LIVRE V
serpent sacre a v^t disparu sur Tautel . La foule se retira eoûskèmée : l'adoption du nouveau Gis de Ghactas fut déclarée désagréable aux Génies, et de mauvais augure pour la prospérité de la nation.
En ramenant la saison des chasses , l'automne suspendit quelque temps l'effet de ces craintes superstitieuses et de ces machioations infernales. Gbactas , quoique aveugle , est désigné maître de la grande çbaise du castor , à cause de son expérience et du respect que les peuples lui portoient. Il part avec les jeunes guerriers : Âené , admis dans la tribu de l'Aigle et accompagné d'Outougamiz , ^t au nombre des chasseurs. Les pirogues remontent le Meschacebé et entrent dans le lit de l'Ohio. Pendant le cours d'une navigation solitaire , René interroge Ghactas sur ses voyages au paya des Blancs , et lui demande le récit de ses aventures : le Saoheoi consent à le satisfaire. Assis auprès du frère d'Amélie à la poupe de la barque indienne, le vieillard raconte son séjour chez LOpez , sa captivité chez les Siminoles , ses amours avec Atala , sa délivrance , sa fuite, l'orage, la rencontre du père Aubry , et la mort de la fille de Lopez '.
« Après avoir quitté le pieux Solitaire et les cendres d' Atala, continua Ghactas , je traversai des régions immenses sans savoir où j'allois : tous les chemins étoient bons à ma douleur , et peu m'importoit de vivre.
u Un jour , au lever du soleil , je découvris un parti d'Indiens qui m'eut bientôt entouré. Juge, ô René, de ma surprise, en reconnoissant parmi ces guerriers de la nation iroquoise Adario, compagnon des jeux de mon enfance. Il étoit ailé apprendre l'art d'Areskoui * chez les belliqueux Ganadiens , anciens alliés des Natchez.
« Je m'informai avec empressement des nouvelles de ma mère : j'appris qu'elle avoit succombé à ses chagrins , et que ses amis lui avoient fait les dons du sommeil. Je résolus de suivre l'exemple d'Adario , de me mettre à l'école des combats chez les Cinq-Nations ^ Mon cœur étoit animé du désir de mêler la gloire à mes regrets ; je brûlois de confondre les souvenirs de la fille de Lopez avec une action digne de sa mémoire. Déjà je comptois plusieurs neiges , et je n'a vois fait aucun bien. Si le Grand-Esprit m'eût ap-' pelé alors à son tribunal , comment lui auroi&-je présenté le collier de ma vie, où je n'a vois pas attaché une seule perle? *
« Lorsque nous entrâmes dans les forêts du Ganada, l'oiseau de rizière étoit prêt à partir pour le couchant , et les cygnes arri voient
I Voyez Atala, — a Qéido de la guerre. — ^ Les IroquoU.
des régions du nord : je fus adopté par une des nations iroquoises. Adario et moi nous fîmes le serment d'amitié : notre cri de guerre étoit le nom d'Atala , de cette vierge tombée dans le lac de la Nuit , comme ces colombes du pays des Agniers , qui se précipitent , au coucher du soleil , dans une fontaine où elles disparoissent.
M Nous nous engageâmes, sur le bâlon de nos pères, à Taire nos efforts pour rendre la liberté à notre patrie , après avoir étudié les gouvernements des nations.
« Je me livrai, dans l'intervalle des combats, à l'étude des langués iroquoises ou yendates, en môme temps que j'apprenois la langue polie ou la langue des traités , c'est-àndire la langue algonquine , dont les Indiens du Nord se servent pour communiquer d'une nation à l'autre. Je m'étois approché de l'ami du père Aubry,du père Lamberville , missionnaire chez les Iroquois. Aidé de lui , je parvins à entendre et à parler facilement la langue françoîse, et je m'instruisis dans l'art des colliers ' des Blancs. ' ' ' \*''i
«< Le Religieux me racontoit souvent les souffrances de ce Dieu qui s'est dévoué pour le salut du monde. Ces enseignements me plaisoient, car ils rappeloient tous les intérêts de ma vie, le père Aubry et Atala : la raison des hommes est si foible , qu'elle n'est souvent que la raison de leurs passions. Poursuivi de mes souvenirs, je cherchois à me sauver au sanctuaire de la miséricorde , comme le prisonnier racheté des flammes se réfugie à la cabane de paix.
M On commençoit à m'aimor chez les peuples ; mon nom reposoit agréablement sur les lèvres des Sachems. J'avois fait quelque bruit dans les combats : c'est une malheureuse nécessité de s'habituer à la vue du sang; et ce qu'il y a de plus triste encore , diverses qualités dépendent de celle qui fait un guerrier. Il est diflicile d'être compté comme homme avant d'avoir porté les armes.
« Je vis pourtant avec horreur les supplices réservés aux victimes du sort des combats. En mémoire d'Atala , je donnai la vie et la liberté à des guerriers arrêtéside ma propre main. Et moi aussi j'avois été prisonnier loin de la douce lumière de ma patrie!
« J'eus le bonheur d'arracher ainsi à la mort quelques François. Ononthio > me fit offrir en échange les dons de l'amitié ; il me proposoit même une hache de capitaine parmi ses soldats. Mais comme ses paroles etoient celles du secret , et qu'il y joignoit des sollici-
> L'art d'écrire, de lire, etc.
* Nom que les Sauvages donnoient à tous les gouverneurs du Canada. l\ signifie la grande montagne. Ainsi OuontA^o-Denonvilie, Ononthio-FronienfLC, etc.