‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 58 sur 149 · LIVRE I. 2S · texte numérisé non relu

LIVRE I. 2S

« dois; ce sont ses leçons qui ont germé dans mon cœur : les pa- « rôles de l'homme selon les voies du Grand Esprit sont des grai- <t nés fines que les brises de la fécondité dispersent dans mille «c climats, où elles se développent en pur maïs ou en fruits déli- M cieux. Mes os, 6 mon fils! reposeroient mollement dans la « cabane de la mort , si je pouvois , avant de descendre à la cona trée des âmes , prouver ma recpnnoissance par quelque ser- « vice rendu aux compatriotes de mon ancien hôte du pays des « Blancs. »

En achevant de prononcer ces mots , le Nestor des Natchez se couvrit la tête de son manteau , et parut se perdre dans quelque grand souvenir. La beauté de ce vieillard , Téloge d'un homme policé prononcé au milieu d'un désert par un Sauvage, le titre de fils donné à un étranger, cette coutume naïve des peuples de la nature de traiter de parents tous les hommes , touchoient profondément René.

Ghactas, après quelques moments de silence, reprit ainsi la parole : « Étranger du pays de l'Aurore , si je t'ai bien compris , il me M semble que tu es venu pour habiter les forêts où le soleil se « couche? Tu fais là une entreprise périlleuse; il n'est pas aussi « aisé que tu le penses d'errer par les sentiers du chevreuil. 11 faut M que les Manitous du malheur t'aient donné dei^ songes bien fu- « nestes, pour t'avoir conduit à une pareille résolution. Raconte- « nous ton histoire , jeune étranger \ je juge par la fraîcheur de ta « voix , et en touchant (es bras je vois par leur souplesse , que tu « dois être dans l'âge des passions. Tu trouveras ici des cœurs qui M pourront compatir à tes souffirances. Plusieurs des Saehems qui «( nous écoutent connoissent la langue et les mœurs de ton pays; « tu dois apercevoir aussi , dans la foule, des Blancs, tes compa- « triotes du fort Rosalie, qui seront charmés d'entendre parler de « leur pays. »

Le frère d'Amélie répondit d'une voix troublée : « Indien , m'a « vie est sans aventures, et le cœur de René ne se raconte point. »•

Ces paroles brusques furent suivies d'un profond silence : les regards du frère d'Amélie étinceloicnt d'un feu sombre ; les pensées s'amonceloient et s'entr'ouvroient sur son front comme des nuages ; ses cheveux avoient une légère agitation sur ses tempes. Mille sentiments confus régnoient dans la multitude : les uns prenoient l'étranger pour un insensé , les autres pour un Génie revêtu de la forme humaine.

Chactas » étendant la main dans l'ombre , prit celle de René.

t( Étranger, lui dit-il , pardonne à ma prière indiscrète : les vieil- « lards sont curieux ; ils aiment à écouter des histoires pour avoir « le plaisir de faire des leçons. >»

Sortant de l'amertume de ses pensées , et ramené au sentiment de sa nouvelle existence , René supplia Chactas de le faire admettre au nombre des guerriers Natchez , et de l'adopter lui-même pour son fils.

tt Tu trouveras une natte dans ma cabane , répondit le Sachem , « et mes vieux ans s'en réjouiront. Mais le Soleil est absent ; tu ne • peux être adopté qu'après son retour. Mon hôte, réfiéchis bien « au parti que tu veux prendre. Trouveras-tu dans nos savanes « le repos que tu viens y chercher? Es-tu certain de ne jamais « nourrir dans ton cœur les regrets de la patrie? Tout se réduit M souvent, pour le voyageur, à échanger dans la terre étrangère « des illusions contre des souvenirs. L'homme entretient dans son « sein un désir de bonheur qui ne se détruit ni ne se réalise ; il y « a dans nos bois une plante dont la fleur se forme et ne s'épanouit « jamais : c'est l'espérance. »

Ainsi parloit le Sachem : mêlant la force à la douceur, il ressembloit à ces vieux chênes où les abeilles ont caché leur miel.

Chactas se lève à l'aide du bras de sa fille. Le frère d'Amélie suit le Sachem que la foule empressée reconduit à sa cabane. Les guides retournèrent au fort Rosalie.

Cependant René étoit entré sous le toit de son hôte, qu'ombrageoient quatre superbes tulipiers. On fait chaufier une eau pure dans un vase de pierre noire , pour laver les pieds du frère d'Amélie. Chactas sacrifie aux Manitous protecteurs des étrangers ; il brûle en leur honneur des feuilles de saule ; te saule est agréable au Génie des voyageurs , parcequ'il croit au bord des fleuves , emblèmes d'une vie errante. Après ceci Chactas présenta à René la calebasse de l'hospitalité , où six générations avoient bu l'eau d'éxable ; elle étoit couronnée d'hyacinthes bleues qui répandoient une bonne odeur : deux Indiens, célèbres par leur esprit ingénieux , avoient crayonné sur ses flancs dorés l'histoire d'un voyageur égaré dans les bois. René , après avoir mouillé ses lèvres dans la coupe fragile, la rendit aux mains tremblantes du patron de la solitude. Le calumet de paix, dont le fourneau étoit fait d'une pierre rouge, fut de nouveau présenté au frère d'Amélie. On lui servit en môme temps deux jeunes ramiers qui , nourris de baies de genévrier par leur mère , éloient un mets digne de la table d'un roi. Le repas achevé, une jeune fille aux bras nus parut

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