‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 65 sur 149 · LIVRE H. Î · texte numérisé non relu

LIVRE H. Î

ne^ d'Albion ou de l'Ibérie ; ceux-ci battent tes toisons ponOretises, cenx-tà les transforment en de merveilleux tissus; plusieurs les plongent dans la pourpre de Tyr ou dans l'azur de l'Indostan : mais , si quelque main mal assurée vient à répandre sur la flamme la liqueur des cuves brûlantes, une vapeur s'élève avec Un rffQe^ lilent dans les salles , et des clameurs sortent de cette soudaiiie nuit.

Toutes les espérances se tournoient vers Chactas ; lui seul pottvoit rétablir le calme : il annonce par un signe qu'il va se feirb entendre. L'assemblée devient immobile et muette -, et l'orateur, qui n'a pas encore parlé , semble déjà faire porter aux passions les chaînes de sa paisible éloquence.

Il se lève : sa tète couronnée de cheveux argentés, un peu balancée par la vieillesse et par d'attendrissants souvenirs, i*essemble à l'étoile du soir qui paroît trembler avant de se plonger dans les flots de l'Océan. Adressant son disoourg sljêotï ami Adario, Chactas s'exprime de la sorte :

« Mon frère l'Aigle , vos paroles ont l'abondance des grandes <( eaux , et les cyprès de la savane sont enracinés moins fortement « que vous sur les tombeaux de nos pères. Je sais aussi les in}us* « tices des Blancs ; mon cœur s'en est affligé. Mais sommes-noos M certains que nous n'avons rien à nou^ reprocher nous-mêmes? « Avons-nous fait tout ce que nous avons pu ponr demeura lift bres? Est-ce avec des mains pur^ que nous prétendons lever la « hache d'Areskoui? Mes enfants, car mon âge et mon amour u pour vous me permettent de vous doiiner ce nom , je déploré la « perte de l'innocente simplicité qui faisoit la beauté de nos cAba- « nés. Qu'auroient dit nos pères , s'ils avoient découvert dans « une matrone les signes qui viennent de troubler le conseil? « Femme , portez ailleurs l'égarement de vos esprits ; ne venez n point au milieu des Sachems avec le souffle de vos passiiotlS, « tirer des plaintes du feuillage flétri des vieux chênes.

«< £t toi , jeune chef, qui as osé prendre la parole avant léfc n vieillards, crois-ta donc tromper Chactas? Tremble que Je ûh « dévoile ton ame aussi creuse que le rocher où se irenfemie ToulrÉ « du Labrador.

« Préparons-nous aux jeux d'Areskoui, exerçons notî^ JfetfJ- <c nesse , faisons des alliances avec de puissants voishis , mais au- #» paravant prenons les sentiers do la paix : renouons la chath'e « d'alliance avec Chépar; qu'il parle dans la vérité de sott coeuîr, « qu'il dise dans quel dessein il rassemble ses guerriers. Mettfttft

u les Manitous équitables de notre côté ; et si nous sommes enQn <« forcés à lever la hache , nous combattrons avec l'assurance de u la victoire ou d'une mort sainte, ia glus belle et la plus certaine « des délivrances. J'ai dit. >»

Cbactas jette un collier bleu , symbole de la paix , au milieu de l'assemblée , et se rassied. Tous les guerriers étoient émus. « Quelle expérience! disoientles uns; quelle douceur et quelle autorité! disoient les autres. Jamais on ne retrouvera un tel Sachem. Il sait la langue de toutes les forêts ^ il connoît tous les tombeaux qui ^rvent de limites aux peuples, tous les fleuves .qui séparent les nations. Nos pères ont été plus heureux que nous : ils ont passé leur vie avec sa sagesse; nous, nous ne le verrons que mourir. » Ainsi parloien t les guerriers.

L'avis de jGbactasfut adopté : quatre députés portant le calumet de paix furent envoyés au fort Rosalie. Mais Areskoui , fidèle aux ordres de Satsn^ riant d'un rire farouche, suivoit à quelque distance les messagers de paix avec la Trahison , la Peur, la. Fuite, les Douleurs et la Mort.

Cependant le Prince des Enfers étoit arrivé aux extrémités du monde , sous le pôledont l'intrépide Cook mesura la circonférence ;à travers les vents ei les tempêtes. Là , au milieu des terres australes qu'une barrière de glaces dérobe à la curiosité des hommes, s'élève une mpntagne qui surpasse en hauteur les sommets les plus élevés des Andes dans le Nouveau-Monde , ou du Thibet dans l'antique Asie.

Sur cette montagne est bâti un palais , ouvrage des Puissances infernales. Ge^ palais a mille portiques d'airain ; les moindres bruits Tiennent frapper les dômes de cet édifice , dont le Silence n*a jamais franchi le seuil.

Au centre du monument est une voûta tournée en spirale comme une conque» et faite de sorte que tous les sons qui pénètrent dan^ le palais y aboutissent ; nuis par un efiet du génie de l'Architecte, des Mensonges, la plupart de ces sons se trouvent fcussement reproduits : souvent une légère rumeur s'enfle et gronde, en enU*ant par la voie préparée aux éclats du tonnerre , tandis que les roulements de la foudre expirent en passant par les routes sinueuses destinées aux faibles bruits.

C'est là que , l'oreille placée à l'ouverture.de cet immense écho , est assis sur un trône retentissant un Démon, la Renommée. Cette ]pi|issapce, fille de Satan et de l'Orgueil , naquit autrefois pour apnoncer le mal : avs^nt le jour où Lucifer leva l'étendard contre

Page 1