‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 41 sur 149 · LES HURONS ET LES IROQUOIS · texte numérisé non relu

LES HURONS ET LES IROQUOIS

RëpnbHqae dam i'ëtat de nature.

Si les Natchez ofiRrent le type du despotisme dans l'état de d^ tuFe , les Creeks , le premier trait de la monarchie limitée , les Hurons et les Iroquois présentoient , daos le même état de nature , la forme du gouvernement républicain. Ils avoient, comme les Creeks, outre la constitution de la nation proprement dite, une assemblée générale représentative , et un pacte fédératif.

Le gouvernement des Hurons différoit un peu de celui des Iror quois. Auprès du conseil des tribus s'élevoit un chef héréditairi^ dont la succession se continuoit par les femmes, ainsi que chez les Natchez. Si la ligne de ce chef veuoit à manquer^ c'étoit la plus noble matrone de la tribu qui choisissoit un chef nouveau. L'influence des femmes devoit être considérable chez une nation où la politique et la nature leur donnoient tant de droits ^ les historiens attribuent il cette influence une partie des bonnes et des mauvaises qualités du ^uron.

Chez les nations de l'Asie , les femmes sont esclaves et n'oai aucune part au gouvernement ] mais , chargées des soins domestiques , elles sont soustraites , en général , aux |)jUis rudes travauf de la terre.

Chez les nations d'origine germanique, les femmes étoient litures j mais elles restoient étrangères aux actes de la politique , sinon i cseux du courage et de l'honneur.

Chez les tribus du nord de l'Amérique , les femmes participoieot iaux afibires de l'État ; mais elles étoient employées à ces pénibles ouvrages qui sont dévolus aux hommes dans l'Europe civilisée. Esclaves et bêtes de somme dans les champs et à la chasse, elles devenoient libres et reines dans les assemblées de la famille et dan3 les conseils de la nation. Il faut remonter aux Gaulois pour retrouver qqelque chose de cette condition des femmes chez ui| peuple.

Les Iroquois ou les Cinq notions s apipelés , dans la langue algonquine, les Agtamonsiom, étoient une colonie des Hurons. Us se séparèrent de ces derniers à une époque ignorée ; ils abandonnèrent les bords du lac Huron , et se Axèrent sur la rive méridionale du fleuve Hochelaga (le Saint -Laurent), non loin du lac €hamplain. Dans la suite, ils remontèrent jusqu'au lac Ontario,

' Six , selon la diTislon des Anglois.

et occupèrent le pays situé entre le lac Érié et les sources de la rivière d'Albany.

Les Iroquois offrent un grand exemple du changement que l'oppression et l'indépendance peuvent opérer dans le caractère des hommes. Après avoir quitté les Hurons, ils se livrèrent à la culture des terres, devinrent une nation agricole et paisible, d'où ils tirèrent leur nom d'Agannomioni.

Leurs voisins, les Adirondacsj dont nous avons fait les Algonquins,^uple guerrier et chasseur qui étendoit sa domination sur un pays immense , méprisèrent les Hurons émigranls dont ils achetoient les récoltes. Il arriva que les Algonquins invitèrent quelques jeunes Iroquois à une chasse-, ceux-ci s'y distinguèrent de telle sorte , que les Algonquins jaloux les massacrèrent.

I^s Iroquois coururent aux armes pour la première fois : battus d'abord , ils résolurent de périr jusqu'au dernier ou d'être libres. Un génie guerrier, dont ils ne s'étoient pas doutés , se déploya tout à coup en eux. Ils défirent à leur tour les Algonquins , qui s'allièrent avec les Hurons dont les Iroquois tiroient leur origine. Ce fut au moment le plus chaud de cette querelle, que Jacques Cartier et ensuite Champlain abordèrent au Canada. Les Algonquins s'unirent aux étrangers, et les Iroquois eurent à lutter contre les François , les Algonquins et les Hurons.

Bientôt les Hollandois arrivèrent à Manhalte (New-York); les Iroquois recherchèrent l'amitié de ces nouveaux Européens , se procurèrent des armes à feu , et devinrent , en peu de temps , plus habiles au maniement de ces armes que les blancs eux-mêmes. U n'y a point , chez les peuples civilisés , d'exemple d'une guerre aussi longue et aussi implacable que celle que firent les Iroquois aux Algonquins et aux Hurons ; elle dura plus de trois siècles. Les Algonquins furent exterminés , et les Hurons réduits à une tribu réfugiée sous la protection du canon de Québec. La colonie flrançoise du Canada , au moment de succomber ellMnême aux attaques des Iroquois, ne fut sauvée que par un calcul de la politique de ces Sauvages extraordinaires*.

Il est probable que les Indiens du nord de l'Amérique furent gouvernés d'abord par des rois , comme les habitants de Rome et

I D*autre8 traditions, comme on l*a vu, font des Iroquois une colonne de cette grande migration des Lennilénaps, venus des bords de l*océan Pacifique. Cette colonne des Iroquois et des Hurons auroit chassé les peuplades du nord du Canada, parmi lesquelles se trouvoieni les Algonquins, tandis que les Indiens Delawares , plus tu midi , auroient descendu Jusqu*i rAtlantique,en dispersant les peuples primitifs établis à i*est et à Toues des Allegbanjrs.

d'Athènes , et que ces monarchies se changèrent ensuite en républiques aristocratiques : on relrouvoit , dans les principales bourgades baronnes et iroquoises , des familles nobles ordinairement au nombre de trois. Ces familles étoient la souche des trois tribus principales : Tune de ces tribus jouissoit d'une sorte de prééminence ; les membres de cette première tribu se traitoient de frhre$, et les membres des deux autres tribus de cousins.

Ces trois tribus portoient le nom des tribus huronnes : la tribu du Chevreuil , celle du Loup , celle de la Tortue. La dernière ^ parlageoit en deux branches , la grande et la petite Tortue.

Le gouvernement, extrêmement compliqué, se composoit de trois conseils , le conseil des assistants , le conseil des vieillards , le conseil des guerriers en état de porter les armes , c'est-à-dire du corps de la nation.

Chaque famille fournissoit un député au conseil des assistants; ce député étoit nommé par les femmes , qui choisissoient souvent une femme pour les représenter. Le conseil des assistants étoit le conseil suprême : ainsi la première puissance appartenoit aux femmes dont les hommes ne se disoient que les lieutenants; mais le conseil des vieillards prononçoit en dernier ressort, et devant lui étoient portées en appel les délibérations du conseil des assistants.

Les Iroquois avoient pensé qu'on ne se devoit pas priver de l'assistance d'un sexe dont l'esprit délié et ingénieux est fécond en ressources, et sait agir sur le cœur humain ; mais ils avoient aussi pensé que les arrêts d'un conseil de femmes pourroient être passionnés ; ils avoient voul u q ue ces arrêts fussent tempérés et comme refroidis par le jugement des vieillards. On retrouvoit ce conseil des femmes chez nos pères les Gaulois.

Lesecond conseil, ou le conseil des vieillards, étoitle modérateur entre le conseil des assistants et le conseil composé du corps des jeunes guerriers.

Tous les membres de ces trois conseils n'avoient pas le drdt do prendre la parole : des orateurs choisis par chaque tribu traitoient devant les conseils des affaires de l'État : ces orateurs ftdsoient une étude particulière de la politique et de l'éloquence.

Cette coutume , qui seroit un obstacle à la liberté chez les peuples civilisés de l'Europe, n'étoit qu'une mesure d'ordre chez les Iroquois. Parmi ces peuples, on ne sacriGoit rien de la liberté particulière à la liberté générale. Aucun membre des trois consôb ne se regardoit lié individuellement par la délibératioa des conseils ;

}g$ ^ VOYAGE

toutefois il étoit sans exemple qu'un guerrier eût refusé de s'y soumettre.

La nation iroquoise se divisoit en cinq cantons : ces cantons a'étoient point dépendants les uns des autres; ils pouvoient faire I« ptfix et la guerre séparément. Les cantons neutres leur oQjroient, dans ces cas , leurs bons offices.

Les cinq cantons nommoient de temps en temps des députés qui renouveloient l'alliance générale. Dans cette diète , tenue au JDiUeu des ))oi6 , on traitoit de quelques grandes entreprises pour l'honneur et la sûreté de toute la nation. Chaque député faisoit UO rapport relatif au canton qu'il représentoit , et l'on délibéroit sur des moyens de prospérité commune.

Les Iroquois étoient aussi fameux par leur politique que par leurs armes. Placés entre les Anglois et les François , ils s'aperçureiut bientôt de la rivalité de ces deux peuples. Ils comprirent qu'ils seroient recherchés par l'un et par l'autre : ils firent al- Uaoce avec les Anglois qu'ils n'aimoient pas contre les François qu'ils estûaoient , mais qui s'étoient unis aux Algonquins et aux ELurons. Cependant ils ne vouloient pas le triomphe complet d'um des4eux partis étrangers : ainsi les Iroquois étoient prêts à disperser la colonie firançoise du Canada , lorsqu'un ordre du conseil des Sachems arrêta l'armée et la força de revenir ^ ainsi les Franipois se voyoiçnt au moment de conquérir la Nouvelle -Jersey, et d'en cbasseyr les Anglois , lorsque les Iroquois firent marcher leurs cinq nations au secours des Anglois , et les sauvèrent.

L'Iroquois m conservoit de coounun avec le Huron que le lan- |;age : le Huron , gai , spirituel , volage , d'une valeur baillante et téméraire , d'une taille haute et élégante , avoit l'air d'être né pour être l'allié des François.

L'Iroquois éjtoit au contraire d'une forte stature : poitrine large, jambes musculaires , bras uerveux. Les grands yeux ronds de l'Iroquois étinceloient d'indépendance ; tout son air étoit celui d'un iléios : on voyoit reluire sur son front les hautes combinaisons de ^ jpeosée et les sentiments élevés de l'ame. Cet homme intrépide Ae fut point étonné des armes à feu, lorsque, pour la première fois , on en usa contre lui ; il tint forme au sifflement des balles et jui bruit .du canon , comme s'il les eût entendus toute sa vie ; il n'eut pas l'air d'y faire plus d'attention qu'à un orage. Aussitôt qu'il ^ put procurer un mousquet, il s'en servit mieux qu'un Européen. Il n'abandonna pas pour cela le casse-tête , le couteau , .rare et la Qèche ^ mais il y ajouta la carabine , le pistolet , le

EN AMG&IQUE. M7

poignard et la bâche : il senibloit n'avoir jamais aasez d'armes pour sa valeur. Doublement paré des instruments meurtriers de l'Europe et de l'Amérique, avec sa této ornée de panaches, ses oreiUe^ découpées , son visage barbouillé de noir, ses bras teints de sang, ce noble champion du Nouveau-Monde devint aussi rer doutable k voir qu'à combattre sur le rivage qu'il défendit pied à pied contre l'étranger.

C'étoit dans l'éducation que les Iroquois pia^oient la source 09 leur vertu. Un jeune homme nes'asseyoit jamais devant un vieil* lard : le respect pour l'Age étoit pareil à celui que Lycurgue avoit fait naître à Lacédémone. On accoutumoit la jeunesse à supporter les plus grandes privations , ainsi qu*A braver les plus grajQbds périls. De longs jeûnes commandés par la politique au nom de la religion^ des chasses dangereuses , i'eicercice continuel des armes , des jeuK Biâles et vinis , avoient donné au caractère de l'Iroquois qudque chose d'indomptable. Souvent de petits garçons s'attachoient les bras ensemble , mettoient un charbon ardent sur leurs bras liés, et luttoient à qui soutiendroit plus longtemps la douleur. Si une jeune fille commettoit une faute et que sa mère lui jetAt de l'ew au visage, cette seule réprimande portoit quolc^uefois ce(;te jeune OUe à s'étrangler.

L'Iroquois méprisoit la douleur comme la vie ; un Sachem de cent années aflrontoit les flammes du bûcher-, il excitoit les ennemis à redoubler de cruauté ; il les déGoit de lui arracher un soupir. Cette magnanimité de la vieillesse n'avoit pour but que de donner un exemple aux jeunes guerriers, et de leur apprendre à devenir dignes de lenrs pères.

Tout se ressenfoit de cette grandeur chez ce peuple : sa langue, IM'esfueioale aspirée , éionnoit l'oreille. Quand un iroquois parloit, on eût cru ouïr un honxne qui , s'iexiprinajii avec effort;, passeit auccessivemeiKt tles tnkinalieiis les ^us suordes ai» mtofttfiQDS les pk» élevées.

Td ibBài nroquois^ avàDtifue l'ombre «t la (destmotmi ée la ^▼iiîBHAioii européenne se fussent étendues sv lui.

Bien que f 'aie dk qoe le droit civil et le dnalt crimind SMt à peu près inoonnus des Indiens, l'usage, leo quelques lieux, a jbu^ pléé à la loi.

Le meurtre , tiui ebez les Ftanks se taobetoit par uneiûMBqiwsition pécuniaire en rapport arec l'état des personnes, ne se cooi- -pmse, ichez les Sauvages, que par la mort du meurtrier. Haas IttaUe tlu moyen Age., les familles pespaotives proaoteat (éL^

cause pour tout ce qui concernoit leurs membres ; de là ces vengeances héréditaires qui divisoient la nation , lorsque les familles ennemies étoient puissantes.

Chez les peuplades du nord de TAmérique, la famille de Thomicide ne vient pas à son secours, mais les parents de Thomicidé se font un devoir de le venger. Le criminel que la loi ne menace pas , que ne défend pas la nature , ne rencontrant d'asile ni dans les bois où les allias du mort le poursuivent, ni ches^ les tribus étrangères qui le livreroient , ni à son foyer domestique qui ne le sauveroit pas , devient si misérable , qu'un tribunal vengeur lui seroit un bien. Là au moins il y auroit une forme , une manière de le condamner ou de l'acquitter : car si la loi frappe , elle conserve , comme le temps qui sème et moissonne. Le meurtrier indien , las d'une vie errante, ne trouvant pas de famille publique pour le punir, se remet entre les mains d'une famille particulière qui l'immole : au défaut de la force armée , le crime conduit le criminel au pied du juge et du bourreau.

Le meurtre involontaire s'expioit quelquefois par des présents. Chez les Abénaquis , la loi prononçoit : on exposoit le corps de l'homme assassiné sur une espèce de claie en l'air ; l'assassin , attaché à un poteau , étoit condamné à prendre sa nourriture et à passer plusieurs jours à ce pilori de la mort.

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