‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 69 sur 149 · LIVRE m · texte numérisé non relu

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tiens ignorés de l'Europe , qui font i la fois pleurer et $ourire , refuseriez-vous de murmurer ceux-ci à mon oreille !

« Je ne veux plus voir dormir les jeunes hommes, disoit la Glle « des Natchez. Mon frère , quand tu dors sur ta natte, ton som- « meil est un baume rafraîchissant pour moi : est-ce que le$ bom- « mes blancs n'ont pas le môme repos? »

Outougamiz répondit : » Ma sœur , demandez cela aux vieil- «» lards. »

Géluta repartit : « Il m'a semblé voir le Manitou d^ la Beauté qui « ouvroit et fermoit tour à tour les lèvres du guerrier blanc, pen- «< dant son sommeil chez Chactas. »

« Un Esprit, dit Outougamiz, m'est apparu dans mes songes. «( Je n'ai pu voir son visage , car sa tête étoit voilée. Cet Esprit m'a « dit : Le grand jeune homme blanc porte la moitié de ton cour. »

Ainsi parloient les deux innocentes créatures^ leur t^dresae fraternelle cnchantoit et attristoit k la fois le frère d'Amélie. Il 4t un mouvement, et Géluta, levant la tête, découvrit l'étranger à travers la feuillée. La pudeur monta au front de la QUe des Natchezi et ses joues se colorèrent : ainsi un lis blanc , dont on a trempé let pied dans la sève purpurine d'une plante américaine , se peint m une seule nuit de la couleur brillante , et étonne au matin l'eaiT pire de Flore par sa prodigieuse beauté..

A demi caché dans les guirlandes du buisson , René contemploit Géluta qui lui sourioit , du môme air que la divine lo sourioit au maître des dieux , lorsqu'on ne voyoit que la tète de l'immortel dans la nue. Enfin , la fille de Tabamica ouvrit ses lèvres comme celles de la persuasion , et d*une voix dont les inflexions ressembloient aux accents de la linotte bleue : « Mon frère, voilà le fila da « Chactas. »

Outougamiz , le plus léger des chasseurs , se lève , court à l'étranger, le prend par la main , et le conduit dans sa cabane^ de bois d'ilicium , dont les meubles reflétoient l'éclat d^ essences Qui les avoient embaumés; Il le fait asseoir sur la dépouille d'un ours longtemps la terreur du pays des Esquimaux ; lui-môme iU'as9ied à ses côtés, en lui disant : » Enfant de l'Aurore, les étrangers et « les pauvres viennent du Grand-Esprit. »

Géluta, dans la couche de laquelle aucun guerrier n'avoit dormi, essaya de continuer son ouvrage ; mais ses yeux ne voyoient plus que des erreurs sans issue dans les méandre3 de ses broderies.

Il est une coutume parmi ces peuples de la nature, coutume qu'on trouvoit autrefois chez les Hellènes : tout guerrier se ct^pisit

un ami. Le nœud, une fois formé, est indissoluble; il résiste au malheur et à la prospérité. Chaque homme devient double et vit de deux âmes; si l'un des deux amis s'éteint, l'autre ne tarde pas à disparoltre. Ainsi ces mêmes forêts américaines nourrissent des serpents à deux tôtes, dont l'union se fait par le milieu , c'est-adire par le coeur : si quelque voyageur écrase l'un des deux chefs de la mystérieuse créature, la partie morte reste attachée à la partie vivante , et bientôt le symbole de l'amitié périt.

Trop jeune encore lorsqu'il perdit son père, le frère deCéluta n'ayoit point fait le choix d'un ami. Il résolut d'unir sa destinée à celle du fils adoptif de Ghactas ; il saisit donc la main de l'é-

I (ranger, et lui dit : « Je veux être ton ami. » René ne comprit

point ce mot, mais il répéta dans la langue de son hôte le mot ami. Plein de joie, Outougamiz se lève, prend une flèche, un collier de porcelaines ■ , et fait signe à René et à Céluta de le suivre.

Non loin de la cabane habitée , on voyoit une autre cabane déserte dans laquelle Outougamiz cloit né ; un ruisseau en baignoit le toit tombé et les débris épars. Le jeune Indien y pénètre avec son hôte; Céluta, comme une femme appelée en témoignage devant un juge , demeure debout à quelque distance du lieu marqué par son frère. Outougamiz, parvenu au milieu des ruines , prend une contenance solennelle ; il donne à tenir à René un bout de la flèche dont l'autre bout repose dans sa main. Élevant la voix et attestant le ciel et la terre :

« Fils de l'étranger, dît-il , je me confie à toi sur mon berceau, « et je mourrai sur ta tombe. Nous n'aurons plus qu'une natte « pour le jour, qu'une peau d'ours pour la nuit. Dans les ba- « tailles, je serai à les côtés. Si je le survis, je donnerai à manger H à ton esprit , et après plusieurs soleils passés en festins ou en « combats, tu me prépareras à ton tour une fête dans le pays « des âmes. Les amis de mon pays sont des castors qui bâtissent M en commun. Souvent ils frappent leurs tomahawks * ensemble, « et quand ils se trouvent ennuyés de la vie , ils se soulagent avec « leur poignard. •

« Reçois ce collier : vingt graines rouges marquent le nombre « de mes neiges ^; les dix-sept graines blanches qui les suivent

^ « indiquent les neiges do Céluta, témoin de notre engagement;

« neuf graines violettes disent que c'est dans la neuvième lune, « ou dans la lune des chasseurs, que nous nous sommes juré

> Sorte do coquillage. — « Massues. -^ 3 Années.

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