‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 6 sur 149 · JOURNAL SANS DATE · texte numérisé non relu

JOURNAL SANS DATE

Le ciel est pur sur ma tête , l'onde limpide sous mon canot , qui fuit devant une légère brise. A ma gauche sont des collines taillées à pic et flanquées de rochers d'où pendent des convolvulus à fleurs blanches et bleues , des festons de bignonias , de longues graminées, des plantes saxatiles de toutes les couleurs; à ma droite régnent de vastes prairies. A mesure que le canot avance, s'ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux points de vue : tantôt ce sont des vallées solitaires et riantes, tantôt des collines nues-, ici , c'est une forêt de cyprès dont on aperçoit les portiques sombres ; là , c'est un bois léger d'érables , où le soleil se joue comnie à travers une dentelle.

Liberté primitive, je te retrouve enfln! Je passe comme cet oiseau qui vole devant moi , qui se dirige au hasard , et n'est embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le Tout- Puissant m'a créé , souverain de la nature , porté triomphant sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leur cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l'honmie de la société , ou sur le mien, qu'est gravé le sceau immortel de notre origine? Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous soumettre à vos petites lois ; gagnez votre pain à la sueur de votre front , ou dévorez le pain du pauvre; égorgez -vous pour un mot, pour un maître; doutez de l'existence de Dieu, ou adorez -le sous des formes superstitieuses : moi j'irai errant dans mes solitudes ; pas un seul battement de mon cœur ne sera comprimé , pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée ; je serai libre comme la nature ; je ne reconnoîtrai de Souverain que celui qui alluma la flamme des soleils, et qui, d'un seul coup de sa main, fit rouler tous les mondes \

Sept heures du soir.

Nous avons traversé la fourche de la rivière et suivi la branche

1 C'éloil la géographie erronée du temps : elle n'est plus la même aujourd'hui. > Je laisse toutes ces choses de la jeunesse : ua voudra bien les pardonner.

du sud-est. Nous cherchions le long du canal une anse od nous pussions débarqtter. Nous sommes entrés dans tme crlqud Uni s'enfonce soiis un promontoire chargé d'iin bocage de tnlipiéni. Ayant tiré noti^ canot à terre , les uns dnt amassé des branches sèches pour notre feu, les autres ont préparé Tajoupa. J'ai prié mon fusil , et je me suis enfoncé dAtis le bois voisin»

Je n'y aVois pas fait cent pas , que f ai aperçu un troupeau de dindes occupée à manger des iMies de fougères et des fruits d'aliziers. Ces oiseaux diffèrent assez de ceux de leur race hatu^ralisés en Europe : ils sont plus gros; leur plumage est couleur d'ardoise , glacée sur le cou , sur le dos , et à l'extrémité des ailes d'un rouge de cuivre ; selon les reflets de la lumière , ce plumage brille comme de l'or bruni. Ces dindes sauvages s'assemblent souvent en grandes troupes. Le soir elles se perchent sur leè cimes des arbres les plus élevés. Le matin elles font entendre du haut de ces arbres leur cri répété \ un peu après le lever du soleil| leurs clameurs cessent , et elles descendent dans les forêts.

Nous BOUS sommes levés de grand matin pour partir à la fi*aîcheur; les bagages ont été rembarques; nous avons déroulé notre voile. Des deux côtés nous avions de hautes terres chargées de forêts ; le feuillage offroit toutes les nuances imaginables : l'écarlate fuyant sur le rouge , le jaune foncé sur l'or brillant , le brun ardent sur le brun léger ; le vert, le blanc , l'azur, lavés en mille teintes plus ou moins foibles, plus ou moins éclatantes. Près de nous c'étoit toute la variété du prisme; loin de nous, dans les détours de la vallée , les couleurs se mêloient et se per^ doient dans des fonds veloutés. Les arbres harmonioient ensemble leurs formes; les uns se déployoient en éventail, d'autres s'éle^ voient en cône, d'autres s'arrondissoient en bouleà, d'autres étoient taillés en pyramides ; mais il faut Se contenta de jouir de ce spectacle sans chercher à le décrire.

Dix heures du matiiu

Nous avançons lentemaoït. La brise a cessé , et le canal com^ mence à devenir étroit : le temps se couvre de nuages.

Midi.

Il est impossible de remonter plus haut en canot; il faut maintenant changer notre manière de voyager ; nous allons tirer notre canot à terre , prendre nos provisions , nos armes , nos fourrures pour la nuit , et pénétrer dans les bois.

Trois heures.

, Qui dira le sentiment qu'on éprouve en entrant dans ces forêts aussi vieilles que le monde , et qui seules donnent une idée de la création , telle qu'elle sortit des mains de Dieu 7 Le jour, tombant d'en haut à travers un voile de feuillages, répand dans la profondeur du bois une demi-lumière changeante et mobile , qui donne aux objets une grandeur fantastique. Partout il faut franchir des arbres abattus, sur lesquels s'élèvent d'autres générations d'arbres. Je cherche en vain une issue dans ces solitudes ; trompé par un jour plus vif, j'avance à travers les herbes , les orties , les mousses, les lianes, et l'épais humus composé des débris des végétaux ; mais je n'arrive qu'à une clairière formée par quelques pins tombés. Bientôt la forêt redevient plus sombre ; l'œil n'aperçoit que des troncs de chênes et de noyers qui se succèdent les uns les autres , et qui semblent se serrer en s'éloignant : l'idée de l'infini se présente à moi.

Six heures.

J'avois entrevu de nouveau une clarté et j'avois marché vers elle. Me voilà au point de lumière : triste champ plus mélancolique que les forêts qui l'environnent ! Ce champ est un ancien cimetière indien. Que je me repose un instant dans cette double solitude de la mort et de la nature : est-il un asile où j'aimasse mieux dormir pour toujours?

Sept heures.

Ne pouvant sortir de ces bois , nous y avons campé. La réverbération de notre bûcher s'étend au loin ; éclairé en dessous par la lueur scarlatine , le feuillage paroît ensanglanté , les troncs des arbres les plus proches s'élèvent comme des colonnes de granit rouge ; mais les plus distants , atteints à peine de la lumière, ressemblent, dans l'enfoncement du bois , à de pftles fantômes rangés en cercle au bord d'une nuit profonde.

Minuit.

Le feu commence à s'éteindre , le cercle de sa lumière se rétrécit. J'écoute : un calme formidable pèse sur ces forêts; on diroit que des silences succèdent à des silences. Je cherche vainement à entendre dans un tombeau universel quelque bruit qui décèle la vie. D'où vient ce soupir? d'un de mes compagnons: il se plaint , bien qu'il sommeille. Tu vis , donc tu souffres : voilà l'homme.

Minuit et demi.

Le repos continue ; mais l'arbre décrépit se rompt : il tombe.

Les forêts mugissent; mille voix s'élèvent. Bientôt les bruits s'afToiblissent ; ils meurent dans des lointains presque imaginaires : le silence envahit de nouveau le désert.

Une heure du matin.

Voici le vent ; il court sur la cime des arbres ; il les secoue en passant sur ma tête. Maintenant c'est comme le flot de la mer qui se brise tristement sur le rivage.

Les bruits ont réveillé les bruits. La forêt est toute harmonie. Est-ce les sons graves de l'orgue que j'entends , tandis que des sons plus légers errent dans les voûtes de verdure? Un court silence succède; la musique aérienne recommence; partout de douces plaintes , des murmures qui renferment en eux-mêmes d'autres murmures ; chaque feuille parle un différent langage , chaque brin d'herbe rend une note particulière.

Une voix extraordinaire retentit : c'est celle de cette grenouille qui imite les mugissements du taureau. De toutes les parties de la forêt y les chauves-souris accrochées aux feuilles élèvent leurs chants monotones : on croit ouïr des glas continus , ou le tintement funèbre d'une cloche. Tout nous ramène à quelque idée de la mort , parceque cette idée est au fond de la vie.

Dix heures du matin.

Nous avons repris notre course : descendus dans un vallon inondé , des branches de chêne-saule , étendues d'une racine de jonc à une autre racine , nous ont servi de pont pour traverser le marais. Nous préparons notre dîner au pied d'une colline couverte de bois, que nous escaladerons bientôt pour découvrir la rivière que nous cherchons.

Une heure.

Nous nous sommes remis en marche ; les gelinottes nous promettent pour ce soir un bon souper.

Le chemin s'escarpe, les arbres deviennent rares; une bruyère glissante couvre le flanc de la montagne.

Six heures.

Nous voilà au sommet : au-dessous de nous , on n'aperçoit que la cime des arbres. Quelques rochers isolés sortent de cette mer de verdure, comme des écueils élevés au-dessus de la surface de l'eau. La carcasse d'un chien, suspendue à une branche de sapin , annonce le sacrifice indien ofiert au génie de ce désert.

lin torrent se précipite à nos pieds , et va se perdre daps qne petite rivière.

Quatre heures du malin.

La nuit a été paisible. Nous nous sommes décidés à retourner à PQtre bateau , parceque nous étions sans espérance de trouver un ebPiBin dans ces bois.

Neuf heures.

Nous avons déjeuné sous un vieux saule tout couvert de convolvulus , et rongé par de larges potirons. Sans les maringouins , ce lieu seroit fort agréable ; il a fallu faire une grande fumée de bois vert pour chasser nos enn^nis. Les guides ont annoncé la visite de quelques voyageurs qui pouvoient être encore à deux heures de marche de l'endroit où nous étions. Cette Cnesse de l'ouïe tient du prodige : il y a tel Indien qui entend les pas d'un autre Indien è quatre et cinq heures de distance , en mettant l'oreille à twre. Nous avons vu arriver en eSét au bout de deux heures une famille sauvage; elle a poussé le eri de bienvenue: nous y avons répondu joyeusement.

Midi.

Nos hôtes nous ont appris qu'ils nous entendoient depuis deux jours; qu'ils savoient que nous étions des chairs htanches, le bruit que nous foisops eii marchant étant plus considérable que le bruit fldt par les chairs rouges. J'ai demandé la cause de cette diOé* rence; on m'a répondu que cela tenoit à la manière de rompre les branches et de se frayer un chemin. Le blanc révèle aussi sa race à la pesanteur de son pas ; le bruit qu'il produit n'augmente pas progressivement : l'Européen tourne dans les pois ; l'Jndien marche en ligne droite.

La famille indienne est composée de deux femmes, d'un enfant et de trois hommes. Revenus ensemble au bateau , nous avons fait un grand feu au bord de la rivière. Une bienveillance mutuelle règne parmi nous : les femmes ont apprêté notre souper, composé de truites saumonées et d'une grosse dinde. Nous autres guerriers, nous fumons et devisons ensemble. Demain nos hôtes nous aideront à porter notre canot à un fleuve qui n'est qu'à cinq milles du lieu où nous sommes.

Le journal Onit ici. Une page détachée qui se trouve à la suite nous transporte au milieu des Apalaches. Voici cette page :

EN AMÉMQUE. 7^

Gçfl montagnes ne sont pas, comme les Alpes et les Pyrénées ^ des monts entassés irrégulièrement les uns sur les autres, et éle^ vant au-dessus des nuages leurs sommets couverts de neige. A l'ouest et au nord , elles ressemblent à des murs perpendiculaires de quelques mille pieds , du haut desquels se précipitent les fleuves qui tombent dans TObio et le Mississipi. Dans cette espèce de grande fracture , on aperçoit des sentiers qui serpentent au milieu des précipices avec les torrents. Ces sentiers et ces torrent; sont bordés d'une^espèce de pin dont la cime est couleur de vert de mer, et dont le tronc presque lilas est marqué de taches ob« scures produites par une mousse rase et noire.

Mais du côté du sud et de Test , les Apalaches ne peuvent pre^ que plgs porter le nom de montagnes : leurs sommets s'abaissent graduellement jusqu'au sol qui borde l'Atlantique; elles versent sur ce sol d'autres fleuves qui fécondent des forêts de chênes verts , d'érables , de noyers , de mûriers , de marronniers , de pins , de sapins , de copalmes , de magnolias et de mille espèces d'arbustes à fleurs.

Après ce court fragment vient un morceau assez étendu sur le cours de TOhio et du Mississipi , depuis Pittsbourg jusqu'aux Natchez. Le récit s'ouvre par la description des monuments de l'Ohio. Le Génie du Christianisme a un passage et une note sur cas monuments ; mais ce que j'ai écrit dans ce passage et dans cette note diffère en beaucoup de points de ce que je dis ici '.

Beprésentez-vous des restes de fortifics^tions ou de monuments, occupant une étendue immense. Quatre espèces d'ouvrages s'y. font remarquer : des bastions carrés , des lunes , des demi-lunes

> Depuis répoqne où J'écrWis cette Dissertation, des hommes savants et des sociétés arhéologiques américaliies ont publié des Mémoires sur les Ruines de Vokio, Ils sont curieux sous deux rapports : 1<> Ils rappellent les traditions des tribus indiennes ; ces tribus indiennes disent toutes qu'elles sont venues de Touest aux rivages de l'Atlantique, on siècle ou deux (autant qu'on en peut Juger) avant la découverte de l'Amérique par les Européens ; qu'elles eurent dans leurs longues marches beaucoup de peuples à combattre, particulièrement sur les rives de l'Ohio , etc.

20 Les Mémoires des savants américains mentionnent la découverte de quelques idoles trouvées dans des tombeaux , lesquelles idoles ont un caractère purement iaiatique. Il est très certain qu'un peuple beaucoup plus civilisé que les sauvages actuels de l'Amérique a fleuri dans la vallée de l'Ohio et du Mississipi. Quand et comment a-t-il péri? C'est ce qu'on ne saura peutrètre Jamais. Les Mémoires dont Je parle sont peu connus, et méritent de l'être. Je les donne i la suite de ce voyage :Je les al tirés de l'excellent Journal intitulé : tfoweUes Annales des Voyages,

et des tumuli. Les bastions , les lunes et demi-lunes sont réguliens ; les fossés larges et profonds , les retranchements faits de terre avec des parapets à plan incliné ; mais les angles des glacis correspondent à ceux des fossés , et ne s'inscrivent pas comme le parallélogramme dans le polygone.

Les tumuli sont des tombeaux de forme circulaire. On a ouvert quelques-uns de ces tombeaux 5 on a trouvé au fond un cercueil formé de quatre pierres , dans lequel il y avoit des ossements humains. Ce cercueil étoit surmonté d'un autre cercueil contenant un autre squelette, et ainsi de suite jusqu'au haut de la pyramide , qui peut avoir de vingt à trente pieds d'élévation.

Ces constructions ne peuvent êtrel'ouvrage des nations actuelles de l'Amérique ; les peuples qui les ont élevées dévoient avoir une connoissance des arts , supérieure même à celle des Mexicains et des Péruviens.

Faut-il attribuer ces ouvrages aux Européens modernes? Je ne trouve que Ferdinand de Soto qui ait pénétré anciennement dans les Florides , et il ne s'est jamais avancé au delà d'un village de Ghicassas sur une des branches de la Maubile : d'ailleurs , avec une poignée d'Espagnols , comment auroit-il remué toute cette terre, et à quel dessein?

Sont-ce les Carthaginois ou les Phéniciens qui jadis , dans leur commerce autour de l'Afrique et aux îles Cassitérides, ont été poussés aux régions américaines? Mais avant de pénétrer plus avant dans l'ouest , ils ont dû s'établir sur les côtes de l'Atlantique ; pourquoi alors ne trouve-t-on pas la moindre trace de leur passage dans la Virginie , les Géorgies et les Florides? Ni les Phéniciens ni les Carthaginois n'enterroient leurs morts comme sont enterrés les morts des fortifications de l'Ohio. Les Égyptiens faisoient quelque chose de semblable , mais les momies étoient embaumées , et celles des tombes américaines ne le sont pas : on ne sauroit dire que les ingrédients manquoient ; les gommes , les résines , les camphres , les sels sont ici de toutes parts.

L'Atlantide de Platon auroit-elle existé? l'Afrique, dans des siècles inconnus , tenoit-elle à l'Amérique? Quoi qu'il en soit , une nation ignorée, une nation supérieure aux générations indiennes de ce moment, a passé dans ces déserts. Quelle étoit cette nation? Quelle révolution l'a détruite? Quand cetévénement est-il arrivé? Questions qui nous jettent dans cette immensité du passé , où les siècles s'abtment comme des songes.

Les ouvrages dont je parle se trouvent à l'embouchure du grand

EN AMÉMQUE. 73

Miamis , à celle du Muskingum , à la crique du tombeau , et sur une des branches du Scioto : ceux qui bordent cette rivière occupent un espace de plus de deux heures de marche en descendant vers rohio. Dans le Kentucky , le long du Tennessé , chez les Siminoles , vous ne pouvez faire un pas sans apercevoir quelques vestiges de ces monuments.

Les Indiens s'accordent à dire que quand leurs pères vinrent de l'ouest, ils trouvèrent les ouvrages de l'Ohio tels qu'on les voit aujourd'hui. Mais la date de cette migration des Indiens d'occident en orient varie selon les nations. Les Chicassas , par exemple, arrivèrent dans les forêts qui couvrent les fortifications il n'y a guère plus de deux siècles : ils mirent sept ans à accomplir leur voyage, ne marchant qu'une fois chaque année, et emmenant des chevaux dérobés aux Espagnols devant lesquels ils se retiroient.

Une autre tradition veut que les ouvrages de l'Ohio aient été élevés par les Indiens blancs. Ces Indiens blancs , selon les Indiens rotijret , dévoient être venus de l'orient; et lorsqu'ils quittèrent le lac sans rivages (la mer), ils étoient vêtus comme les chairs blanches d'aujourd'hui.

Sur cette foible tradition, on a raconté que vers l'an 1170, Ogan , prince du pays de Galles , ou son fils Madoc , s'embarqua avec un grand nombre de ses sujets ' , et qu'il aborda à des pays inconnus , vers l'occident. Mais est-il possible d'imaginer que les descendants de ces Gallois aient pu construire les ouvrages de rOhio , et qu'en même temps ayant perdu tous les arts , ils se soient trouvés réduits à une poignée de guerriers errants dans les bois comme les autres Indiens?

On a aussi prétendu qu'aux sources du Missouri , des peuples nombreux et civilisés vivent dans des enceintes militaires pareilles à celle des bords de TOhio ; que ces peuples se servent de chevaux et d'autres animaux domestiques ; qu'ils ont des villes , des chemins publics; qu'ils sont gouvernés par des rois*.

La tradition religieuse des Indiens sur les monuments de leurs déserts n'est pas conforme à leur tradition historique. Il y a , di-

* C'est une altération des traditions islandoises et des poétiques histoires des Saggas.

* Aujourd'hui les sources du Missouri sont connues: on n*a rencontré dans ces régions que des Sauvages. 11 Taut pareillement reléguer parmi les fables cette histoire d*un temple où on auroit trouvé une Bible, laquelle Bible ne pouvoit être lue par des Indiens blancs, I)oss4;$seur8 du temple, et qui avoient perdu l'usage de l'écriture. Au reste , la colonisation des Russes au nord-ouest de l'Amérique auroit bien pu di^nner naissance i ces bruits d'un peuple blanc établi Yen les sources du Missouri.

sent-^ilâ, au milieu de ces ouvrages, une caverne : cette cavenie est celle du Graqd-Esprit. Le Grand- Esprit créa les Cbipassaisf d^ps cette caverne. Le pays étoit alors couvert d'eau, ce quç) voyant le Grand-Esprit , il Mtit des murs de terre pour mettre sécl^er dessus les Cbicassas.

Passons à la description du cours de TOhio. L'Qhio est formé par la réunion de la Monongabela et de TAUeghany : la première rivière prenant sa source au sud , dans les montagnes Bleues on les Apalaches) la seconde, dans une autre chaîne de ces montagnes au nord , entre le lac Érié et le lac Ontario : au moyen d'un coiirt portage, TAlleghany communique avec le premier lac. Les deux rivières se joignent au-dessous du fort, jadis appelé le fort Duquesne, aujourd'hui le fort Pitt , ou Pittsbourg : leur confluent est au pied d'une haute colline^ de charbon de terre ; en mêlant leurs ondes, elles perdent leurs noms, et ne sont plus connues que sous celui de l'Ohio, qui signifie, et à bon droit, belle rivière.

Plus de soixante rivières apportent leurs richesses à ce fleuve; cdles dont le cours vient de l'est et du midi s(ulent des hauteurs qui divisent les eaux tributaires de l'Atlantique, des eaux descendantes à l'Obio et au Mississipi ; celles qui naissent à l'ouest et au nord, découlent des collines dont le double versant nourrit les kcs du Canada et alimente le Mississipi et l'Ohio.

L'espace où roule ce dernier fleuve oflre , dans son ensemble , un large vallon bordé de collines d'égales hauteurs ; mais , dans les détails , à mesure que l'on voyage avec les eaux , ce n'est plus cela*

Rien d'aussi fécond que les terres arrosées par l'Ohio : elles produisent, car les coteaux, des forêts de puis rouget, des bois de lauriers, de myrtes, d'érables à sucre, de chênes de quatre espèces : les vallées donnent le noyer, l'alizier, }e frêne , le tupelo ; les marais portent le bouleau, le tremble, le pe.upjier et le cyprès chauve. Les Indiens font des étofies avec l'écorce du peupler; ils mangent la seconde écorce du bouleau ; ils emploient la sève de la bourgène pour guérir la fièvre et pour chasser les serpents ; le chêne leur fournit des flèches , le frêne des canots.

Les herbes et les plantes sont très-variées ^ mais celles qui couvrent toutes les campagnes sont : l'herbe à bufile , de sept à huit pieds de haut, l'herbe à trois feuilles, la folle-avoine ou le riz sauvage , et l'indigo.

Sous un sol partout fertile , à cinq ou six pieds de profondeur.

on rencontre généralement un lit âe pii^re blaiiehe, base d'm excellent humus*, cependant, en approchant du MissUsipi, on trouve d'abord à la surface du sol une terre forte et noire , ensuit^ une couche de craie de diverses couleurs , et puis des bois entieni de cyprès phauves , engloutis dans la vase.

Sur le bord du Ghanon , à deux cents pieds ftu-de^us de l'eau ^ on prétend avoir vu des caractères tracés aux parois d'un précipice : on en a conclu que l'eau couloit jadis à ce niyeau , et qu^ des nations inconnues écrivirent ces lettres mystérieuse^ en pa$r sant sur le fleuve.

Une transition subite de température et de climat se fait remarr quer sur l'Obio : aux environs du Ganaway, le cypr^ chauve cesse de croître , et les sassafras disparoissent ; les forêts de chênes et d'ormeaux se multiplient. Tout prend une couleur diflerente : les verts sont plus foncés , leurs nuances plus ambres.

Il n'y a , pour ainsi dire , que deux saisons sur le fleuve : le^ feuilles tombent tout à coup en novembre; les neiges les suivent de près, le vent du nord-ouest commence, et l'hiver règne. Un firoid sec continue avec un ciel pur jusqju-au mois (|e piars; alom le vent tourne au nord-est , et en moins de quinze jours les arbres chargés de givre apparoissent couverts de fleurs. Vété se confoiadi avec le printemps.

La chasse est abondante. Les canards branchus, les linottes bleues, les cardinaux , les chardonnerets pourpres, brillent dans la verdure des arbres*, l'oiseau whet'saw imite le bruit de la scie; l'oiseau-chat miaule, et les perroquets qui apprennent quelques mots autour des habitations les répètent dans les bois. Un grand nombre de ces oiseaux vivent d'insectes : la chenille verte à tabac, le ver d'une espèce de mûrier blanc , les mouches luisantes, l'a-^ raignée d'eau , leur servent principalement de nourriture ; mais les perroquets se réunissent en grande troupe et dévastent les champs ensemencés.^'On accorde une prime pour chaque tète de ces oiseaux : on donne la même prime pour les tètes d'écureuil.

L'Ohio oilire à peu près les mêmes poissons que le Mississipi. U est assez commun d'y prendre des truites de trente à tr^te-cinq livres et une espèce d'esturgeon dont la tête est faite comme la pelle d'une pagaie.

En descendant le cours de l'Ohio, on passe une petite rivière appelée le Lie des grands os. On appelle lie en Amérique des bancs d'une terre blanche un peu glaiseuse , que les buffles se plaisent à lécher ; ils y creusent avec leur langue des sillons. Les excré-

ments de ces animaux sont si imprégnés de la terre du lie , qu'ils ressemblent à des morceaux de chaux. Les buffles recherchent les lies à cause des sels qu'ils contiennent : ces sels guérissent les animaux ruminants des tranchées que leur cause la crudité des herbes. Cependant les terres de la vallée de l'Ohio ne sont point salées au goût; elles sont, au contraire, extrêmement insipides.

Le lie de la rivière du Lie est un des plus grands que l'on connoisse -, les vastes chemins que les buffles ont tracés à travers les herbes pour y aborder, seroient effrayants si l'on ne savoit que ces taureaux sauvages sont les plus paisibles de toutes les créatures. On a découvert , dans ce lie , une partie du squelette d'un mammouth : l'os de la cuisse pesoit soixante-dix livres ; les côtes comptoient , dans leur courbure , sept pieds , et la tête trois pieds de long ; les dents mâcheliëres portoient cinq pouces de largeur et huit de hauteur , les défenses quatorze pouces de la racine à la pointe.

De pareilles dépouilles ont été rencontrées au Chili et en Russie. Les Tartares prétendent que le mammouth existe encore dans leur pays à l'embouchure des rivières : on assure aussi que des chasseurs l'ont poursuivi à l'ouest du Mississipi. Si la race de ces animaux a péri, comme il est à croire, quand cette destruction dans des pays si divers et dans des climats si différents est-elle arrivée? Nous ne savons rien , et pourtant nous demandons tous les jours à Dieu compte de ses ouvrages !

Le Lie des grands os est à environ trente milles de la rivière Kentucky , et à cent huit milles à peu près des Rapides de l'Ohio. Les bords de la rivière Kentucky sont taillés à pic comme des murs. On remarque dans ce lieu un chemin fait par les buffles qui descend du haut d'une colline , des sources de bitume qu'on peut brûler en guise d'huile , des grottes qu'embellissent des colonnes naturelles , et un lac souterrain qui s'étend à des distances inconnues.

Au confluent du Kentucky et de l'Ohio , le paysage déploie une pompe extraordinaire : là , ce sont des troupeaux de chevreuils, qui de la pointe d'un rocher vous regardent passer sur les fleuves ; ici , des bouquets de vieux pins se projettent horizontalement sur les flots*, des plaines riantes se déroulent à perte de vue , tandis que des rideaux de forêts voilent la base de quelques montagnes dont la cime apparoît dans le lointain.

Ce pays si magniOque s'appelle pourtant le Kentucky, du nom de sa rivière, qui signifie rivière de sang; il doit ce nom funeste

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à sa beauté même; pendant plus ,de deux siècles, les nations du parti des Chéroquois et du parti des nations iroquoises s'en disputèrent les chasses. Sur ce champ de bataille , aucune tribu indienne n'osoit se fixer : les Sawanoes , les Miamis , les Piankiciawoes , les Wayaoes , les Kaskasias , les Delawares , les Illinois venoient tour à tour y combattre. Ce ne fut que vers Tan 1752 que les Européens commencèrent à savoir quelque chose de positif sur les vallées situées à l'ouest des monts AUeghany, appela d'abord les montagnes Endless (sans fin) , ou Kittatinny, ou montagnei Bleues. Cependant Charlevoix, en 1720, avoit parlé du cours de rohio , et le fort Duquesne, aujourd'hui fort Pitt ( Pitts-Burgh) , avoit été tracé par les François à la jonction des deux rivières , mères de l'Ohio. En 1752 , Louis Evant publia une carte du pays situé sur l'Ohio et le Kentucky ; Jacques Macbrive fît une course dans ce désert en 1754; Jones Finley y pénétra en 1757; le colonel Boone le découvrit entièrement en 1769 , et s'y établit avec sa famille en 1775. On prétend que le docteur Wood et Simon Kenton furent les premiers Européens qui descendirent l'Ohio en 1773, depuis le fort Pitt jusqu'au Mississipi. L'orgueil national des Américains les porte à s'attribuer le mérite de la plupart des découvertes à l'occident des Etats-Unis; mais il ne faut pas oublier que les François du Canada et de la Louisiane , arrivant par le nord et par le midi , avoient parcouru ces régions longtemps avant les Américains qui venoient du côté de l'orient, et que gênoient dans leur route la confédération des Creeks et les Espagnols des Florides.

Cette terre commence (1791) à se peupler par les colonies de la Pensylvanie, de la Virginie et de la Caroline , et par quelques-uns de mes malheureux compatriotes, fuyant devant les premiers orages de la révolution.

Les générations européennes seront-elles plus vertueuses et plus libres sur ces bords que les générations américaines qu'elles auront exterminées? Des esclaves ne laboureront-ils point la terre sous le fouet de leur maître , dans ces déserts où l'homme promenoit son indépendance? Des prisons et des gibets ne remplacerontils point la cabane ouverte, et le haut chêne qui ne porte que le nid des oiseaux ? La richesse du sol ne fera-t-elle point naitre de nouvelles guerres? Le Kentucky cessera-t-il d'être la terre du sang? et les édifices des hommes embelliront-ils mieux les bords de l'Ohio que les monuments de la nature?

Du Kentucky aux Rapides de l'Ohio , on compte à peu près

quatre-vingts millcis. Ces Rapides sont foiinés par une roche qui i^étend sous l'eau dans le lit de la rivière ; la descente de ces Rapides n'est ni dangereuse, ni difficile, la chute moyenne n'étant guère que de quatre à cinq pieds dans Tespace d'un tiers de lieue. La rivière se divise en deUl canaux par des iles groupées au milieu des Rapides. Lorsqu'on s'abandonne au courant, on peut passer sans allégé les bateaux , mais il est impossible de les remonter srins diminuer leur charge.

Le fleuve, à l'endroit des Rapides , a un mille de laiige. Glissant tar le magnifique canal , la vue est arrêtée à quelque distance au-^ dessous de sa chute par une tle couverte d'Un bois d'ormes enguirlandes de lianes et de Vigne vierge.

Au nord , se dessinent les collines die la Crique (F Argent : la prendière de ces collines trempe perpendiculairement dans l'Ohio ; sa iàlaise, taillée à grandes facettes rouges, est décorée de plantes; d^autres collines parallèles, couronnées de (bréts , s'élèvent derrière la pretnière colline , fuient en montant de plus en plus dans le ciel, jusqu'à ce que leur sommet, frappé de lumière, devienne de la couleur du ciel et s'évanouisse.

Au midi , sont des savanes parsemées de bocages et couvertes dé buffles, les uns couchés, les autres errants, ceux-ci pafsitont l'herbe , ceux-là arrêtés en groupe, et opposant les uns aux autres leurs têtes baissées. Au milieu de ce tableau, les Rapides, seloii qu'ils sont frappés des rayons du soleil , rebroussés par le vent ou ombrés par les nuages, s'élèvent en bouillons d'or, blanchissent en écume, ou roulent à flots brunis.

Au bas des Rapides est un tlot où les corps se pétrifient. Cet Ilot est couvert d'eau au temps des débordements ; on prétend que la vertu pétrifiante, confinée à ce petit coin de terre, ne s'étend pas au rivage voisin.

Des Rapides à l'embouchure du Wabash , on compte trois cent seize milleii. Cette rivière communique , au moyen d'un portage de neuf miUes, avec le Miamisdu lac qui se décharge dans l'Érié. Les rivages du Wabash sont élevés; on y a découvert une mine d'argent.

A quatre-vingt-quatorze milles au-dessous de l'embouchure dil Wabash, commence une cyprière. De cette cyprière aux Bancs jaunes, toujours en descendant l'Ohio, il y a cinquante-six milles : on laisse à gauche les embouchures de deux rivières qui ne sont qu'à dix-huit milles de distance l'une de l'autre.

La première rivière s'appelle le Chéroquois ou le Tennessé ; elle

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sort des monts qui séparent les Garolines et les Géorgies de ce qu'on appelle les terres de l'Ouest ; elle roule d'abord d'orient en occident au pied deâ monts : dans cette première partie de son cours , elle est rapide et tumultueuse ; ensuite elle tourne subitement au nord ; grossie de plusieurs affluents , elle épand et retient ses ondes , comme pour se délasser, après une fuite précipitée de quatre cents lieues. A son embouchure , elle a six cents toises de large, et dans un endroit nommé le Grand Détour, elle présente une nappe d'eau d'une lieue d'étendue.

La seconde rivière , le Shanawon ou le Ciimberland , est la compagne du Chéroquois ou du Tennessé. Elle passe avec lui son enfance dans les mêmes montagnes et descend avec lui dans les plaines. Vers le milieu de sa carrière , obligée de quitter le Tennessé, elle se hâte de parcourir des lieux déserts, et les deul Jumeaux , se rapprochant vers la fln de leur vie , expirent à quelque distance l'un de l'autre dans l'Ohio qui les réunit.

Le pays que ces rivières arrosent est généralement entrecoupé de collines et de vallées rafraîchies par une multitude de rui^ seaux : cependant il y a quelques plaines de cannes sui" le Cumberland , et plusieurs grandes cyprières. Le buffle et le chevreuil abondent dans ce pays qu'habitent encore des nations sauvages , particulièrement les Chéroquois. Les cimetières indiens sont fréquents , triste preuve de l'ancienne population de ces désertl.

De la grande cyprière sur l'Ohio aux Bancs jaunes, j'ai dit que la route estimée est d'environ cinquante-six milles. Les Bancs jaunes sont ainsi nommés de leur couleur : placés sur la rive septentrionale de l'Ohio , on les rase de près , parceque l'eau est profonde de ce côté. L'Ohio a presque partout un double rivage, Tun pour la saison des débordements , l'autre pour les temps de séché^ resse.

Des Bancs jaunes à l'embouchure de l'Ohio dans le Mississipi , t>ar les 36' 61' de latitude, on compte à peu près trente-cinq milles.

Pour bien juger du confluent des deux fleuves , il feut supposeip tiue Ton part d'une petite île sous la rive orientale du Mississii^i , et que l'on veut entrer dans l'Ohio : à gauche vous apercevez le Mississipi qui coule dans cet endroit presque est et ouest, et qui présente une grande eau troublée et tumultueuse ^ à droite , l'Ohio , plus transparent que le cristal , plus paisible que l'air, vient lentement du nord au sud , décrivant une courbe gracieuse : l'un et TàUtre dans les saisons moyennes ont à peu près deux milles de

large au moment de leur rencontre. Le volume de leur fluide est presque le môme; les deux fleuves, s'opposant une résistance égale , ralentissent leur cours , et paroissent dormir ensemble pendant quelques lieues dans leur lit commun.

La pointe où ils marient leurs flots est élevée d'une vingtaine de pieds au-dessus d'eux : composé de limon et de sable, ce cap marécageux se couvre de chanvre sauvage, de vigne qui rampe sur le sol ou qui grimpe le long des tuyaux de l'herbe à bufile ; des chénes-sauies croissent aussi sur cette langue de terre qui disparott dans les grandes inondations. Les fleuves débordés et réunis ressemblent alors à un vaste lac.

Le confluent du Missouri et du Mississipi présente peut-être encore quelque chose de plus extraordinaire. Le Missouri est un fleuve fougueux, aux eaux blanches et limoneuses , qui se précipite danslepuret tranquille Mississipi avec violence. Au printemps, il détache de ses rives de vastes morceaux de terre : ces îles flottantes descendant le cours du Missouri avec leurs arbres couverts de feuilles ou de fleurs , les uns encore debout , les autres a moitié tombés, oflrent un spectacle merveilleux.

De l'embouchure de l'Ohio aux mines de fer sur la côte orientale du Mississipi , il n'y a guère plus de quinze milles; des mines de fer à l'embouchure de la rivière de Chicassas , on marque soixantesept Bailles. Il faut faire cent quatre milles pour arriver aux collines de Margette qu'arrose la petite rivière de ce nom ; c'est un lieu rempli de gibier.

Pourquoi trouve-t-on tant de charme à la vie sauvage? pourquoi l'homme le plus accoutumé à exercer sa pensée s'oublie-t-ii joyeusement dans le tumulte d'une chasse? Courir dans les bois, poursuivre des bétes sauvages , bâtir sa hutte , allumer son feu , apprêter soi-même son repas auprès d'une source , est certainement un très grand plaisir. Mille Européens ont connu ce plaisir, et n'en ont plus voulu d'autres , tandis que l'Indien meurt de regret , si on l'enferme dans nos cités. Gela prouve que l'homme est plutôt un être actif qu'un être contemplatif , que dans sa condition naturelle il lui faut peu de chose , et que la simplicité de l'auic est une source inépuisable de bonheur.

De la rivière Margette à celle de Saint-François , on parcourt soixante-dix milles. La rivière de Saint-Frangois a reçu son nom des François, et elle est encore pour eux un rendez-vous de chasse.

On compte cent huit milles de la rivière de Saint-François aux

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Akansas ou Arkansas. Les Akansas nous sont encore fort attachés. De tous les Européens, mes compatriotes sont les plus aimés des Indiens. Gela tient à la gaîté des François, à leur valeur brillante, à leur goût de la chasse et même de la vie sauvage ; comme si la plus grande civilisation se rapprochoit de l'état de nature.

La rivière d'Akansas est navigable en canot pendant plus de quatre cent cinquante milles; elle coule à travers une belle contrée ; sa source parolt être cachée dans les montagnes du Nouveau-Mexique.

De la rivière des Akansas à celle des Yazous , cent cinquantehuit milles. Cette dernière rivière a cent toises de largeur à son embouchure. Dans la saison des pluies , les grands bateaux peuvent remonter le Yazou à plus de quatre-vingts milles ; une petite cataracte oblige seulement à un portage. Les Yazous, les Ghactas et les Ghicassas habitoient autrefois les diverses branches de cette rivière. Les Yazous ne faisoient qu'un peuple avec les Natchez.

La distance des Yazous aux Natchez par le fleuve se divise ainsi : des côtes des Yazous ou Bayouk-Noir, trente-neuf milles; du Bayouk-Noir à la rivière des Pierres, trente milles; de la rivière des Pierres aux Natchez , dix milles.

Depuis les côtes des Yazous jusqu'au Bayouk-Noir , le Mississipi est rempli d'îles et fait de longs détours ; sa largeur est d'environ deux milles , sa profondeur de huit à dix brasses. Il seroit facile de diminuer les distances en coupant des pointes. La distance de la Nouvelle-Orléans à l'embouchure de l'Ohio, qui n'est que de quatre cent soixante milles en ligne droite , est de huit cent cinquante-six sur le fleuve. On pourroit raccourcir ce trajet de deux cent cinquante milles au moins.

Du Bayouk-Noir à la rivière des Pierres, on remarque des carrières de pierres. Ge sont les premières que l'on rencontre , à partir de l'embouchure du Mississipi jusqu'à la petite rivière qui a pris le nom de ces carrières.

Le Mississipi est sujet à deux inondations périodiques , l'une au printemps , l'autre en automne : la première est la plus considérable; elle commence en mai et flnit en juin. Le courant du fleuve file alors cinq milles à l'heure , et l'ascension des contre-courants est à peu près de la même vitesse : admirable prévoyance de la nature! car sans ces contre -courants, les embarcations pourroient à peine remonter le fleuve ». A celte époque , l'eau s'élève à une grande hauteur, noie ses rivages, et ne retourne point au fleuve

> Les bateaux à yapeur ont fait disparoltre la difflculté de la navigation d'amont. IT. 6

dont elle est sortie, eomme l'eau du Nil : elle reste sur la terre ou liitre à travers le sol , sur lequel elle dépose un sédiment fertile.

La seconde crue a lieu aux pluies d'octobre; elle n'est pas aussi considérable que celle du printemps. Pendant ces inondations, le Mississipi charrie des trains de bois énormes , et pousse des mugissements. La yitesse ordinaire du cours du ûeuye est d'environ deux milles à l'heure.

Les terres un peu élevées qui bordent le Mississipi , depuis La Nouvelle-Orléans jusqu'à l'Ohio , sont presque toutes sur la rive gauche; mais ces terres s'éloignent ou se rapprochent plus ou moins du canal , laissant quelquefois, entre elles et le fleuve, des savanes de plusieurs milles de largeur. Les collines ne courent pas toujours parallèlement au rivage ^ tantôt elles divergent en rayons à de grandes distances , et présentent , dans les perspectives qu'elles ouvrent, des vallées plantées de mille sortes d'arbres; tantôt elles viennent converger au fleuve, et forment une multitude de caps qui se mirent dans l'onde. La rive droite du Mississipi est rase , marécageuse , uniforme , à quelques exceptions près : au milieu des hautes cannes vertes ou dorées qui la décorent, on voit bondir des buffles, ou étinceler les eaux d'une multitude d'étangs remplis d'oiseaux aquatiques.

Les poissons du Mississipi sont la perche , le brochet , l'estur^ geon et les colles ; on y pèche aussi des crabes énormes.

Le sol autour du fleuve fournit la rhubarbe , le coton , l'indigo , le safran , l'arbre à cire, le sassafras, le lin sauvage: un ver du pays file une assez forte soie ; la drague, dans quelques ruisseaux .. amène de grandes huîtres à perles , mais dont l'eau n'est pas belle. On connoît une mine de vif-argent , une autre de lapisF-lazuli , et quelques mines de fer.

La suite du manuscrit contient la description du pays des Natchez et celle du cours du Mississipi jusqu'à la NouvelleOrléans. Ces descriptiODS sont complètement transportées dans Atalm et dans les Natche».

Immédiatement après la description de la Louisiane , viennent dans le manuscrit quelques extraits des voyages de Bartram , que j'a vois traduits avec assez de soin. A ces extraits sont entremêlées mes rectifications , mes observations , mes réflexions , mes additions, mes propres descriptions, à peu près comme les notes de M. Ramond à sa traduction du Voyage de Coxe en Suisse, Mais dans

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mon travail, le tout est beaucoup plus enchevêtré , de sorte qu'il est presque impossible de séparer ce qui est de moi de ce qui est de Bartram , ni souvent même de le reconnoitre. Je laisse donc le morceau tel qu'il est sous ce titre :

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