‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 57 sur 149 · IV · texte numérisé non relu

IV

tronc noueux, aux rameaux étendus et chargés de fleurs : le vieillard ordonne à sa fllle de Ty conduire. Il s'assied au pied de Tarbre avec René et les guides. Des enfants montés sur les branches du catalpa éclairoient avec des flambeaux la scène au-dessous d'eux. Frappés de la lueur rougeâtre des torches, le vieil arbre et le vieil homme se prêtpient mutuellement une beauté religieuse ; Tun et l'autre portoient les marques des rigueurs du Ciel , et pourtant ils fleurissoient encore après avoir été frappés de la foudre.

Le frère d'Amélie ne se lassoit point d'admirer le Sachem. Chactas, c^étoit son nom , ressembloit aux héros représentés par ces bustes antiques qui expriment le repos dans le génie, et qui semblent naturellement aveugles. La paix des passions éteintes se mêloit , sur le front de Chactas , à cette sérénité remarquable chez les hommes qui ont perdu la vue ; soit qu'en étant privés de la lumière terrestre nous commercions plus intimement avec celle des cieux , soit que l'ombre où vivent les aveugler ait un calme qui s'étende sur l'ame, de même que la nuit est plus silencieuse que le jour.

Le Sachem , prenant le calumet de paix chargé de feuilles odorantes du laurier de montagne, poussa la première vapeur vers le ciel, la seconde vers la terre, et la troisième autour de l'horizon. Ensuite il le présente aux étrangers. Alors le frère d'Amélie dit : « Vieillard , puisse le Ciel te bénir dans tes enfants ! Es-tu le « pasteur de ce peuple qui t'environne? Permets-moi de me ran- « ger parmi ton troupeau.

« — Étranger, repartit le sage des bois , je ne suis qu'un simple « Sachem, fils d'Outalissi. On me nomme Chactas, parcequ'on pré- « tend que ma voix a quelque douceur, ce qui peut provenir de « la crainte que j'ai du Grand Esprit. Si nous te recevons comme « un fils, nous ne devons point en retirer de louanges : depuis « longtemps nous sommes amis d'Ononthio ', dont le Soleil « ha- M bite de l'autre côté du lac sans rivage ^ Les vieillards de ton « pays ont discouru avec les vieillards du mien , et mené dans leur « temps la danse des forts , car nos aïeux étoient une race puis- « santé. Que sommes-nous auprès de nos aïeux? Moi-même, qui « te parle , j'ai habité jadis parmi tes pères : je n'étoîs pas courbé « vers la terre comme aujourd'hui , et mon nom retentissoit dans « les forêts. J'ai contracté une grande dette envers la France. Si « Ton me trouve quelque sagesse, c'est à un François que je la

> Le gouyerneur françois. — « Le roi de France. — 3 La mer.

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