LACS DU CANADA
Le trop-plein des eaux du lac Érié se décharge dans le lac Ontario , après avoir formé la cataracte de Niagara. Les Indiens trouvoient autour du lac Ontario le baume blanc dans le baumier, le sucre dans l'érable, le noyer et le merisier; la teinture rouge dans récorce de la peroiisse, le toit de leurs chaumières dans récorce du bois blanc ; ils trouvoient le vinaigre dans les grappes rouges du vinaigrier , le miel et le coton dans les fleurs de l'asperge sauvage , l'huile pour les cheveux dans le tournesol , et une panacée pour les blessures dans la plante universelle. Les Européens ont remplacé ces bienfaits de la nature par les productions de l'art : les Sauvages ont disparu.
Le lac £rié a plus de cent lieues de circonférence. Les nations qui peuploient ses bords furent exterminés pare les Iroquois, il y a deux siècles; quelques hordes errantes infestèrent ensuite des lieux où Ton n'osoit s'arrêter.
« Essai Mtloriquet (om. U, i»ag. 357, OEurr. compl.
Cl'est une chose effrayante que de voir les Indiens s'aventurer dans des nacelles d'écorce sur ce lac où les tempêtes sont terriUes. Ils suspendent leurs Manitous à la poupe des canots , et s'élancent au milieu des tourbillons de neige, entre les vagues Mulevées. Ces vagues , de niveau avec l'oriQce des canots , ou les Surmontant , semblent les aller engloutir. Les chiens des chasaeurs , les pattes appuyées sur le bord , poussent des cris lamentables, tandis que leurs maîtres, gardant un profond silence, frappent lés flots en mesure avec leurs pagaies. Les canots s'avancent à la file : k la proue du premier, se tient debout un chef qui répète le monosyllabe oah , la première voyelle sur une note élevée et courte , la seconde sur une note sourde et Icmgue ; dans le deroier canot est encore un chef debout ^ manoeuvrant une grande rame en forme de gouvernail. Les autres guerriers sont «sais, les jambes croisées , au fond des canots : à travers le hrouillard , la neige et les vagues , on n'aperçoit que les plumes dont la •tète de ces Indiens est ornée , le cou allongé des dogues hurlant , ^et les épaules des deux Sacbems , pilote et augure : on diroit des iUeux de ces eaux.
Le lac £rié est encore fameux par ses serpents. A l'ouest de ce lac, depuis les îles aux Couleuvres jusqu'aux rivages du continent, dans un espace de plus de vingt milles , s'étendent de larges nénu- -phars : en été les feuilles de ces plantes sont couvertes de serpents entrelacés les uns aux autres. Lorsque les reptiles viennent à se mouvoir aux rayons du soleil , on voit rouler leurs anneaux d'azur, de pourpre, d'or et d'ébène; on ne distingue dans ces borri- JUes nœuds doublement, triplement formés, que des yeux étincelants , des langues à triple dard , des gueules de feu , des queues armées d'aiguillon^ ou de sonnettes , qui s'agitent en l'air comme 4es fouets. Un sifflement continuel , un bruit semblable au frois- ^nement des feuilles mortes dans une forêt , sortent de cet impur 4>x^yte.
Le détroit qui ouvre le passage du lac Huron au lac Érié tire M renommée de ses ombrages et de ses prairies. Le lac Huron abonde en poisson \ on y pèche l'artikamègue et des truites qui pèsent deux cents livres. L'île de Matimoulin étoit fameuse ; elle «enfermoit le reste de la nation des Ontawais , que les Indiens •fidsoient descendre du Grand Castor. On a remarqué que l'eau du lac Huron, ainsi que celle du lac Michigan, croît pendant sept mois , et diminue dans la même proportion pendant sept autres. Tous ces lacs ont un flux et reflux plus ou moins sensible.
Le lac Supérieur occupe un espace de plus de 4 degrés entre le A6* et le 50^ de latitude nord , et non moins de 8 degrés entre le 87' et le 95' de longitude ouest, méridien de Paris; c'est-à-dire que cette mer intérieure a cent lieues de large et environ deux cents de long , donnant une circonférence d'à peu près six cents lieues.
Quarante rivières réunissent leurs eauK dans cet immense basan; deux d'entre elles, l'Allinipigon et le Michipicroton , sont deux fleuves considérables ; le dernier prend sa source dans les environs de la baied'Hudson.
Des îles ornent le lac , entre autres l'tle Maurepas sur la côte septentrionale, l'île Pontchartrain sur la rive orientale, l'île Minong vers la partie méridionale , et l'île du Grand-Esprit ou des Ames à l'occident : celle-ci pourroit former le territoire d'un État en Europe ; elle mesure trente-cinq lieues de long et vingt de large.
Les caps remarquables du lac sont : la pointe Kioucounan , espèce d'isthme s'allongeant de deux lieues dans les flots; le cap Minabeaujou , semblable à un phare ; le cap du Tonnerre , près de l'anse du môme nom ; et le cap Kochedebout , qui s'éiève perpendiculairement sur les grèves comme un obélisque brisé.
Le rivage méridional du lac Supérieur' est bas , sablonneux , sans abri -, les côtes septentrionales et orientales sont au contraire montagneuses, et présentent une succession de rochers taillés à pic. Le lac lui-même est creusé dans le roc. A travers son onde verte et transparente , l'œil découvre à plus de trente et quarante pieds de profondeur des masses de granit de diflérentes formes , et dont quelques-unes paroissent comme nouvellement sciées par la main de l'ouvrier. Lorsque le voyageur , laissant dériver son canot, regarde, penché sur le bord , la crête de ces montagnes sous-naarines, il ne peut jouir longtemps de ce spectacle; ses yeux se troublent, et il éprouve des vertiges.
Frappée de l'étendue de ce réservoir des eaux , l'imagination s'accroît avec l'espace : selon l'instinct commun de tous les hommes, les Indiens ont attribué la formation de cet immense bassin à la même puissance qui arrondit la voûte du firmament ; ils ont ajouté à l'admiration qu'inspire la vue du lac Supérieur la solennité des idées religieuses.
Ces Sauvages ont été entraînés à faire de ce lac l'objet principal de leur culte , par l'air de mystère que la nature s'est plu à attacher à l'un de ses plus grands ouvrages. Le lac Sup^ieur a un flux
et un reflux irréguliers : ses eaux, dans les plus grandes chaleurs de l'été, sont froides comme la neige , k un demi-pied au-dessous de leur surface ; ces mêmes eaux gèlent rarement dans les hivers rigoureux de ces climats, alors même que la mer est gelée.
Les productions de la terre autour du lac varient selon les diflerents sols : sur la côte orientale on ne voit que des forêts d'ërables rachitiques et déjetés qui croissent presque horizontalement dans du sable ; au nord , partout où le roc vif laisse à la végétation quelque gorge, quelque revers de vallée, on aperçoit des buissons de groseilliers sans épines et des guirlandes d'une espèce de vigne qui porte un fruit semblable à la framboise , mais d'un rose plus pâle. Çà et là s'élèvent des pins isolés.
Pai*mi le grand nombre de sites que présentent ces solitudes, deux se font particulièrement remarquer.
En entrant dans le lac Supérieur par le détroit de Sainte-Marie, on voit à gauche des îles qui se courbent en (^mi-cercle, et qui, toutes plantées d'arbres à fleurs, ressemblent à des bouquets dont le pied trempe dans l'eau. A droite , les caps du continent s'avancent dans les vagues : les uns sont enveloppés d'une pelouse qui marie sa verdure au double azur du ciel et de l'onde ; les autres , composés d'un sable rouge et blanc , ressemblent , sur le fond du lac bleuâtre, à des rayons d'ouvrages-de marqueterie. Entre ces caps longs et nus s'entremêlent de gros promontoires revêtus de bois qui se répètent invertis dans le cristal au-dessous. Quelquefois aussi les arbres serrés forment un épais rideau sur la côte ^ et quelquefois clair-semés , ils bordent la terre comme des avenues ; alors leurs troncs écartés ouvrent des points d'optique miraculeux. Les plantes, les rochers, les couleurs, diminuent de proportion ou changent de teinte à mesure que le paysage s'éloigne ou se rapproche de la vue.
Ces îles au midi et ces promontoires à l'orient, s'inclinant par l'occident les uns vers les autres , forment et embrassent une vaste radetranquiile, quand l'orage bouleverse les autres régions du lac. Là se jouent des milliers de poissons et d'oiseaux aquatiques : le canard noir du Labrador se perche sur la pointe d'un brisant ^ les vagues environnent ce solitaire en deuil des festons de leur blanche écume ; des plongeons disparoissent , se montrent de nouveau, disparoissent encore*, l'oiseau des lacs plane à la surface des flots, et le martin-pêcheur agite rapidement ses ailes d'azur pour fasciner sa proie.
Par-delà les îles et les promontoires enfermant cette rade au
débouché du détroit de Sainte-Marie, l'œil découvre les plaines fluides et sans bornes du lac. Les surfaces mobiles de ces plaines s'élèvent et se perdent graduellement dans l'étendue : du vert d'émeraude , elles passent au bleu pâle , puis à l'outremer, puis à l'indigo. Chaque teinte se fondant l'une dans l'autre , la dernière se termine à l'borizoû , où elle se joint au ciel par une barre d'un sombre azur.
. Ce site , sur le lac même , est proprement un site d'été ; il faut en jouir lorsque la nature est calme et riante : le second paysage est au contraire un paysage d'hiver ; il demande une saison orageuse et dépouillée.
Près de la rivière Allinipigon , s'élève une roche énorme et isolée qui domine le lac. A l'occident , se déploie une chaîne de rochers , les uns couchés , les autres plantés dans le sol , ceux-ci perçant l'air de leurs pics arides, ceux-là de leurs sommets arrondis; leurs flancs verts , rouges et noirs , retiennent la neige dans leurs crevasses , et mêlent ainsi l'albâtre à la couleur des granits et des porphyres.
Là croissent quelques-uns de ces arbres de forme pyramidale que la nature entremêle à ses grandes architectures et à ses grandes ruines, comme les colonnes de ses édifices debout ou tombés : le pin se dresse sur les plinthes des rochers, et des herbes hérissées de glaçons pendent tristement de leurs corniches ; on croiroit voir les débris d'une cité dans les déserts de TAsie : pompeux monuments , qui , avant leur chute , dominoient les bois , et qui portent maintenant des forêts sur leurs combles écroulés.
Derrière la chaîne de rochers que je viens de décrire, se creuse comme un sillon une étroite vallée : la rivière du Tombeau passe au milieu. Cette vallée n'offre en été qu'une mousse flasque et jaune ^ des rayons de fongus, au chapeau de diverses couleurs, dessinent les interstices des rochers. En hiver, dans cette solitude remplie de neige, le chasseur ne peut découvrir les oiseaux ou les quadrupèdes peints de la blancheur des frimas, que par les becs colorés des premiers , les museaux noirs et les yeux sanglants des seconds. Au bout de la vallée et loin par delà , on aperçoit la cime des montagnes hyperboréennes , où Dieu a placé la source des quatre plus grands fleuves de l'Amérique septentrionale. Nés dans le même berceau , ils vont, après un cours de douze cents lieues , se mêler, aux quatre points de l'horizon , à quatre océans : le Mississipi se perd , au midi , dans le golfe Mexicain ; le Saint-Laurent se jette , au levant j dans l'Atlantique -, l'Ontawais se précipite , au
nord , dans les mers du Pôle ; et le fleuve de l'Ouest porte , au couchant, le tribut de ses ondes à Tocéati de Nontouka ^
Après cet aperçu des lacs, vient un commencement de journal qui ne porte que l'indication des heures.