CASTORS
Quand on voit pour la première fois les ouvrages des castors , on ne peut s'empôcher d'admirer celui qui enseigna à une pauvre petite bête Tart des architectes de Babylone , et qui souvent envoie rtiomme, si Qer de son génie, à Técole d'un insecte.
Ce^ étonnantes créatures ont-elles rencontré un vallon où coule un ruisseau, elles barrent ce ruisseau par une chaussée; l'eau monte et remplit bientôt l'intervalle qui se trouve entre les deux collines : c'est dans ce réservoir que les castors bâtissent leurs habitations. Détaillons la construction de la chaussée.
Des deux flancs opposés des collines qui forment la vallée , commence un rang de palissades entrelacées de branches et revêtues de mortier. Ce premier rang est fortiGé d'un second rang placé à quinze pieds en arrière du premier. L'espace entre les deux palissades est comblé avec de la terre.
La levée continue de venir ainsi des deux côtés de la vallée » jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'une ouverture d'une vingtaine de pieds au centre ^ mais à ce centre Tuction du courant opérant dans toute son énergie, les ingénieurs changent de matériaux : ils renforcent le milieu de leurs substructions hydrauliques de troncs d'arbres entassés les uns sur les autres et liés ensemble par un ciment semblable à celui des palissades. Souvent la digue entière a cent pieds de long, quinze de haut, et douze de large à la base; diminuant d'épaisseur dans une proportion mathématique à mesure qu'elle s'élève , elle n'a plus que trois pieds de surface au plan horizontal qui la termine.
Le côté de la chaussée opposé à l'eau se retire graduellement en talus; le côté extérieur garde un parfait aplomb.
Tout est prévu : le castor sait par la hauteur de la levée combien il doit bâtir d'étagçs à sa maison future; il sait qu'au delà d'un certain nombre de pieds , il n'a plus d'inondation à craindre, parceque Teaupasseroitalors par-dessus la digue. En conséquence, une chambre qui surmonte cette digue lui fournit une retraite dans les grandes crues ; quelquefois il pratique une écluse de sûreté dans la chaussée, écluse qu'il ouvre et ferme à son gré.
La manière dont les castors abattent les arbres est très curieuse : ils les choisissent toujours au bord d'une rivière. Un nombre de
travailleurs proportionné à Fimportance de la besogne h)nge incessamment les racines : on n'incise point l'arbre du côté de la terre, mais du côté de l'eau , pour qu'il tombe sur le courant. Un caslor, placé à quelque distance, avertit les bûcherons par un sifflement, quand il voit pencher la cime de l'arbre attaqué, afin qu'ils se mettent à l'abri de la chute. Les ouvriers traînent le tronc abattu, à l'aide du flottage , jusqu'à leurs villes, comme les Égyptiens pour embellir leurs métropoles faisoient descendre sur le Mil les obélisques taillés dans les carrières d'Eléphantine.
Les palais de la Venise de la solitude , construits dans le lac artificiel , ont deux , trois, quatre et cinq étages , selon la profondeur du lac. L'édifice, bâti sur pilotis, sort des deux tiers de sa hauteur hors de l'eau : les pilotis sont au nombre de six ; ils supportent le premier plancher fait de brins de bouleau croisés. Sur ce plancher s'élève le vestibule du monument : les murs de. ce vestibule se courbent et s'arrondissent en voûte recouverte d'une glaise polie comme un stuc. Dans le plancher du portique est ménagée une trappe par laquelle les castors descendent au bain ou vont chercher les branches de tremble pour leur nourriture : ces branches sont entassées sous l'eau dans un magasin commun , entre les pilotis des diverses habitations. Le premier étage du palais est surmonté de trois iiutres, construits de la même manière , mais divisés en autant d'appartements qu'il y a de castors. Ceux-ci sont ordinairement au nombre de dix ou douze, partagés en trois familles : ces familles s'assemblent dans le vestibule déjà décrit , et y prennent leurs repas en commun : la plus grande propreté règne de toutes parts. Outre le passage du bain, il y a des issues pour les divers besoins des habitants ; chaque chambre est tapissée de jeunes branches de sapin , et l'on n'y soufire pas fa plus petite ordure. Lorsque les propriétaires vont à leur maison des champs , bâtie au bord du lac et construite comme celles de la ville , per* sonne ne prend leur place ; leur appartement demeure vide jusqu'à leur retour. A la fonte des neiges , les citoyens se retirent dans les bois.
Gomme il y a une écluse pour le trop-plein des eaux , il y a une route secrète pour l'évacuation de la cité : dans les châteaux gothiques, un souterrain creusé sous les tours aboutissoit dans la campagne.
Il y a des infirmeries pour les malades. Et c'est un animal foible et informe qui achève tous ces travaux! qui fait tous ces calculs!
Yers le mois de juillet , les castors tiennent un conseil général :
ils examinent sUl est expédient de réparer Tancienne ville et l'an* eienne chaussée, ou s'il est bon de construire une cité nouvelle et une nouvelle digue. Les vivres manquent-ils dans cet endroit , les eaux et les chasseurs ont-ils trop endommagé les ouvrages , on . se décide à former un autre établissement. Juge-t-on au contraire que le premier peut subsister, on remet à neuf • les vieilles d^ meures, et l'on s'occupe des provisions d'hiver.
Les castors ont un gouvernement régulier : des édiles sont choisis pour veiller à la police de la république. Pendant le travail commun , des sentinelles préviennent toute surprise. Si quelquecitoyen refuse de porter sa part des charges publiques , on l'exile ; il est obligé de vivre honteusement seul dans un trou. Les Indiens disent que ce paresseux puni est maigre , et qu'il a le dos pelé en signe d'infamie. Que sert à ces sages animaux tant d'intelligence? l'homme laisse vivre les bêles féroces et extermine les castors , comme il soufiTre les tyrans et persécute l'innocence et le génie.
La guerre n'est malheureusement point inconnue aux castors : îi s'élève quelquefois entre eux des discordes civiles , indépendamment des contestations étrangères qu'ils ont avec les rats musqués. Les Indiens racontent que si un castor est surpris en maraude sur le t^ritoire d'une tribu qui n'est pas la sienne, il est conduit devant techef de cette tribu , et puni correctionneliement ; à la récidive, on lui coupe cette utile queue qui est à la fois sa charrette et sa truelle : il retourne ainsi mutilé chez ses amis , qui s'assemblent pour venger son injure. Quelquefois le diflerend est vidé par un duel entre les deux chefs des deux troupes , ou par un combat singulier de trois contre trois , de trente contre trente, comme le combat des Guriaces et des Horaces , ou des trente Bretons contre les trente A'nglois. Les batailles générales sont sanglantes : les Sauvages qui surviennent pour dépouiller les morts en ont sourent trouvé plus de quinze couchés au lit d'honneur. Les castors TaÎDqaears s'emparent de la YHle des castors vaincus , et , selon les circonstances , ils y établissent une colonie ou y entretiennent « une garnison.
La femelle du castor porte deux , trois et jusqu'à quatre petits ; elle les nourrit et les instruit pendant mie année. Quand la population devient trop nombreuse, les jeunes castors vont former un nouvel établissement, comme un essaim d'abeilles échappé de la ruche. Le castor vit chastement avec une seule femelle ; il est jaloux, et tue quelquefois sa femme pour cause ou soupçon d'infidélité.
La longueur moyenne du castor est de deux' pieds et demi à trois pieds ^ sa largeur d'un flanc à l'autre, d'environ quatorze pouces i il peut peser quarante-cinq livres. Sa tête ressemble à celle du rat^ ses yeux sont petits, ses oreilles courtes, nues en dedans, velues en dehors. Ses pattes de devant n'ont guère que trois pouces de long, et sont armées d'ongles creux et aigus ^ ses pattes de derrière , palmées comme celles d'un cygne , lui servent à nager. La queue est plate, épaisse d'un pouce, recouverte d'écailles hexagones, disposées en tuiles comme celles des poissons; il use de cette queue en guise de truelle et de traîneau. Ses mâchoires, extrêmement fortes, se croisent ainsi que les branches des ciseaux ; chaque mâchoire est garnie de dix dents, dont deux incisives de deux pouces de longueur : c'est l'instrument avec lequel le castor coupe les arbres, équarrit leurs troncs , arrache leur écorce, et broie les bois tendres dont il se nourrit.
L'animal est noir, rarement blanc ou brun ; il a deux poils: le premier long , creux et luisant ; le second , espèce de duvet qui pousse sous le premier , est le seul employé dans le feutre. Le castor vit vingt ans. La femelle est plus grosse que le mâle , et son poil est plus grisâtre sous le ventre. Il n'est pas vrai que le castor se mutilé lorsqu'il tombe vivant entre les mains des chasseurs, afin de soustraire sa postérité à l'esclavage *, il faut chercher une autre étymologie a son nom.
La chair des castors ne vaut rien , de quelque manière qu'on l'apprête. Les Sauvages la conservent cependant après l'avoir fait boucaner à la fumée ; ils la mangent lorsque les vivres viennent à leur manquer.
La peau du castor est fine , sans être chaude : aussi la chasse du castor n'avoit autrefois aucun renom chez les Indiens \ celle de Tours, où ils trouvoient avantage et péril , étoit la plus honorable. On se contentoit de tuer quelques castors pour en porter la dépouille comme parure; mais on n'immoloit pas des peuplades entières. Le prix que les Européens ont mis à cette dépouille a seul amené dans le Canada l'extermination de ces quadrupèdes , qui tenoient , par leur instinct , le premier rang chez les animaux. Il faut cheminer très loin vers la baie d'Hudson pour trouver maintenant des castors; encore ne montrent-ils plus la même industrie, parceque le climat est trop froid : diminués en nombre, ils ont baissé en intelligence, et ne développent plus les facultés qui naissent de l'association '. ^
> On a rçtrouYé des castors entre le Missouri et le Miwissipi ; ils sont surtout eitréne*
Ces républiques comptoient autrefois cent et cent cinquante citoyens -, quelques-unes étoient encore plus populeuses. On voyoit auprès de Québec un étang formé par des castors, qui sûflisoit à rusage d'un moulin à scie. Les réservoirs de ces amphibies étoient souvent utiles, en fournissant de l'eau aux pirogues qui remontoient les rivières pendant l'été. Des castors faisoient ainsi pour des Sauvages , dans la nouvelle France , ce qu'un esprit ingénieux , un grand roi et un grand ministre ont fait dans l'ancienne pour des hommes policés.