LIVRE m
» amilié ; Irois graines noires succèdent aux graines violetlos : «( elles désignent le nombre des nuits ({ue cette lune a déjà brillé. « J'ai dit. »
Outougamiz cessa de parler, et des larmes tombèrent de ses paupières. Comme les premiers rayous du soleil descendent sur une terre fraichement labourée et humectée de la rosée de la nuit, ainsi l'amitié du jeune Natchez pénétra dans l'ame attendrie de René. A la vivacité du frère de Céluta , au mot d'ami souvent répété, au choix extraordinaire du lieu , René comprit qu'il s'agissoit de quelque chose de grand et d'auguste ; il s'écria à son tour : « Quel que soit ce que lu me proposes, homme sauvage, je te jure de «( l'accomplir ; j'accepte les présents que tu me fais. » £t le frère d'Amélie presse surson sein le frèrede Céluta; Jamais cœur plus calme, jamais cœur plus troublé , no s'étoient approchés l'un do l'autre.
Api*ès ce pacte, les deux amis échangèrent les Manitous de l'amitié. Outougamiz donna à René le bois d'un élan , qui , tombant chaque année, chaque année se relève avec une branche de plus, comme l'amitié qui doit s'accroître eu vieillissant. René lit présent à Outougamiz d'une chaîne d'or. Le Sauvage la saisit d'une main empressée, parla tout bas à la chaîne, car il l'animoit de ses sentiments, et la suspendit sur sa poitrine, jurant qu'il ne la quitteroi t qu'avec la vie : serment trop lidèlement gardé! Comme un arbre consacré dans une forôt a quelque divinité, et dont les rameaux sont chargés de saintes reliques, mais qui va bientôt tomber sdus la cognée du bûcheron , ainsi parut Outougamiz portant à son cou l'onVande de l'amitié.
Les deux amis plongèrent leurs pieds nus dans le ruisseau de la calxine, i)our marquer que désormais ils étoient deux pèlerins devant finir l'un avec l'autre leur vo\age.
Dans la fontaine qui donnoit naissance au ruisseau , Outougamiz puisa une eau pure où Céluta mouilla ses lèvres, aCn de se payer de son témoignage, et de participer à l'amitié qui venoit de naître dans l'ame des deux nouveaux frères.
René, Outougamiz et Céluta errèrent ensuite dans la forôt; Outougamiz s'appuyoit sur le bras de Renc^ttluta les suivoit. Outougamiz tournoit souvent la tète pour la regarder, et autant de fois il rencoiitroit les yeux de l'indienne, où l'on voyoit sourire des larmes. Comme trois vertus habitant la même ame, ainsi passoient dans ce lieu ces trois modèles d'amitié, d'amour et de noblesse. Bientôt le frère et la sœur chantèrent la chanson de l'amitié; ils disoienl :
« Nous attaquerons avec le même fer l'ours sur le tronc des <c pins ; nous écarterons avec le même rameau Tinsecte des sa- « vanes : nos paroles secrètes seront entendues dans la cime des « arbres.
« Si vous êtes dans un désert, c'est mon ami qui en fait le « charme; si vous dansez dans l'assemblée des peuples, c'est « encore mon ami qui cause vos plaisirs.
« Mon ami et moi nous avons tressé nos cœurs comme des lia- « nés : ces lianes fleuriront et se dessécheront ensemble. »
Tels étoient les chants du couple fraternel. Le soleil dans ce moment vint toucher de ses derniers rayons les gazons de la forêt : les roseaux , les buissons , les chênes y s'animèrent *, chaque fontaine soupiroit ce que l'amitié a de plus doux , chaque arbre en parioit le langage ^ chaaue oiseau en chantoit les délices. Mais René étoit le Génie du malheur égaré dans ces retraites enchantées.
Rentrés dans la cabane , on servit le festin de l'amitié : c'étoient des fruits entourés de fleurs. Les deux amis s'apprenoient à prononcer dans leur langue les noms de père , de mère , de sœur, d'épouse. Outougamiz voulut que sa sœur s'occupât d'un vêtement indien pour l'homme blanc. Géluta déroule aussitôt un ruban de lltt ; elle invite René à se lever, et appuie une main tremblante sur l'épaule 4u flls de Ghactas , en laissant pendre le ruban jusqu'à terre. Mais lorsque , passant le ruban sous les bras de René , elle approcha son sein si près de celui du jeune homme , qu'il en ressentit la chaleur sur sa poitrine; lorsque levant sur le frère d'Amélie des yeux qui brilloient timidement à travers ses longues paupières ; lorsque , s'effbrçant de prononcer quelques mots, les mots vinrent expirer sur ses lèvres , elle trouva l'épreuve trop forte , et n'acheva point l'ouvrage de l'amitié.
I>ouce journée I votre souvenir ne s'eSaça de la cabane des Nat- <^ez que quand les cœurs que vous aviez attendris cessèrent de battre. Pour apprécier vos délices, il faut avoir élevé comme moi sa pensée vers le ciel , du fond des solitudes du Nouveau-Mdhde.
Cependant le#quatre guerriers portant le calumet de paix étoient arrivés au fort Rosalie. Ghépar a rassemblé le conseil , où se trouvent, avec les principaux habitants de la colonie, les capitaines de l'armée. Un riche trafiquant se lève, prend la parole, et , après avoir traité les Indiens de sujets rebelles , il veut que les députés des Natchez soient repoussés , et que l'on s'empare des terres les plus fertiles.