LIVRE XI
la porte. Une femme vêtue de blanc, une couronne de jasmin jaune sur la tête , s'avance dans Tombre ; on entendoit couler ses larmes. « Qui es-tu ? » dit René , en se soulevant avec peine. — « Je suis la Vierge des dernières amours » , >» répondit l'Indienne. « Mes parents ont demandé pour moi la préférence ; car ils haïs- « sent Venclao que j'aime. Voilà pourquoi je pleure à ton chevet : « je m'appelle Nélida. »
René répondit dans la langue des Sauvages : <« Les baisers d'une « bouche qui n'est point aimée sont des épines qui percent les « lèvres. Nélida , va retrouver Venclao ; dis-lui que l'étranger des «< Sassafras a respecté ton amour et ton malheur. » A ces mots, la fille des Illinois s'écria : « Manitou des infortunés, écoute ma M prière! Fais que ce prisonnier échappe au sort qu'on lui ré- <c serve ! Il n'a point flétri mon sein! Puisse sa bien-aimée lui être « attachée comme l'épouse de l'alcyon, qui porte aux rayons du » soleil son époux languissant sous le poids des années ! »
£n achevant ces paroles, la Vierge de^ demihes amours prit les fleurs de jasmin qui couvroient ses cheveux , et les déposa sur le front de René : mœurs extraordinaires , dont la trame semble être tissue par les Muses et par les Furies.
<« Couronné de ta main , » dit le jeune homme à Nélida , « la « victime sera plus agréable au Grand-Esprit. » René depuis longtemps avoit assez de la vie ^ content de mourir, il offroit au Ciel les tourments qu'il alloit endurer pour l'expiation de ceux d'Amélie.
Dans ce moment les gardes entrèrent, et la fllle des Illinois se retira.
Elle vint, l'heure des supputes : les Indiens racontèrent que l'astre de la lumière épouvanté ne sortit point ce jour-là du sein des mers , et qu'Athaënsic , déesse des vengeances , éclaira seule la nature. Les prisonniers furent conduits au lieu de l'exécution.
Le chef des Natchez est attaché à un poteau , au pied duquel s'élevoit un amas d'écorce et de feuilles séchées ^ le frère d'Amélie est réservé pour la dernière victime. Le Grand-Prêtre paroît au milieu du cercle que formoit la foule autour du poteau : il tient à la main .une torche, qu'il secoue en dansant. Bientôt il communique le feu au bûcher ; on eût cru voir un de ces sacrifices oSerls par les anciens Grecs sur les bords de l'Hellespont : le mont Ida , le Xante et le Simoïs pleuroient Astyanax et les ruines fumantes d'Ilion.
On brûle d'abord les pieds du vieillard , aussi tranquille au feu
I Voy«l, pour Texplicalion de cel usage, l'épisode ù'Atala,
du bûcher que s'il eût été assis , aux rayons du matin , à la porte de sa cabane. Le Sachem chante au milieu des tourments qui le conduisent à la tombe , comme l'époux répète le cri d*hyménée en s'approchant du lit nuptial. Les bourreaux irrités épuisent la fécondité de leur infernal génie ^ ils enfoncent dans les plaies de l'ami de Chactas des éclisses de pin enflammées , et lui crient : a Éclaire-nous donc maintenant, ô bel astre' ! » Tel un soleil, couronnant son front du feu le plus doux , se couche au milieu du concert de la nature : ainsi parut aux Illinois la victime rayonnante.
Athaënsic souffle sa rage dans les cœurs : un jongleur, qu'une louve avoit nourri dans un antre du Niagara , se précipite sur le Sachem , lui arrache la peau de la tète , et répand des cendres rougies sur le crâne découvert du vieillard. La douleur abat le Chef des Natchez aux pieds de ses ennemis.
Bientôt réveillé d'un évanouissement dont il s'indigne, il saisit un tison , appelle et défiases persécuteurs : cantonné au milieu de son bûcher, il est un moment la terreur de toute une armée. Un faux pas le livre de nouveau aux inventeurs des tortures*, ils se jettent sur le vieillard : la hache coupe ces pieds qui visitoient la cabane des infortunés, ces mains qui pansoient les blessures. On roule un tronc encore vivant sur la braise dont la violence sert de remède aux plaies de la victime et les cicatrise, tandis que le sang fume sur les charbons, comme l'encens dans un sacrifice.
Le Chef n'a pas succombé ; il écarte encore de ses regards les guerriers les plus proches, et fait reculer les bourreaux. Moins effrayant est le serpent dont le voyageur a séparé les anneaux avec un glaive : le dragon mutilé s'agite aux pieds de son ennemi , souillant sur lui ses poisons , le menaçant de ses ardentes prunelles, de sa triple langue et de ses longs sifïlemenis.
« René ! >» s'écrie enfin le vieillard , d'une voix qui semble avoir redoublé de force , « je vais rejoindre mes pères ! Je ne me suis « livré à ces actions qu'afin de t'encourager à mourir, et de te « montrer ce que peut un homme lorsqu'il veut exercer toute la « puissance de son ame. Pour l'honneur de ta nouvelle patrie , « imite mon exemple. »
Il expire. Il avoit accompli un siècle : sa vertu antique, cultivée si longtemps sur la terre, s'épanouit aux rayons de l'éternité, comme l'aloès américain qui, au bout de cent printemps, ouvre sa fleur aux regards de l'aurore.
I HUloriqiie. *