‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 81 sur 149 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

« bonheur de contribuer avec lui et Adario à la révolution qui nous M a rendu l'indépendance. Les Natchez veulent bien nous regarder <« comme leurs trois chers , ou plutôt comme leurs pères. »

A la suite du Soleil venoit une femme qui conduisoit par la main son jeune fils. René ftit frappé des traits de cette femme, sur lesquels la nature avoit répandu une expression alarmante de passion et de foiblesse. Le frère d'Amélie la désigna au Sachem.

« Elle se nomme Akansie, répondit Ghactas: nous l'appelons la « Femme-Chef; c'est la plus proche parente du Soleil , et c*est son « fils, à l'exclusion du fils même du Soleil, qui doit occuper un jour « la place de Grand Chef des Natchez : la succession au pouvoir a « lieu parmi nous en ligne féminine.

(( Hélas! mon fils, ajouta Chactas, nous autres habitants des « bois , nous ne sommes pas plus à l'abri des passions que les hom- « mes de ton pays. Akansie nourrit pour Ondouré, qui la dédaigne «« et la trahit, un amour criminel; Ondouré aime Céluta , cette «< Indienne qui prépara ton premier repas du matin , et qui est la «t sœur de ce naïf Sauvage dont l'amitié t'a été jurée sur les débris « d'une cabane : C^ùta a toujours repoussé le cœur et la main « d'Ondouré. Tu as déjà éprouvé jusqu'où peuvent aller les trans- « ports de la jalousie. Si jamais Ondouré s'attachoit à Akansie , il « est impossible de calculer les maux que produiroit une pareille « union.»

Immédiatement après la Femme -Chef marchoient les capitaines de guerre. L'un d'eux ayant touché, en passant, l'épaule de Ghactas , René demanda à son père adoptif quel étoit ce Sachem au visage maigre , dont l'air rigide formoit un si grand contraste avec l'air de bonté des autres vieillards.

« C'est le grand Adario , répondit Ghactas , l'ami de mon enfance « et de ma vieillesse. Il a pour la liberté un amour qui lui feroit «( sacrifier sa femme , ses enfants et lui-même. Nous avons comu battu ensemble dans presque toutes les forêts ; il y a cinquante <« ans que nous nous estimons , quoique nous soyons presque « toujouraen opposition d'idées et de desseins. Je suis le rocher; « il est la plante marine qui s'est attachée à mes flancs : les flots « de la tempête ont miné nos racines; nous roulerons bientôt « ensemble dans l'abîme sur lequel nous nous penchons tous deux. « Adario est l'oncle de Céluta et lui sert de père. » *

Lorsque les chefs de guerre furent passés, on vit paroître les deux officiers commis au règlement des traités, et l'édile chargé de veiller aux travaux publics : cet édile songeoit à se retirer , et

Qndouré convoitoit sa place. Cette place , la première de l'Etat après celle du Graad Qief , donnoit le droit de régence dans la minorité des Soleils. Une troupe de guerriers appelés Allouez y qui jadis composoient la garde du Soleil , fermoit le cortège ; mais ces guerriers dispersés , dans les tribus , n'existoient plus comme un corps ^i^tinct et séparé.

Le Grand Chef, accompagné de la foule , s'étant arrêté sur la {ilace publique , Chactas se flt conduire vers lui , en poussant trois cris ^ il dit alors au Soleil qu'un François demandoit à être adopté par une des tribus des Natchez. Le Grand Chef répondit : » C'est ))ien I » et Chactas se retira , en poussant trois autres cris un peu différents des premiers. Le frère d'Amélie apprit que l'on traiteroit de son adoption dans trois jours.

n employa ces jours à porter de cabane en cabane les présents d'usage : les uns les reçurent , les autres les refusèrent , selon qu'ils se prononçoient pour ou contre l'adoption de l'étranger. Quand Kené se présenta chez les parents de Mila, la petite Indienne lui dit : « Tu n'as pas voulu que je fusse ta femme , je ne veux pas « être ta sœur ; va-t'en. » La famille accepta les dons que l'enfant étoit fàctîée de refuser.

René offrit à Céluta un voile de mousseline , qu'elle promit , en baissant les yeux , de garder le reste de sa vie : elle vouloit dire qu'elle le conserveroit pour le jour de son mariage^ mais aucune parole d'amour ne sortoit de la bouche du frère d'Amélie. Céluia demanda timidement des nouvelles de la blessure de René, et Outougamiz» charmé de la valeur du compagnon qu'il s'étoit choisi , portait avec orgueil la chaîne d'or qui le lioit à la destinée de l'homme blanc.

Le jour de l'adoption étant arrivé, elle fut accordée sur la demande de Chactas , malgré l'opposition d'Ondouré. La honte d'une défaite avoit changé en haine implacable , dans le cœur de cet homme , un sentiment de jalousie. Aussi impudent que perfide , ce Sauvage s'osoit montrer après son attentat. Les lois, chez les Indiens, ne recherchent point l'homicide: la vengeance de ce crime est abandonnée aux fiimilles; or René n'avoit point de femille.

Le renouvellement des trêves rendit l'adoption de René plus facile *, mais le Prince des ténèbres fit jaillir de cette solennité une nouvelle source de discorde. Au moment où l'adoption fût proclamée à la porte du temple , le jongleur , dévoué à la puissance d'Akansie, el gagné par les présents d'Ondouré , annonça que le

Page 1