‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 26 sur 149 · RÉCOLTE DU SUCRE D'ÉRABLE · texte numérisé non relu

RÉCOLTE DU SUCRE D'ÉRABLE

La récolte du suc d'érable se faisoit et se fait encore parmi les Sauvages deux fois l'année. La première récolte a lieu vers la fin de février, de mars ou d'avril , selon la latitude du pays où croit l'érable à sucre. L'eau recueillie après les légères gelées de la nuit se convertit en sucre , en la faisant bouillir sur un grand feu. La quantité de sucre obtenue par ce procédé varie selon les qualités de l'arbre. Ce sucre , léger de digestion , est d'une couleur verdâtre, d'un goût agréable et un peu acide.

La seconde récolte a lieu quand la sève de l'arbre n'a pas assez de consistance pour se changer en suc. Cette sève se condense en une espèce de mélasse, qui , étendue dans de l'eau de fontaine, offre une liqueur fraîche pendant les chaleurs de l'été.

On entretient avec grand soin les bois d'érable de l'espèce rouge et blanche. Les érables les plus productifs sont ceux dont l'écorce parott noire et galeuse. Les Sauvages ont cru observer que ces accidents sont causés par le pivert noir à tôte rouge, qui perce l'érable dont la sève est la plus abondante ; ils respectent ce pivert comme un oiseau intelligent et un bon génie.

A quatre pieds de terre environ, on ouvre dans le tronc de rérable deux trous de trois quarts de pouce de profondeur, et perforés de haut en bas, pour facilitçr l'écoulement de la sève.

Ces deux premières incisions sont tournées au midi ; on en pratique deux autres semblables du côté du nord. Ces quatre taillades sont ensuite creusées, à mesure que l'arhre donne sa sève, jusqu'à la profondeur de deux pouces et demi.

Deux auges de bois sont placées aux deux faces de Tarbre au nord et au midi , et des tuyaux de sureau introduits dans les fentes servent à diriger la sève dans ces auges.

Toutes les vingt-quatre heures, on enlève le suc écoulé; on le porte sous des hangars couverts d'écorce; on le fait bouillir dans un bassin de pierre en Técumant. Lorsqu'il est réduit à moitié par l'action d'un feu clair, on le transvase dans un autre bassin, où l'on continue à le faire bouillir jusqu'à ce qu'il ait pris la consistance d'un sirop. Alors, retiré du feu, il repose pendant douze heures. Au bout de ce temps , on le précipite dans un troisième bassin , prenant soin de ne pas remuer le sédiment tombé au fond de la liqueur.

Ce troisième bassin est à son tour remis sur des charbons demibrûlés et sans flammes. Un peu de graisse est jetée dans le sirop pour l'empêcher de surmonter les bords du vase. Lorsqu'il commence à filer, il faut se hâter de le verser dans un quatrième et dernier bassin de bois , appelé le refroidUseur, Une femme vigoureuse le remue en rond, sans discontinuer, avec un bâton de cèdre , jusqu'à ce qu'il ait pris le grain du sucre. Alors elle le coule dans des moules d'écorce qui donnent au fluide coagulé la forme de petits pains coniques : l'opération est terminée.

Quand il ne s'agit que des mélasses, le procédé finit au second feu.

L'écoulement des érables dure quinze jours, et ces quinze jours sont une fête continuelle. Chaque matin on se rend au bois d'érables, ordinairement arrosé par un courant d'eau. Des groupes dlndiens et d^Indiennes sont dispersés au pied des arbres -, des jeunes gens dansent ou jouent à différents jeux , des enfants se baignent sous les yeux des Sachems. A la gatté de ces Sauvages, à leur demi-nudité , à la vivacité des danses , aux luttes non moinÀ bruyantes des baigneurs , à la mobilité et à la fraîcheur des eaux , à la vieillesse des ombrages , on croiroit assister à Tune de ces scènes de Faunes et de Dryades décrites par les poêles :

Tum ?ero in uameranj Faunosqae fenuque videres Lndere.

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