‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 27 sur 149 · PECHES · texte numérisé non relu

PECHES

Les Sauvages sont aussi habiles à la pêche qu'adroits à la chasse : ils prennent le poisson avec des hameçons et des filets ; ils savent aussi épuiser les viviers. Mais ils ont de grandes pêches publiques La plus célèbre de toutes ces pêches étoit celle de l'esturgeon , qui avoit lieu sur le Mississipi et sur ses aOluents.

Elle s'ouvroit par le mariage du filet. Six guerriers et six matrones portant ce filet s'avançoient au milieu des spectateurs sur la place publique et demandoient en mariage pour leur fils, le filet, deux jeunes filles qu'ils désignoient.

Les parents des jeunes filles donnoient leur consentement, et les jeunes filles et le filet étoient mariés par le jongleur avec les cérémonies d'usage : le doge de Venise épousoit la mer.

Des danses de caractère suivoient le mariage. Après les noces du filet , on se rendoit au fleuve au bord duquel étoient assemblés les canots et les pirogues. Les nouvelles épouses, enveloppées dans le filet, étoient portées à la tête du cortège : on s'embarquoit après s'être muni de flambeaux de pin, et de pierres pour battre le feu. Le filet, ses femmes, le jongleur, le Grand-Chef, quatre Sachems, huit guerriers pour manier les rames, montoient une grande pirogue qui prenoit le devant de la flotte.

La flotte cherchoit quelque baie fréquentée par l'esturgeon. Chemin faisant, on pôchoit toutes les autres sortes de poissons : la truite avec la seine , le poisson armé avec l'hameçon. On frappe l'esturgeon d'un dard attaché à une corde , laquelle est nouée à la barre intérieure du canot. Le poisson frappé fuit entraînant le canot^ mais peu à peu sa fuite se ralentit et il vient expirer à la surface de l'eau. Les difl*érentes attitudes des pêcheurs, le jeu des rames, le mouvement des voiles, la position des pirogues groupées ou dispersées montrant le flanc, la poupe ou la proue, tout cela compose un spectacle très pittoresque : les paysages de la terre forment le fond immobile de ce mobile tableau.

A l'entrée de la nuit, on allumoit dans les pirogues des flambeaux dont la lueur se répétoit à la surface de l'onde. Les canots pressés jetoient des masses d'ombre sur les flots rougis; on eût pris les pêcheurs indiens qui s'agitoient dans ces embarcations, pour leurs Manitous, pour ces êtres fantastiques, création de la superstition et des rêves du Sauvage.

A minuit, le jongleur donnoit le signal de la retraite, déclarant que le filet vouloit se retirer avec ses deux épouses. Les pirogues se rangeoient sur deux lignes. Un flambeau étoit symétriquement et horizontalement placé entre chaque rameur sur le bord des pirogues : ces flambeaux parallèles à la surface du fleuve paroissoient, disparoissoient à la vue par le balancement des vagues , et ressembloient à des rames enflammées plongeant dans l'onde pour faire voguer les canots.

On chantoit alors Tépithalame du filet : le filet, dans toute la

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gloire d'un nouvel époux , étolt déclaré vainqueur de l'esturgeon qui porte une couronne et qui a douze pieds de long. On peignoit la déroule de l'armée entière des poissons : le lencornet, dont les barbes servent à entortiller son ennemi^ le chaousaron, pourvu d'une lance dentelée , creuse et percée par le bout \ l'artimègue , qui déploie un pavillon blanc ; les écrevisses , qui précèdent les guerriers-poissons pour leur frayer le chemin; tout cela étoit vaincu par le filet.

Yenoient des strophes qui disoient la douleur des veuves des poissons. » En vain ces veuves apprennent à nager, elles ne reverront plus ceux avec qui elles aimoiciit à errer dans les forêts sous les eaux; elles ne se reposeront plus avec eux sur des couches de mousse que recouvroit une voûte transparente. » Le Glet est invité, après tant d'exploits, à dormir dans les bras de ses deux

épouses.

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