LIVRE d; 27r
le Tout-Puissant , la Renommée étoit inconnue. Si un monde veuoit à s'animer ou à s'éteindre; si l'Eternel avôit tiré un univers' du néant, ou replongé un de ses ouvrages dans le chaos; s'il avoit jeté des soleils dans l'espace , créé un nouvel ordre dé Séraphins , essayé la bonté d'une lumière, toutes ces choses étoient aussitôt connues dans le ciel par un sentiment intime d'admiration et d'aïmour, par le chant mystérieux de la céleste Jérusalem. Mais* après la rébellion des mauvais Anges, la Rénommée usurpa la place de cette intuition divine: Bientôt précipitée aux enfers, ce fut elle qui publia dans Tabîme la naissance de notre globe, et qiii porta l'ennemi de Dieu à tenter la chute de l'homme. Elle vint sur la terre avec la Mort, et dès ce moment elle établit sa demeure sur la montagne où elle entend et répété confusément ce qui se passé sur la terre , aux enfers et dans les cieux.
Satan , arrivé au palais, pénètre juisqu*au lieu où veilloit la Rénommée.
« Ma fille , lui dit-il , est-ce ainsi que tu me sers? pétix-tu igno-' « rer les projets que je médite? Toi seule n'as point paru dans « l'assemblée des Puissances infernales. Cependant , fille ingrate , « pour qui travaillé-je en ce moment, si ce n'est pour toi? Quel « est l'Ange que j'ai aimé plus tendrement que je ne t'aime? Lors- « que l'Orgueil, mon premier amour, te donna naissance, je (d « pris sur mes genoux , je te prodiguai lès caresses d'un père. « Hâte-toi donc de me prouver que tu n'as pas rompu les liens qui « nous unissent. Tiens , suis-moi ; le temps presse : il faut que tu «t parles ; il faut que tu répètes ce que je t'apprendrai ; ton i^tebce « peut mettre en danger mon empire. »
Le Démon de la Renommée, souriant au Prince des ténèbres'; lui répond d'une voix éclatante :
« Omon père! je n'ai pas rompu les liens qui nous unissent. J'ai « entendu les bruits ï*épandus par toi chez les Natchez*; j'ai vu tt avec transport les grandes choses que tu' prépares; mais il me « venoit dans ce moment d'autteâ bruits delartei^re : j'étois occu- « péeà redire au monde la gloire d'un monarque de l'^EUrbpë ■. « Ces François m'accablent de leur^ merveilles , il^é faudroit des « siècles pour lés entendre et les raconter. Cependant je suis prête « à te suivre , et j'abandonne tout pour servir tes desseins. »
En achevant ces mots , la Renommée descend de son trOhe : dé toutes les voûtes, de tous les dômes,' de tous les soùterratnà du palais ébranlé s'échappent des sons conf\js et discordants : tels sont
« Louis XIV.
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les rugîsseinents d'un troupeau de lions, lorsque la gueule enflammée, la langue pendante , ils élèvent la voix durant une sécheresse dans l'aridité des sables aûricains.
Satan et la Renommée sortent du sonore édifice, s'abattent coyoune deux aigles au pied de la montagne , où la Nuit leur amène un char. Ils y montent. La Renommée saisit les rênes qui flottoient embarrassées dans les ailes des deux coursiers : Démon fantastique, dans les ténèbres elle ressemble à un géant, à Ifi lumière elle n'est plus qu'un pygmée ; l'Étonnemeat la précède , l'£nvie la suit de près, et l'Admiration l'accompagne de loin.
Le couple pervers franchit ces mers inexplorées qui s'étendent entre (a caupole de glace et ces terres que n'avoient point encore ivvnmées les Gook et les La Peyrouse. La Renommée, dirigeant ses coursiers sur la Croix du Sud, tourne' le dos à cesconstellatîpps australes qu'un œil humain ne vit jamais; puis, par le conseil de Satan, de peur d'être aperçue de l'Ange qui garde l'AaîQ , au lieu de remonter l'océan Pacifique , elle descend vers l'op^t , pour voler sur la plaine humide qui sépare l'Afrique du nouveau continent. Elle ne voit point Otaïti avec ses palmiers, ses çbants, ses chœurs, ses danses, et ses peuples qui recommençoient la Grèce. Plus rapide que la pensée, le char double le cap Qlk un océan si longtemps ignoré livre d'éternels combats aux mecs de l'ancien monde.
Satan et la Renommée laissent loin derrière eux les flammes qui %'élàvent des terres Magellaniques ; phare lugubre qu'aucune main n'altume , et qui brûle sans gardien au bord d'une mer sans navigateurs. Ils vous saluèrent, ruines fumantes de Rio-Janeiro , mo- ^meat de ta valeur, 6 mon &meux compatriote !
Satan frappa de sa lance les cour^ers haletants, et bientôt il a passé cû pronM)ntoire qui reçut jadis une colonie des Carthaginois. (l'Amazone découvre son immense embouchure, ces flots que La Condamine , conduit par la céleste Uranie , visita dans sa docte cpurste , et que Humboldt devoît illustrer.
A l'instant même , le char traverse la ligne que le soleil brûle 4e ses feux , entre dans l'autre hémisphère , et laisse sur la gauche la triste Cayenne, que l'avenir a marquée pour l'exil et la douleur. Les deux Puissances jnfemales, en perdant de vue cette terre qui tes fait sourire , volent au-dessus des iles des Caraïbes , et se trouvent engagées dans l'archipel du golfe Mexicain. La mpntuep^ Martinique, qui n'étoit point encore soumise à la valeur françoise, la Dominique conquise par les Anglois , disparois-
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i^nt sous les roues du char. Saint-Domingue , qui depuis s'eniyi^ de richesses , de sang et de liberté , Saint-Domingue , dont les d^ linées dévoient être si extraordinaires , se montroit alorç en partie sauvage , tel que les intrépides flibustiers l'avoient laissé en Iftritage à la France. Et toi , île de Saint-Salvador, à jamais célèbre entre toutes les lies , tu fus découverte par Vœil de la Renomma , bien qu'une ingrate obscurité ait succédé à ta gloire. Élevant la tète entre les sœurs de Bahama , ce fut toi qui souris la première à Colomb ; ce fut toi qui vis descendre de ses vaisseaux Timmorte^ Génois y comme le flls atné de l'Océan ^ ce fut sur tes rivages que se visitèrent les peuples de l'Occident et de TAurore , qu'ils se saluèrent mutuellement du nom d'hommes ! Tes rochers retentissoient du bruit d'une musique guerrière annonçant cette grande alliance y tandis que Colomb tomboit à genoux, et baisoit cette terre , autre moitié de l'héritage des fils d'Adam.
A peine la Renommée a-t-etle quitté Saint-Salvador, qu'elle aborde à l'isthme des Florides : elle arrête le char, s'élanco avec l'Archange sur les grèves dont la mer se retire. Satan promène un moment ses regard^ sur les forêts , comme s'il apercevoit déjà dans ces solitudes des peuples destinés à changer la face du monde. La Renommée jette un nuage sur son char, étend ses ailes , donne une main à son compagnon ; tous deux , renfermés dans un globe de feu , s'élèvent à une hauteur démesurée , et retombent au bord du Meschacebé. Là, Satan quitte sa trompeuse fille pour voler à d'autres desseins , tandis qu'elle se hâte d'exécuter les ordres de son père.
Elle prend la démarche et la contenance d'un vieillard , afin de donner un plus grand air de vérité à ses paroles. Sa tête se dépouille, son corps se courbe sur un arc détendu qu'elle tient à la main en guise de bâton ; ses traits ressemblent parfaitement à ceux du Sachem Ondaga , un des plus sages hommes desNatchez. Ainsi transformé , le Démon indiscret va frappant de cabane en cabane , racontant le doux penchant de Céluta pour René , et ajoutant toujours quelque circonstance qui éveille la curiosité , la haine , l'envie ou l'amour. La jalouse mère du jeune Soleil , Akansie, pousse un cri de joie à ces bruits siemés par la Renommée , car elle espéroit qu'ainsi rejeté de Céluta, Ondouré reviendroit peut-être à l'amante qu'il avoit dédaignée ; mais le faux vieillard ajoute aussitôt qu'Ondouré est tombé dans le plus violent désespoiip, et qu'il menace les jours de l'étrangy.
Ces dernières paroles glacent le cœur d' Akansie. La femme in-
fortunée s*écrie : « Sors de ma cabane , 6 le plus imprudent des « vieillards! Va continuer ailleurs tes récits insensés. Puissent « 1^ Sachems faire de toi un exemple mémorable , et t'arrachér « cette langue qui distille le poison !»
En prononçant ces. mots, Akansie, nouvelle Médée, se sent prête à déchirer ses enfants et à plonger un poignard dans le cœur de sa rivale.
La Renommée quitte la Femme-Chef et va chercher Ondouré. .Elle le trouva derrière sa cabane , travaillant dans la forêt à la construction d'un canot d'écorce de bouleau : fragile nacelle des-b tinéeà flotter sur le sein des lacs, comme le cygne dont elle imitoit la blancheur et ia forme.
Jja Renomniée s'avance vers le guerrier , et examine d'abord en silence son ouvrage. Contempteur de la vieillesse et des lois, Ondouré dit au faux Ôndaga, en le regardant d'un air moqueur : « Tu ferois mieux , Saohcm , d'aller causer avec les autres hom- « mes dont l'flge a afToibli la raison et rendu les pensées semblables « à celles des matrones. Tu sais que j'aime peu les cheveux blancs « et les longs propos. Eloigne-loi donc , de peur qu'en bâtissant « ce canot je ne te fasse sentir , sans le vouloir, la pesanteur de « mon bras. Je t'étendrois à terre comme un if qui n'a plus que l'é- « corce , et que Iç vent traverse dans sa course.
« — Mon fils , semblable au terrible Areskoui ' , répondit le rusé « vieillard , je ne m'étonne pas des propos odieux que tu viens de « tenir à un père de la patrie : la colère doit être dans ton cœur , « et la vengeance agiter les panaches de ta chevelure. Lorsque la « perfide ]Çndaë , plus belle que l'étoile qui ne marche pas *, rejeta « autrefois mes présents pour recevoir ceux de Meiigade, mon « cœur brûla de la fureur qui possède aujourd'hui le tien. Je nié- « connusl moi) père lui-même, et, dans régarcmcnt de ma rai- « son, je levai mon tomahawk^ sur celle qiii m'avoit porté daiis Il son sein et qui m'àvoit donné un nom parmi les hommes. Mais « Alhaënsie^ plongea bientôt ma flèche dans le cœur de mon rival^ « et Endaë fut le pri^f de ma victoire. Malgi^ïe poids dès neiges^, « ma mémoire a conservé fidèlement le souvenir de cette aven- « ture, comme lescolliêrs ^ gardent les àctiôhs^des aïeux. Je parti donne à l'imprudence de tes paroles. »» . .À peine la Renommée âchëvôit ce perfide discours , que le fer dont Ondouré étoit armé échappe à sa niaih. Les yeux du Sauvage
■ Génte de la guerre. * • L'étoile polaire. — ^ Massue. -» 4 Géaie de la vengeanoe: ^ s Années. — • Traités , contrats , lettres ,''eic.