UVRE V
goûter réunis dans une cabane au fond de quelque solitude.
« Mais, mon fils, ajouta-t-il , la volonté de Dieu s'est opposée « à nos desseins ; c'est à nous de nous soumettre. A peine m'aviez- « vous quitté à Saint-Augustin , que des méchants m'accusèrent : « des colons puissants à qui j'avois enlevé quelques Indiens es- « claves , en les rachetant à un prix élevé , se joignirent à mes « ennemis. Le gouverneur, qui éloit au nombre de ces derniers, « nous fit saisir moi et ma sœur : on nous transporta à Mexico , « où nous comparûmes au tribunal de l'Inquisition. Nous fûmes « acquittés , mais après plusieurs années de prison , durant leste quelles ma sœur mourut. On me permit alors de retourner à « Saint-Augustin. Mes biens avoient été vendus. J'attendis quelque «< temps dans l'espoir d'obtenir justice : l'iniquité prévalut. Je me « décidai à abandonner cette terre de persécution.
<« Je m'embarquai pour les vieilles Espagnes : comme je met- « (ois le pied au rivage , j'appris que mes ennemis , redoutant mes « plaintes, avoient obtenu contre moi un ordre d'exil. Je remontai « sur le vaisseau , et je me réfugiai dans la Provence. Le prélat « de Marseille m'accueillit avec bonté : ses secours ont soutenu « ma vie. J'ai fait autrefois la charité, et maintenant je suis nourri « du pain des pauvres. Mais j'approche du moment de la déli- « vrance éternelle , et Dieu , j'espère , me fera part de son fro- « ment. »
« Comme Lopez finissoit de parler, le guerrier qui surveilloit ma servitude revint, et m'ordonna de le suivre. Le Sachem espagnol me voulut accompagner ; mais son habit n'étoit pas celui d'un possesseur dg grandes cabanes, et le guide repoussa l'indigent étranger. « Rocher insensible , m'écriai-je , les Esprits vengeurs « de l'hospitalité violée vous frapperont pour votre dureté. Ce « Sachem est un suppliant comme moi parmi votre peuple ; il y « a plus : c'est un vieillard et un infortuné. Ce n'est pas ainsi que « je vous traiterois , si vous veniez dans le pays des chevreuils : « je vous présenterois le calumet de paix, je fumerois avec vous, « je vous ofTrirois une peau d'ours et du maïs : le Grand Esprit « veut que l'on traite ainsi les étrangers. »
« A ces paroles, le guerrier des cités se prit à rire : j'aurois tiré de ce méchant une vengeance soudaine ; mais songeant que j'exposois Lopez, j'apaisai le bouillonnement de mon cœur. Lopez à son tour, dans la crainte de m'attirer quelque mauvais traitement, s'éloigna , promettant de me venir voir. Je regagnai la natte du malheur, sur laquelle sont assis presque tous les hommes.
« Lopez et le grand chef de la prière accoururent le lendemain : je formai avec eux et mes compagnons sauvages une petite société libre et vertueuse au milieu de la servitude et du vice\ comme ces cocotiers chargés de fruits et de lait qui croissent ensemble sur unécueil aride, au milieu des flots mexicains. Les autres esclaves assistoient à nos discours : plusieurs commencèrent à régler leurs âmes qu'ils avoient laissées jusqu'alors dans un affreux abandon. Bientôt ^ par la patience , par la confession de nos erreurs , par la puissance des prières , nous enchantâmes tios fers. C'est de cette façon, me disoit le ministre des chrétiens, que d'anciens esclaves avoient racheté autrefois leur liberté, en répétant à leurs maîtres les compositions d'un homme divin , et des chants aimés du Ciel.
« Du village où nous étions, on nous transporta à un autre village ' , où nous fûmes employés aux travaux d'un port : on nous ramena ensuite à notre première demeure. Le mérite de nos souffrances supportées avec humilité monta vers le Grand-Esprit; celui que vous appelez le Seigneur plaça ce mérite auprès de nos fiiutes : ainsi me l'a conté le prêtre instruit des choses merveilleuses. Comme une veuve indienne , pleine d'équité , met dans ses balances le reste des richesses de son époux et l'objet oflfert en échange par l'Européen : elle é{;alise les deux poids dans toute la sincérité de son cœur, ne voulant ni nuire à ses enfants, ni à l'étranger qui se confie en elle ; de même le Juge Suprême pesa l'offense et la réparation : celle-ci l'emporta aux yeux de sa miséricorde. Dans ce moment même je vis venir Lopez, tenant un collier » qu'il me montroit de loin , en criant : « Yous êtes libre ! » Je m'empresse de déployer le collier ; il étoit marqué du sceau d'Ononthio-Frontenac , chef du Canada avant Ononthio-Denonville; les premières branches du collier s'exprimoient ainsi :
«« Le Soleil ^ de la grande nation des François a désapprouvé la « conduite d'Ononthio-Denonvillo. Le Chef de tous les chefs a su « que son fils Chactas, qui lui avoit renvoyé plusieurs de ses en- « fants dans le Canada , étoit retenu dans la hutte de l'esclavage. « Ononthio-Denonville est rappelé. Moi, ton père, Ononthio- « Frontenac , je retourne au Canada ^ je t'y ramènerai avec tes « compagnons. Hâte loi de venir me trouver au grand village, « où je t'attends pour te présenter au Soleil. Essuie les pleurs « de tes yeux : le calumet de paix ne sera plus violé , et la natte » du sang sera lavée avec l'eau du fleuve. »
< Toulon. — « Une lettre. — 3 l« roi Louis XVI.