LIVRE XL
René , blessé trois fois en défendant le Soleil , avoit fait si publiquement éclater sa valeur aux yeux des Sauvages , qu'Ondouré même fût obligé de rendre témoignage à cette valeur.
« Devenu Chef des guerriers , reprit-il , j'aurois poursuivi ma « victoire, si l'un de vos messagers ne m'eût apporté la nouvelle « de l'attaque des François : j'ai commandé la fetraite, et suis ac- « couru à la défense de nos foyers. »>
Pendant le récit d*Ondouré , la Femme-Chef avoit donné des signes d'un trouble extraordinaire -, on la vit rougir et pâlir. D'après quelques mots échappés à son coupable amant lorsqu'il marcha aux Illinois , Âkansie ne douta point que la flèche lancée contre le vieux Soleil ne fût partie de la main d'Ondouré. Le criminel lui-même se vint bientôt vanter auprès de la jalouse Indienne d'avoir fait commencer le règne du joune Soleil. « Ma passion pour « vous, dit-il, m'a emporté trop loin peut-être-, disposez de moi, « et ne songez qu'à établir votre puissance. » Ondouré espéroit se faire nommer édile par le crédit de la Femme-Chef, et gouverner la nation comme tuteur du souverain adolescent.
La mort du vieux Soleil opéroit une révolution dans l'Etat: en luiexpiroit un des trois vieillards qui avoienl aboli la tyrannie des anciens despotes des Natchez. Il ne restoit plus que Chaclas et Adario , lous deux au moment de disparoîLre.
Chactas conçut des soupçons sur le genre de mort de son ami : on ne disoit point de quel côté la flèche avoit frappé le chef centenaire; on ne rappor toit point le corps de ce vénérable chef, bien . qu'on eût obtenu la victoire. Un bruit couroit parmi les guerriers de la tribu de l'Aigle que le Soleil avoit été blessé par derrière, qu'il étoit tombé sur le visage, et que , longtemps défendu à terre par le guerrier blanc , l'un et l'autre, indignement abandonnés, étoient demeurés vivants aux mains de l'ennemi.
Ce bruit n'avoitque trop de fondement : telle étoit l'affreuse vérité ; René et le Soleil avoienl été faits prisonniers. Les Illinois se consolèrent de leur défaite en se vovant maîtres du Grand Chef des Natchez : non poursuivis dans leur retraite , ils emmenèrent paisiblement leurs victimes.
Après un mois de marche , de repos et de chasse , ils arrivèrent à leur grand village : là, les prisonniers dévoient être exécutés. Par un raffinement de barl)aric , on avoit pris soin de panser les blessures du frère d'Amélie et du Soleil : les captifs étoient gardes jour et nuit , avec les précautions que le DénrK)n de la Cruauté inspire auK peuples de l'Amérique.
Lorsque les Illinois découvrirent leur grand village, ils s'arrêtèrent pour préparer une entrée triomphante. Le ctief de la troupe s'avança le premier en jetant les cris de mort. Les guerriers venoient ensuite rangés deux à deux: ils tenoient, par l'extrémité d'une corde, René et le chef des Natchez , à moitié nus , les bras lié3 au-dessus du coude.
Le cortège parvint ainsi sur la place du village : une foule curieuse s'y trouvoit déjà assemblée. Cette foule se pressoit , s'agitoit, dansoit autour du vieux Soleil et de son compagnon : telles, dans un soir d'automne , d'innombrables hirondelles voltigent autour de quelques ruines solitaires; tels les habitants des eaux se jouent dans un rayon d'or qui pénètre les vagues du Meschacebé , tandis que les fleurs des magnolias , détachées par le souille de la brise , tombent en pluie sur la surface de l'onde.
Lorsque l'armée et tous les Sauvages furent réunis dans le lieu de douleur, le Grand-Prêtre donna le signal du prélude des supplices, appelé, par l'horrible Athaënsic ■ , les caresses aux prisonniers.
Aussitôt les Indiens , rangés sur deux lignes , frappent avec des bâtons de cèdre lé chef des Natchez : celui-ci , sans hâter sa marche , passe entre ses bourreaux, comme un fleuve qui roule la lenteur de ses flots entre deux rives verdoyantes. René s'attendoit à voir tomber la victime ; il ignoroit que ces maîtres en supplice évitoient de porter les coups aux parties mortelles , afin de prolonger leurs plaisirs. «Vénérable Sachem, s'écrioit le frère d'Amélie, « quelle destinée ! Moi, je suis jeune , je puis souffrir ; mais vous !»
Le Soleil répondit : « Pourquoi me plains-tu ? je n'ai pas besoin de « ta pitié. Songea loi ; rappelle tes forces. L'épreuve du feu com- « mencera par moi , parceque je suis un chêne desséché sur ma w tige, et propre à m'embraser rapidement. J'espère jeter une « flamme dont la lumière éclairera ma patrie et réchauffera ton « courage. »
Après ces«traitements faits à la vieillesse , le jeune François eut à supporter les mômes barbaries; ensuite les deux prisonniers furent conduits dans une cabane où on leur prodigua tous les secours et tous les plaisirs : l'oiseau de Minerve canadienne brise le pied de ses victimes, et les engraisse dans son aire durant lès beaux jours , pour les dévorer dans la saison des frimas.
La nuit vint : René, couvert de blessures, étoit couché sur une natte à l'une des extrémités de la cabane. Des gardes veilloient à
I La Teogeance. '