‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 51 sur 149 · DES MONUMENTS ANCIENS DE L'OHIO · texte numérisé non relu

DES MONUMENTS ANCIENS DE L'OHIO

Pim M. MALTB-Bmcil.

Nous n'entreprenons pas d'établir une hypothèse affirmative sur le peuple qui a pu construire les soi-disant fortifications disséminées sur TOhio , ni sur l'époque à laquelle ces monuments remontent; notre but est plutôt négatif, et nous chercherons à réduire à leur Juste valeur les notions exagérées que les Américains se sont formées de ces restes d'une civilisation antérieure à l'arrivée des colonies européennes. Le déluge , l'Atlantide avec ses empires , les Celtes , les Phéniciens, les dix tribus d'Israél , les Scandinaves , même la migration des peuples aztèques , lorsqu'ils fondèrent le royaume d'Anahuac , ne nous paroissent pas présenter des rapports nécessaires avec ces monuments d'une nature simple et rustique , mais surtout locale. Considérons de sang-fk-oid tous les caractères de ces monuments et des objets qu'on a trouvés dans leur enceinte ; le lecteur judicieux formera ensuite lui-même son opinion.

Forme et situation des enceintes.

Rien dans l'élévation des remparts ni dans le choix des positions n'indique chez le peuple auteur de ces enceintes un caractère plus belliqueux ni un degré de puissance supérieur à ce qu'on verroit encore aujourd'hui chez les tribus iroquoises, chippcraies ou autres, si elles jouissoient de leur liberté entière , loin de la suprématie des Anglo-Américains. Ces enceintes ne sont nullement comparables aux Théocallis du Mexique , ni pour l'élévation , ni pour la masse. Le seul trait de régularité , c'est la réunion d'une enceinte carrée avec une autre circulaire , surtout à Point-creek et Marielta , près de Newark , et cette circonstance a probablement fait naître l'idée d'une destination religieuse. Mous trouvons bien plus naturel de considérer , dans les trois cas indiqués , le fort rond comme la demeure du cacique et de sa famille , tandis que l'enceinte carrée paroit avoir enfermé les huttes de la peuplade. C'est ainsi que , dans le Siam , dans le Japon et dans les Iles océaniques , nous trouvons la famille régnante logée dans des enceintes séparées , et pourtant attenantes aux villes ou villages. Les fortifications sur le Petit-Miami offirent des entrées extrêmement étroites , et disposées de manière qu'un ennemi ne puisse pas facilement les reconnoltre. Si on suppose l'ensemble de l'enceinte entouré de broussailles , ce sont les clôtures des villages décrites par Gili , dans sa description de la Guyane. Enfin , tous ces forts sont placés de manière à avoir deux sorties , l'une sur l'eau , l'autre sur les champs , ce qui achève de leur donner le caractère de villages fortifiés. Si c'étolent des temples , ils seroient en moindre nonbre et dans des positions plus saillantes.

llab nous ne prétendons pas adopter exclusivement cette explication. Le fort fond de Cirole^iUe, étant égal en superficie à l'encointe carrée, peut, ftvec rai-

son , faire naître Tidée d'un sanctuaire précédé d'une enceinte où le peuple étolt admis. Les élévations centrales , avec des parements , présentent l'apparence , soit d'un autel , soit d'un siège de Juge ; mais ces relations manquent dans les autres ronds.

Dans les trois élévations rondes réunies au temple , près de Portsmouth , an confluent du Scioto et de l'Ohio , nous sommes d'autant plus tenté de Tolr des places de sacrifices , que rien dans ce lieu n'indique une enceinte d'Iiabitation.

Deux collines rondes , renfermées dans le milieu d'une grande enceinte , près de Ghillicothe [Archœologia americana)^ réunissent peut-être les deui destinations : Tune a pu servir de base à quelque autel ou à quelque autre construction religieuse ; l'autre, enfermer une demeure de cacique. Il nous semble que ces distinctions méritent quelque attention de la part des antiquaires américains , et qu'en obser* vantces monuments ils devroient, autant que possible, faire creuser le sol, pour vérifier s'il ne reste pas quelque trace de la destination spéciale de chacun.

Rapports entre les tumuli et les fortifications.

Les antiquaires américains ont quelquefois voulu distinguer le peuple auteur des tumuli , ou colonnes artificielles coniques , d'avec les fondateurs des forts cir^ culaires OU anguleux ; mais les faits qu'ils citent ne sont pas très concluants.

D'atH)rd il est certain que les collines sépulcrales de forme conique couvrent toute la Russie et une partie de la Sibérie, sans que les doctes travaux de Pallas , de Kappen et d'autres aient pu établir aucune distinction bien nette entre les diverses nations dont ces simples et imposants monuments recouvrent les cendres. On assure que ces tumuli se retrouvent depuis les monts Rocky^ dans l'ouest , Jusqu'aux monts Alleghany dans l'est ^

Ceux sur la rivière Muskingum ont une base formée de briques bien cuites , sur lesquelles on trouve des ossements humains calcinés entremêlés de charbons. Ainsi les peuples qui les ont élevés brûloient d'abord les corps de leurs morts , et les recouvroient ensuite de terre.

Près de Circleville , un tumulus avoit près de trente pieds de haut, et renfermoit divers objets dont nous parlerons dans la suite.

En descendant l'Ohio, les tumuli augmentent en nombre. 11 y en a quelquesuns en pierre ; mais ils parotssent appartenir à la race d'Indiens actuellement sulb sistante.

Nous parlerons des squelettes trouvés dans ces tumuli; mais en nous bornant à considérer la position relative des tumuli et des forts , nous ne pouvons guère douter de l'identité du peuple qui a élevé les uns et les autres.

Ni les uns ni les autres ne supposent une population nombreuse , puissante , civilisée ; ils ne supposent qu'une possession tranquille du pays , telle que , selon les traditions indigènes rapportées par Heckwelder , les AlUgheyvi ou Alleghany en avoient avant l'invasion des Lennilénaps et des Iroquois.

Le rapprochement de ces collines funéraires , de ces villages fortifiés , de ces enceintes privilégiées de caciques , de ces autels ou places de sacrifices , nous paroU indiquer le séjour prolongé d'un seul et même peuple sur les bords de l'Ohio.

> Arckotologia,

Squelettes trow^és dans les (umuli.

Les squelettes trouvés dans les lumu/i, nous dit M. Atwater', ne saaroient appartenir A la race actuelle des Indiens. Ceux-ci ont la taille élevée , un peu mince, et les membres droits et longs ; les squelettes appartiennent à: des hommes petits , mais carrés. Ils n*avoient que cinq pieds , en général , et très rarement six. Leur front étoit abaissé (avec une saillie au-dessus des yeux): les os de pommette étoient saillants , la face courte , mais large par le bas , les yeux grands » le menton proéminent '.

Ce signalement ne convient pas à la race iroquoise, algonquine, nadowessienne , k cette race qui domine dans la partie septentrionale des bassins du Mississipi et du Missouri ; mais il répond sur beaucoup de points à la configuration des indigènes de la Floride et du Brésil.

Un crAne humain très grand, figuré dans YArchœologiat présente beaucoup de caractères de la race nègre africaine.

Corps trouvés dans Us cai^ernes du Kentuckjr,

Les rochers calcaires du Kentucky renferment de nombreuses et de grandes cavernes où abonde le nitre, et où règne d'ailleurs une grande sécheresse. On y découvre beaucoup de corps humains de tout Age et des deux sexes , quelquefois légèrement enterrés au-dessous de la surface du sol , mais couverts avec soin de plusieurs enveloppes. Un de ces corps en avoit quatre : la première, d'une peau de cerf séchée , et rendue lisse par le frottement ; la seconde étoit également de peau , mais on n'avoit fait qu'en enlever les poils avec un instrument tranchant ; la troisième couverture étoit d'une toile grossière , et la quatrième étoit de la même matière, mais ornée d'un plumage artificiellement arrangé , de manière à mettre le porteur A l'abri du froid et de l'humidité ; enfin, c'étoit un habit de paumes, tel qu'on en fait encore sur la côte nord-ouest '. Le corps étoit conservé dans un état de sécheresse qui le fait ressembler à une momie ; mais nulle part on n'y trouva des substances aromatiques ni bitumineuses ; il n'y avoit point d'incision au ventre par où les entrailles auroicnt pu être extraites. Point de bandages ; la peau étoit entière et d'une teinte noirAtre ou brune {duskj). Le corps étoit dans la position d'un homme huche sur les pieds et le derrière, ayant un bras autour de la cuisse et l'autre sous le siège 4.

Le savant Américain qui nous a fourni ce fait pense avoir observé, dans les formes de ce squelette, et surtout de l'angle facial , une grande similitude « avec la race des Malais qui peuple les lies du Grand Océan Pacifique. »

De semblables momies (comme on les appelle en Amérique) ont été trouvées dans le Tennessee orientale La couverture en plumes n'yinanquoit pas, mais la toile étoit une espèce de papier fait de fouilles de plantes. On avoit placé beaucoup de ces corps dans de petites chambres carrées , formées de dalles de pierre. Dans un de ces rapports , on dit que leurs mains paroissent avoir été de. petite dimension, chose qui ne convient pas aux Malais.

La position des corps et les chambres de pierres planes rappellent bien le monument de Kiwik, en Scanie, dont nous avons donné la description dans les anciennes Annales des Voyages ; mais ces deux traits peuvent être communs A

« Archœologia^ I. — » ibid.^ s Nous reviendrons sur celle circonslance. 4 Leilre de M. MHchill, Archœologia, pag. 318. — s jdem^ pag. 302.

beaucoup de peuples : d'ailleurs , les corps de Kiwik étoient sans couvertures , et leur position éloil bien plus courbée ; la chambre étoit bien plus grande et au- dessus de la surface du sol.

Si les squelettes présentent l'angle facial des Malais et les petites mains des Hindous , il est impossible de trouver rien de plus opposé au caractère physique des Scandinaves, des Germains , des Goths et des Celtes.

Idoles et objets sacrés.

Nous avons donné ' une figure d'une idole ou vase sacré à trois tètes , trouvée sur la branche Cany de la rivière de Cumberland ; nous sommes d'accord avec les antiquaires américains , qui y voient une trace de cette idée de Trinité divine si généralement répandue en Asie , spécialement dans l'Inde. Mais nous devons leur rappeler que, chez un peuple malais, les Otalliens, il existe aussi la doctrine d'une sorte de Trinité , composée d* Oiomatia , Meidia et Aroa-te^Mani. Il seroit important d'en rechercher les traces chez les habitants des lies Carolines, des Iles Sandwich , et de la côte nord-ouest.

Cette idole trinitaire , au surplus , n'a rien dans la physionomie qui soit précisément mongol ou tarlarc, quoi qu en dise Y Archœologia, Le caractère est plutôt indien ou malais.

Il en est de même à l'égard de l'idole trouvée à Leilngton (Kentucky) , et figurée dans VArchœologia , p. 211 . Il est vrai que la manière d'arranger les cheveux et l'espèce -de placenta placé sur la tète rappelle une figure trouvée dans la Russie méridionale , et dessinée dans Pallas ; mais la physionomie diffère de celles de toutes les races tartares.

Nous devons signaler , par exception , l'idole figurée dans les Nouvelles Anna" les des Voyages , et qui , selon notre conjecture , approuvée parle savant H. de Humboldt , représente un Bur-khan ou esprit céleste. Elle a une physionomie mongole très marquée '.

Un trait important distingue des idoles mongoles , chinoises et malaises , les figures considérées comme idoles des peuples anciens sur l'Ohio : les premières ont l'ah* furieux , le visage en contorsion , et les traits difformes ; les secondes ont la physionomie douce et tranquille.

Il est bien A déplorer que plusieurs de ces monuments , aussitôt trouvés , soient détruits par l'ignorance et par une avidité mal éclairée. Un des plus curieux de ceux qu'on a trouvés dans le Tennessee a subi ce sort : c'éloitle buste d'un homme en marbre, tenant devant lui un vase en forme hémisphérique {bowl), oùil y avoit un poisson ^ Il est des idoles chinoises et indiennes qui portent également un poisson.

On ne cite aucune idole armée et cuirassée , comme l'étoient celles des ScandI* naves.

Ouvrages de l'art,

VArchœologia donne le dessin de plusieurs haches, pointes de Javelots, et d'autres instruments de guerre en granit et autres rochers , ainsi que des cristaux qui ont servi d'ornements : elle parle aussi des miroirs en mica lamellaire,

* youvtHes Annales des Voyages, tome xix, page 248 ; ArchccologiOt pages 338, S39.

=• /6/rf, l. c, ArchœologiOy page 215.

^ Lettre de M. Flske, dans VArchasologla, drag. 507.

et de divers ornements en or, argent et cuivre; mais elle n*en donne pas la figure. L*art le plus répanda et le plus perfectionné chez ces anciens penpies a dû être celai du potier. Vuirchœologia a ûguré quelques pots et autres vases en terre argileuse assez bien formés , et qui ont été cuits dans le feu '. Les urnes paroissent faites d'une composition semblable à celle dont nous faisons nos creusets.

On a trouvé des vases artistement taillés dans une espèce de talc graphique ^ semblable A celui dont sont faites les idoles chinoises : cette roche n'est pas connue  l'ouest des monts Alieghany , et ces vases ont dû venir de loin.

Ils faisoient de bonnes briques ; du moins , on en trouve d'eicellente dans les Èumuli; mais elles manquent dans les enceintes fortifiées, dont les remparts, après examen , n'ont présenté que des couches de terre , de pierre et de bois. Peutêtre les briques n'étoient-elles pas assez abondantes pour être employées à ces constructions ; peut-être l'invention de l'art de les cuire est-elle postérieure à l'époque des fortifications. On est fondé à croire qu'ils ne bàtissoient pas de maisons en briques , puisqu'on n'en a pas trouvé de restes. Les emplacements des maisons, ou plutôt des cabanes , ne sont reconnoissables que par des espèces de parvis en terre battue , qui ont dû servir de parquet. Ces cabanes paroissent avoir été rangées en lignes parallèles*.

Mais , de tous les détails relatifs aux arts de cet ancien peuple, voici le trait le plas positif: les tissus couverts de plumes dans lesquels les corps morts desséchés se trouvent enveloppés, ressemblent parfaitement aux tissus de même genre rapportés , par les navigateurs américains , des lies Sandwich , des Iles FIdgi et de Wastash ou de Nootka-sound '. Même adresse à rattacher chaque plume À un fil sortant du tissu ; même effet à l'égard de l'eau qui passe par-dessus sans le mouiller , comme par^dessus le dos d'un canard. La guerre qui eut lieu dans l'ile de Toconraboy une des Fidgi, fut décidée par l'intervention de quelques Américains qui rapportèrent A New- York un certain nombre d'objets manufacturés , soit aux lies Fidgi , soit dans d'autres lies de la mer du Sud. Non-seulement les tissus, mais aussi divers échantillons de sculpture en bois, furent confrontés avec de« obiels. semblables, trouvés dans les cavernes duKentucky et les tumuU de l'Obio^.

Cette donnée seroit plus précieuse encore , si les antiquaires américains avoient eu soin de faire dessiner et graver ces objets empreints d'un caractère plus spécial que les haches , les pots et d'autres objets bien moins caractérisés.

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