LES MUSCOGULGES
Monarchie limitée dans l'état de natare.
A l'orient du pays des Natchez accablés par le despotisme, les Muscogulges présenloient dans l'échelle des gouvernements des Sauvages la monarchie constilulionnelle ou limitée.
Les Muscogulges forment avec les Siminoles , dans Taucienne
Floride y la confédération desCreeks. Us ont un chef appelé Mico, roi ou magistrat
Le Mico , reconnu pour le premier homme de la nation , reçoit toutes sortes de marques de respect. Lorsqu'il préside le conseil , on lui rend des hommages presque abjects ; Jorsqu'il est absent, son siège reste vide.
Le Mico convoque le conseil pour délibérer sur la paix et sur la guerre; à lui s'adressent les ambassadeurs et les étrangers qui arrivent chez la nation.
La royauté du Mico est élective et inamovible. Les vieillards nomment le Mico; le corps des guerriers confirme la nomination. Il faut avoir versé son sang dans les combats, ou s'être distingué par sa raison , son génie, son éloquence, pour aspirer à la place de Mico. Ce souverain , qui ne doit sa puissance qu'à son mérite , s'élève sur la confédération des Greeks, comme le soleil pour animer et féconder la terre.
Le Mico ne porte aucune marque de distinction : hors du conseil , c'est un simple Sachem qui se môle à la foule , cause , fume , boit la coupe avec tous les guerriers : un étranger ne pourroit le reconnoltre. Dans le conseil même, où il reçoit tant d'honneurs , il n'a que sa voix ; toute son influence est dans sa sagesse : son avis est généralement suivi , parceque son avis est presque toujours le meilleur.
I^ vénération des Muscogulges pour 1c Mico est extrême. Si un jeune homme est tenté de faire une chose déshonnête , son compagnon lui dit : « Prends garde, le Mico te voit, » et le jeune homme s'arrête : c'est l'action du despotisme invisible de la vertu.
Le Mico jouit cependant d'une prérogative dangereuse. Les moissons chez les Muscogulges se font en commun. Chaque famille , après avoir reçu son lot , est obligée d'en porter une partie dans un grenier public , où le Mico puise à volonté. L'abus d'un pareil privilège produisit la tyrannie des Soleils des Natchez, comme nous venons de le voir.
Après le Mico , la plus grande autorité de l'État réside dans le conseil des vieillards. Ce conseil décide de la paix et de la guerre , et applique les ordres du Mico ; institution politique singulière. Bans la monarchie des peuples civilisés, le roi est le pouvoir exécutif, et le conseil , ou l'assemblée nationale , le pouvoir législatif : ici , c'est l'opposé; le monarque fait les lois et le conseil les exécute. Ces Sauvages ont peut-être pensé qu'il y avoit moins de péril à investir un conseil de vieillards du pouvoir exécutif, qu'à
remettre ce pouvoir aux mains d'un seul homme. D*ùn autre côté, l'expérience ayant prouvé qu'un seul homme d'un âge tiiûr, d'un esprit réfléchi , élabore mieux des lois qu'un corps délibérant, les Muscogulges ont placé le pouvoir législatif dans le roi.
Mais le conseil des Muscogulges a un vice capital ^ il est sous là direction immédiate du grand jongleur, qui le conduit par la crainte des sortilèges et par la divination des songes. Les prêtres forment chez cette nation un collège redoutable qui menace de s'emparer des divers pouvoirs.
Le chef de guerre, indépendant du Mico, exerce une puissance absolue sur la jeunesse armée. Néanmoins, si la nation est dans un péril imminent , le Mico devient pour un temps limité général au dehors , comme il est magistrat au dedans.
Tel est, ou plutôt tel étoit le gouvernement muscogulge, considéré en lui-même et à part. Il a d'autres rapports comme'gouvernement fédératif.
Les Muscogulges, nation Hère et ambitieuse , vinrent de l'ouest et s'emparèrent de la Floride après en avoir extirpé les Yamases , ses premiers habitants '. Bientôt après , les Siminoles , arrivant de Test, firent alliance avec les Muscogulges. Ceux-ci , étant les plus forts, forcèrent ceux-là d'entrer dans une confédération , en vertu de laquelle les Siminoles envoient des députés au grand village des Muscogulges , et se trouvent ainsi gouvernés en partie par le Mico des derniers.
Les deux nations réunies furent appelées par les Européens la nation des Creeks, et divisées par eux en Creeks supérieurs, les Muscogulges, et en Creeks inférieurs, les Siminoles. L'ambition des Muscogulges n'étant pas satisfaite, ils portèrent la guerre chez les Chéroquois et chez les Chicassois, et les obligèrent d'entrer dans l'alliance commune \ confédération aussi célèbre dans le midi de l'Amérique septentrionale , que celle des Iroquois dans le jnord. N'est-il pas singulier de voir des Sauvages tenter la réunioû des Indiens dans une république fédérative , au même lieu où les Européens dévoient établir un gouvernement de cette nature?
Les Muscogulges, en faisant des traités avec les blancs, ont stipulé que ceux-ci ne vendroient point d'eau-de-vie aux nations
■ Cm traditions des migrations Indiennes sont obscures et contradictoires. Quelque homnies instmiis regardent les tribus des Florides comoie un débris de la grande nation des AUigbewis , qui habiloil les vallées du Mississipi cl de l'Ohio, et que ebassèrent, yers les douzième él treizième siècles, les Lennilénaps ( les Iroquois et les sauvages Delavares] korde nomade et belliqaenfe , venue da Bord et de l'ouest , e'eai-i-dire des c^tes T<ri8iiiei du détroit de Bebring.
alliées, bans le» villages des Creekson ne soaflïoit qu'un seo) nar^ ehand eupcqiéen : il y résidoit sous la sauvegarde publique. Od ne violoit jamais à son ^rd les lois de la plus exacte probité -, il aHoit et venoit , en sûreté de sa fortune comme de sa vie.
Les Muscogulges sont enclins à roisiveté et aux fêtes; ils cultivent la terre ; ils ont des troupeaux et des chevaux de race espagnole; ils ont aussi des esclaves. Le serf travaille aux champs, cultive dans le jardin les fruits et les fleurs, tient la cabane propre et prépare les repas. Il est logé , vêtu et nourri comme ses maîtres. S'il se marie, ses enfants sont libres; ils rentrent dans leur droit naturel par la naissance. Le malheur du père et de la mère ne pasM pointa leur postérité; les Muscogulges n'ont point voulu que la Servitude fût liéréditaire : belle leçon que des sauvages ont donnée aux hommes civilisés !
Tel est n^nmoins l'esclavage : quelle que soit sa douceur, il dégrade les vertus. Le Muscogulge , hardi , bruyant , impétueux , supportant à peine la moindre contradiction , est servi par le Yamase timide, silencieux, patient, abject; Ce Yamase, ancien mattre des Florides, est cependant de race indienne : il combattil en héros pour sauver son pays de l'invasion des Muscogulges ; mais la fortune le trahit. Qui a mis entre lé Yamase d'autrefois eC le Yamase d'aujourd'hui , entre ce Yamase vaincu et ce Muscogulge vainqueur, une si grande difiérence? deux mots.: liberté et sw« vitude.
Les villages muscogulges sont bâtis d'une manière particulière : chaque famille a presque toujours quatre maisons ou quatre cabanes pareilles. Ces quatre cabanes se font face les unes aux autres, et forment entre elles une cour carrée d'environ un demi-arpent : on entre dans cette cour par les quatre angles. Les cabanes, con» slruites en planches, sont enduites en dehors et en dedans d'un mortier rouge qui ressemble à de la terre de briques. Des morceaux d'écorce de cyprès , disposés comme des écailles de tortue , servent de toiture aux bâtiments.
Au centre du principal village, et dans l'endroit le plus élevé, est une place publique environnée de quatre longues galeries. L'une de ces galeries est la salle du conseil , qui se tient tons lea jours pour l'expédition des affaires. Cette salle se divise en deux chambres par une cloison longitudinale : l'appartement du fond est ainsi privé de lumière; on n'y entre que par une ouverture surbaissée , pratiquée au bas delà cloison. Dans ce sanctuaire sont déposés les trésors de la religion et de la politique : les chapelets
IgO VOYAGE
de corne de cerf, la coupe à médecine, les chichikoués, le calumet de paix » l'étendard national fait d'une queue d'aigle. Il n'y a que le Mico , le chef de guerre et le grand-prôtre qui puissent entrer dans ce lieu redoutable.
La chambre extérieure de la salle du conseil est coupée en trois parties par trois petites cloisons transversales à hauteur d'appui. Dans ces trois balcons s'élèvent trois rangs de gradins appuyés contre les parois du sanctuaire ; c'est sur ces bancs couverts de nattes que s'asseyent les Sachems et les guerriers.
Les trois autres galeries , qui forment avec la galerie du conseil l'enceinte dé la place publique , sont pareillement divisées chacune en trois parties ; mais elles n'ont point de cloison longitudinale. Ces galeries se nomment galeries du banquet: on y trouve toujours une foule bruyante occupée de divers jeux.
Les murs , les cloisons , les colonnes de bois de ces galeries , sont chargés d'ornements hiéroglyphiques qui renferment les secrets sacerdotaux et politiques de la nation. Ces peintures représentent des hommes dans diverses attitudes, des oiseaux et des quadrupèdes à tètes d'hommes, des hommes à têtes d'animaux. Le dessin de ces monuments^st tracé avec hardiesse et dans des proportions naturelles : la couleur en est vive, mais appliquée sans art. L'ordre d'architecture des colonnes varie dans les villages selon la tribu qui habite ces villages : à Otasses^ les colonnes sont tournées en spirale, parceque les Muscogulges d*Otasses sont de la tribu du Serpent.
Il y a chez cette nation une ville de paix et une ville de sang. La ville de paix est la capitale même de la confédération des Greeks~, et se nomme Apalachucla. Dans cette ville on ne verse jamais le sang ; et quand il s'agit d'une paix générale , les députés des Creeks y sont convoqués.
La ville du sang est appelée Goweta ; elle est située à douze milles d'Apalacliucla : c'est là qu'on délibère de la guerre.
On remarque , dans la confédération des Creeks , les Sauvages qui habitent le beau village d'Uche , composé de deux mille habitants, et qui peut armer cinq cents guerriers. Ces Sauvages parlent la langue tavanna ou iovanitca, langue radicalement différente de la langue muscogulge. Les alliés du village d'Uche sont ordinairement dans le conseil d'un avis difTérent des autres alliés, qui les voient avec jalousie; mais on est assez sage, de part et d'autre , pour n'en pas venir à une rupture.
Les Siminoles, moins nombreux que les Muscogulges, n'ont
guère que neuf villages , tous silués sur la rivière Flint. Vous ne pouvez faire un pas dans leur pays sans découvrir des savanes , des lacs, des fontaines, des rivières de la plus belle eau. Le Siminole respire la galté , le contentement , l'amour ; sa démarche est légère , son abord ouvert et serein ; ses gestes décèlent l'activité ; son langage est harmonieux et facile. Ce caractère aimable et volage est si prononcé chez ce peuple, qu'il peut à peine prendre un maintien digne dans les assemblées politiques de la confédération.
Les Siminoles et les Muscogulges sont d'une assez grande taille, et, par un contraste extraordinaire, leurs femmes sont la plus petite race de femmes connue en Amérique : elles atteignent rarement la hauteur de quatre pieds deux ou trois pouces; leurs mains et leurs pieds ressemblent à ceux d'une Européenne de neuf ou dix ans. Mais la nature les a dédommagées de cette espèce d'injustice : leur taille est élégante et gracieuse \ leurs yeux sont noirs , extrêmement longs , pleins de langueur et de modestie. Elles baissent leurs paupières avec une sorte de pudeur voluptueuse : si on ne les voyoit pas , lorsqu'elles parlent , on croiroit entendre des enfants qui ne prononcent que des mots à moitié formés.
Les fenmoes Creeks travaillent moins que les autres femmes indiennes : elles s'occupent de broderies , de teinture et d'autres petits ouvrages. Les esclaves leur épargnent le soin de cultiver la terre \ mais elles aident pourtant , ainsi que les guerriers , à recueillir la moisson.
Les Muscogulges sont renommés pour la poésie et pour la musique. La troisième nuit de la fête du maïs nouveau , on s'assemUe dans la galerie du conseil ^ on se dispute le prix du chant. Ce prix est décerné à la pluralité des voix , par le Mico : c'est une branche de chêne vert \ les Hellènes briguolent une branche d'olivier. Les femmes concourent et souvent obtiennent la couronne : une de leurs odes est restée célèbre.
Chanion de la chair blanche.
« I^a chair blanche vint de la Virginie. Elle étoit riche : elle a voit des étoffes bleues , de la poudre , des armes , et du poison françois >. La chair blanche vit Tibeïiim , l'ikouessen «.
« Je t'aime , dit-elle à la fille peinte : quand je m'approche de
* Eta-do-vie. — • GourliMii#»
têt VOYAGE
toi, je sens fondre la moelle de mes os; mes yeuK se troublent; j6 me sens mourir.
« La fille peinte , qui vouloit les richesses de la cfaair blanche , lui répondit : « Laisse-moi graver mon nom sur tes lèvres ; presse mon sein contre ton sein. »
« Tibeïma el la chair bUache bâtirent une cabane. L'Bcouessen dissipa les grandes richesses de Fétrangar, et Alt infidèle. La chair blanche le sut; mais elle ne put cesser d'aimer. Elle alloit de porte en porte mendier des grains de maïs pour foire vivre Ti- • toelma. Lorsque la chair Uanebe pouvoit obtenir un peu de feu liquide % eUe le buvoit pour oublier sa douleur.
« Toujours aimant Tibeïma , toujours trompé par elle , l'homme Manc perdit Tesprît et se mit à courir dans les bois. Le père de la nile peinte , illustre Sachem , lui Qt des réprimandes : le cœur d'une femme qui a cessé d*aimer est plus dur que le fruit du papaya.
M La ebair blanche revint à sa cabane. Elle éÈoit nue, elle poir^ itou une longue barbe hérissée ; ses yeux étoioit creux , ses lèvres yàtes : elle s'aant sur une oatte pour demander l'iiospitafité dans sa propre cabane. L'homme blanc avoit faim : comme il étoitde- ^PBmi insensé^ il aecroyoît un enûmt, et preaoit Tiboima pour sa «ère.
« Tibeïma , qui avoit retrouvé des richesses avec un autre guerrier dans Tancienne cabane de la cliair hianclie, eut horreur de celui qu'elle avoit aimé ; elle le chassa. La chair blàncîie ^assR sut* un tas de feuilles à la porte , et mourut ; Tibeinia mourut aussi. Quand le Siminole demande quelles sont les ruines de cette cabane récouverte de grandes herbes , on ne lui répond point. »
Les Espagnols avoient placé , dans les beaux déserts de te Flo- Wde, une fontaine de Jouvence. N'étois-je donc pas autorisé à choisir ces déserts pour le pays de quelques autres *iFKrsi<ms?
On verra bientôt ce que sont devenus les Creeks, et quel sort menace ce peuple qui marchoit à grands pas vers la civilisation.
» feâu-de-vie.