‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 84 sur 149 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Honfroy m'engagea à lui ouvrir mon cœur : il me &t sentir qu'il y avoit lâcheté à se laisser vaincre du chagrin. Ce malheureux me persuada : je consentis à vivre , et j'engageai les autres chefs à suivre mon exemple.

« Le'Soir, après le travail , mes compagnons s'assembloient att-^ tour de moi , et me demandoient des histoires de mon pays. Je leur disois comment nous poursuivions les élans dans nos forêts , comment nous nous plaisions à errer dans la solitude avec noii femmes et nos enfants. A ces peintures de la liberté, je voyois des pleurs couler sur toutes les mains enchaînées. Les galérien^ me racontoient à leur tour les diverses causes du châtiment qu'ils éprouvoient. Il m'arriva à ce sujet une chose bizarre : je m'imaginai que ces malfaiteurs dévoient être les véritables honnêtes gens de la société, puisqu'ils me sembloient punis pour des choses que nous faisons tous les jours sans cHme dans nos bois.

« Cependant notre vôtement et notre langage excitoient la curiosité. Les premiers guerriers et les principales matrones iiottf venoient voir; lorsque nous étions au travail, ils nous apportoient des fruits, et nous les donnoient en retirant la main. Le chef desl esclaves nous montroit pour quelque argent; l'homme étoit plIlEirt en spectacle à l'homme.

« Nous n'étions pas sans consolations. Le grand chef de la prière du village ' nous visitoit : ce digiie pasteur, qui me rappeloit le père Aubry, nous amenoit quelquefois ses parents.

« Chactas , me disoit-il , voilà ma mère : figure-toi que c'est lu « femme qui t'a nourri et qui t'a porté dans la peau d'ours, <( conune nous l'apprennent nos missionnaires. >* A ce souvenir de ma famille et des coutumes de mon pays, mon cœur étoM noyé d'amertume et de plaisir. Ce prêtre charitable nous laissoit toujours , en nous quittant , des pleurs pour efTacer les maux de la veille , des espérances pour nous conduire à travers les maux du lendemain.

« Le chef de la hutte des chaînes , dans la vue de prolonger notre existence, utile à ses intérêts, nous permettoit quelquefois de nous promener avec lui an bord de la mer.

« Un soir j'errois ainsi sur les grèves : mes yeux , parcourant rétendue des flots, tàchoient de découvrir dans le lointain les côtes de ma patrie. Je me figurois que ces flots avoient baigné les rives américaines. Dans l'illusion de ma douleur, la mer me semUoit murmurer des plaintes comme celles des arbres de méa

* Véféqat de Marieille.

forêts; alors je lui racontois mon malheur, afln qu'elle le redit à son tour aux tombeaux de mes pères.

« Le gardien, occupé avec d'autres guerriers, oublia de me ramener à mes chaînes. Des millions d'étoiles percèrent la voûte céleste, et la lune s'avança dans le Qrmament. Je découvris à sa lumière un vieillard assis sur un rocher. Les flots calmés expi* roient aux pieds de ce vieillard, comme aux pieds de leur maître. Je le pris pour Michabou, Génie des eaux: je m'allois retirer, lorsqu'un soupir apporté à mon oreille m'apprit que le dieu étoit un homme.

<( Cet homme de son côté m'aperçut : la vue de mon vêtement natchez lui fit faire un mouvement de surprise^ et de frayeur: « Que vois-je ? s'écria-t-il ; l'ombre d'un Sauvage des Florides ! •• Qui es-tu? Viens-tu chercher Lopez?» — « Lopez! »répétai-je en poussant un cri. Je m'approche du père d'Atala; je crois le reconnoître. Il me regarde avec le même étonnement, la même hésitation ; il me tend à demi les bras ; il me parle de nouveau . C'est sa voix , c'est sa voix même ! Erreur ou vérité , je me précipite dans les bras de mon vieil ami , je le serre sur mon cœur ; je baigne son visage de mes larmes. Lopez , hors de lui , doutoit encore de la réalité. «^ Je suis Chactas, lui disois-je, Chactas, ce « jeune Natchez que vous comblâtes de vos bienfaits à Saint-Au- « gustin , et qui vous quitta avec tant d'ingratitude !» A ces der-' niers mots , je fus obligé de soutenir le vieillard prêt à s'évanouir; at pourtant il me pressoit encore de ses mains devenues tremblantes par l'âge et par le chagrin.

« L'effusion de ces premiers transports passée , après avoir ranimé mon ancien hôte, je lui dis : « Lopez , quels semblables et H funestes Génies président à nos destinées? quelle infortune t'a- M mène comme moi sur ces bords? Que tu es malheureux dans « tes enfants! pourras-tu croire que j'ai creusé le tombeau de ta « fille, de ta fille qui devoit être mon épouse? »

— « Que me dis-tu ? » répond le vieillard.

— « Tai aimé Alala , m'écriai-je , la fille de cette Floridienne « que tu as aimée. » Ici ma voix étouffée dans mes larmes s'éteignit. Mille souvenirs m'accablèrent : c'étoient la patrie , l'amour, la liberté , les déserts perdus !

« Lopez , qui me comprenoit à peine , me pria de m'expliquer. Je lui fis succinctement le récit de mes aventures. Il en fut touché , il admira et pleura cette fille qu'il n'avoit point connue. Il s'étendit en longs regrets sur le bonheur que nous eussions pu

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