par le Prince des Enfers, elle arrive sur le champ de bataille.

Soudain les guerriers cessent de se voir , et ne portent plus dans l'ombre que des coups inutiles. Le ciel ouvre ses cataractes; un déluge , se précipitant des nues , éteint les salpêtres de Mars. Le* vents agitent les forêts; mais cet orage est sans tonnerre, caf Jéhova s'est réservé les trésors de la grêle et de la foudre.

Le combat cesse : Chépar fait sonner la retraite ; l'armée françoise se replie confusément dans l'obscurité , et rétrograde vers ses retranchements. Chaque chef suit avec sa troupe le chemin qu'il croit le plus court , tandis que des soldats égarés tombent dans les précipices ou se noient dans les torreïits.

Alors la Nuit , déchirant ses voiles et calmant ses souffles , laisse descendre une lueur incertaine sur le champ du combat où les Indiens étoient demeurés épars. Aux reflets de la lune, on apercevoit des arbres brisés par les bombes et les boulets , des cadavres flottants dans les débordements du Meschacebé , des chevaux abatr tus ou errants à l'aventure , des caissons , des afilAts et des canons renversés, des armes et des drapeaux abandonnés , des groupes

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de jeunes Sauvages immobiles , et quelques Sachems isolés , dont la tèle chauve et mouillée jetoit une pâle lumière. Ainsi, du haut de la forteresse de Memphis , quand le Nil a surmonté ses rivages , on découvre , au milieu des plaines inondées , quelques palmiers à demi déracinés, des ruines qui sortent du sein des flols, et le sommet grisâtre des pyramides.

Bientôt ce qui reste des tribus se retire vers les Bocages de la Mort. Outougamiz, en pénétrant dans l'enceinte sacrée, entrevoit , assis sur un tombeau , un guerrier couvert de sang. Le frère de Céluta s'arrête : « Qui es-tu ? dit-il : es-tu Tame de quelque guer- <f rier tombé aujourd'hui sous le tomahawk d'Areskoui, en défen- « dant les foyers de nos pères? >»

L'ombre inclinée ne répond point-, le Grand-Prêtre survient, et s'avance vers le fantôme avec des évocations. Les Sauvages le suivent. Soudain un cri : « Un homme blanc ! un homme blanc ! »

D'Artaguette , blessé dans le combat et perdu dans la nuit, s'étoit réfugié aux tombeaux des Sauvages. Outougamiz reconnoît le François contre lequel il a combattu , le François protecteur de Céluta , le François ami de René. Touché des malheurs de d'Artaguette , et désirant le sauver, il le réclame comme son prisonnier. « Je ne souffrirai point, s'écrie-t-il , que l'on brûle ce suppliant. <( Quoi ! il auroit vainement demandé l'hospitalité aux tombeaux u de nos aïeux! 11 auroit en vain cherché la paix dans le lieu où « toutes les guerres finissent? Et que diroit René du pays de l'au- «( rore, le fils adoptif du sage Chactas , cet ami qui m'a donné la « chaîne d'or ? « Va , me diroit-il , homme cruel , cherche un autre •« compagnon pour errer dans les vallées ^ je ne veux point de com- « merce avec les vautours qui déchirent les infortunés. » Non ! « non ! je ne descendrai point chez les morts avec un pareil grain « noir dans le collier de ma vie. »

Ainsi parloit le frère de Céluta. L'inexorable Adario ordonne que l'on saisisse le guerrier blanc , et qu'il soit réservé au supplice du feu. Chactas avoit fait abolir cet affreux usage, mais le vénérable Sachem étoit prisonnier au fort Rosalie, et les Indiens irrités n'écoutoient que la vengeance. Les femmes qui avoient perdu leurs fils dans le combat entouroient l'étranger en poussant des hurlements : telles les ombres se pressoient autour d'Ulysse , dans les ténèbres cimmériennes , pour boire le sang des victimes -, tels les Grecs chanloient autour du bûcher de la ûlle d'Hécube, immolée aux mânes de l'impitoyable Achille.

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