PRÉFACE
Rouen, 20 novembre 1821,
Cette loi, qui nous prescrit généralement le silence sur nous-mêmes , serait le conseil de la vanité , si elle n'était pas le précepte de la modestie. Il faut, en effet, tant de précautions en parlant de soi , que le plus habile est , très-souvent, celui qui a pris la précaution de ne point parler de lui. Je ne me serais pas écarté ici dune loi , qui est , en quelque sorte , sous la garde de tous les amours-propres , si elle n'avait souffert une grande exception dans les préfaces ; et je n'aurais pas entrepris cette préface elle-même , avec tant de développemens hasardeux où l'auteur paraît toujours , si un critique du premier ordre ne me Pavait, pour ainsi dire, commandée. J'ai obéi d'abord en tremblant. Je ne me suis ranimé qu'en jugeant enfin, non plus d'à-
t'A ) près mes premiers aperçus , mais d'après l'autorité du grand critique. Je me suis dit, que le littérateur bienveillant et éclairé, qui m'avait indiqué une pareille tâche , ne devait pas y voir de si grandes difficultés , puisqu'il me croyait capable de les vaincre.
Je dois avouer d'ailleurs, que , dans la plupart des productions qui vont suivre, j'avais été un peu attiré par les difficultés elles-mêmes. Si donc les obstacles ont été aussi grands ici que j'ai pu d'abord le craindre, le grand critique n'aurait fait que me prescrire , pour la préface , une loi que j'avais déjà suivie , pour le recueil. Or, il était bon , peut-être , d'annoncer ce recueil par une pièce qui en portât le caractère.
Qu'on n'aille pas , cependant, attribuer la première de ces productions au désir de surmonter une difficulté , ou de braver un péril. Elle a été comme l'inspiration du moment. J'ai vu l'humanité outragée ; et , dans ma douleur , s'est développé le peu de talent que m'avait donné la nature.
Je ne puis pas même dire que j'aie eu le mé-
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Vite du courage. Dans la jeunesse surtout > celui qu'un sentiment généreux domine, ne brave pas précisément le danger ; il ne le voit plus.
Eh ! faut-il donc tant de courage à l'homme qui parle en faveur de l'humanité, chez des Français ?Ne doit-il pas se dire qu'il est dans les rangs d'une armée immense, qui, tôt ou tard, demeure victorieuse ?
Aussi , le vrai courage, c'était de braver dèslors les reproches de ces âmes honnêtes, si long-temps opprimées , pour les disposer k ne pas ensanglanter leur triomphe ; pour leur faire envisager, plutôt dans la classe des malheureux que dans ceîle.des coupables, tant d'hommes qui, dans l'effervescence des révolutions , ne font des victimes que parce qu'ils le sont d'avance de leur propre délire. C'est par un tel motif que doit s'expliquer une partie de la production suivante. Après tant d'horreurs , dont je venais de déplorer la plus grande , je me hâtais de jeter dans des esprits , justement indignés , quelques germes de tolérance , afin d'épargner à ma patrie une de ces catastrophes , où des âmes vertueuses
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mais trop ardentes , compromettant leurs immenses avantages par la colère , font gémir cette humanité même qu'elles prétendent venger. Il en résultait pour moi cette position singulière , qu'en paraissant plaider ma cause devant un tribunal ? qui , armé d'un grand pouvoir , venait de me condamner , sans donner ses motifs , j'ai plaidé bien davantage la sienne , devant un nouveau tribunal i un nouveau gouvernement , qui9 vu la mobilité de la scène politique , pouvait s'élever d'un moment à l'autre > et transformer les juges en accusés. Dominé par de semblables idées, je ne me jugeais pkis si malheureux d'avoir perdu et ma fortune par les décrets sur les colonies , et la perspective d'une carrière honorable par cet arrêté qui me renvoyait de l'École polytechnique ; parce que , dans la bouche de celui qui avait souffert , ce langage de la modération ne devait plus sembler suspect.
Le vrai courage encore , c'était de ne pas rougir de la liberté , au milieu des débris qui semblaient son ouvrage. Lorsque je l'ai vantée sous le joug de ses tyranniques amis „ j'ai fait un effort
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(y) douloureux sur moi-même ., puisque , en cédant aîors à mon enthousiasme pour elle , je pouvais paraître obéir à la peur ou insulter à l'infortune.
J'ai dû être absous , aux yeux des juges les plus sévères , lorsque j'ai fait entendre que , dans un grand État et dans un État chrétien , elle avait été arrachée à ses deux alliées naturelles , la royauté et la religion.
J'ai tenu ce langage, au moment où un message imprudent du Directoire venait de faire du serment de haine à la royauté un objet de délibération , pour une assemblée française ; présentait même une telle mesure, comme si toute délibération devenait superflue.
Des discussions si hautes , en accablant sans doute ma faiblesse , éveillaient bien davantage , en moi , cette ardeur naturelle au premier âge. Elles agissaient sur mon âme , bien plus par ce qu'elles avaient d'élevé que par ce qu'elles pouvaient offrir de hasardeux. Une fois placé sous le charme de ces grandes idées d'ordre , si souvent éclipsées dans nos orages politiques, je m'aveuglais à chaque instant , non-seulement sous
Je point de vue du danger personnel, mais encore sous le point de vue de l'exécution littéraire.. Aussi , je sens bien que je soumets ces premières productions à une épreuve bien périlleuse, en les présentant aujourd'hui quelles n'auront plus pour elles cet intérêt des circonstances, ce prestige du moment.
Les principes insinués dans ces premiers essais, lorsqu'il fallait les opposer aux fougueux partisans de la démocratie , ont été clairement exprimés dans plusieurs des productions suivantes , lorsqu'il a fallu les opposer à ces âmes respects tables (i) qui, au milieu des tempêtes de la société humaine , s'obstinent à voir son unique refuge dans le pouvoir absolu d'un seul. Ils ont même été , en quelque sorte, enseignés dans le discours prononcé , en 1820 , à Montpellier, sur l'influence prétendue républicaine du système de nos études.Presque toute la seconde partie est,
(1) L'auteur désigne surtout ici l'écrivain qui a le. mi eux reproduit le style de Montesquieu , tout en combattant ses systèmes , M. de Bonald,,
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( vij ) en effet, consacrée à indiquer l'ordre, dans lequel on pourrait conduire l'esprit de la jeunesse à ces précieuses idées de la monarchie tempérée , en prenant, pour point de départ, les anciennes républiques , avec leurs vertus et leurs fautes. Dans ce dernier ouvrage , rien ne devait plus s'opposer à la hardiesse des développemens , puisque cette liberté , telle que l'auteur en offrait la théorie , après avoir été , tour à tour, la proie des factions et d'un soldat , était devenue pour la France un présent de son roi. Cette uniformité de doctrine sur ces points fondamentaux , objets aujourd'hui des plus grands débats parmi les hommes, devrait être une recommandation pour un recueil dont plusieurs pièces ont été produites , à de longs intervalles , dans les circonstances les plus diverses. Envisagé sous ce point de vue , ce recueil pourrait s'offrir comme un seul ouvrage.
Dois-je dire que dans une de ces pièces , où j'ai voulu résoudre une question politique bien délicate , j'aurais parlé avec moins de sévérité de l'homme le plus extraordinaire de nos temps
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( ▼«) ) modernes , si j'avais eu à parler de lui après sa mort 5 si j'avais pu me le représenter dans ces derniers momens , où les sentimens les plus nobles qui puissent honorer l'homme privé et l'homme public , ont dû faire oublier les torts du conquérant et du despote ? Ah ! malheur à celui qui n'a pas senti expirer sa colère, à la seule pensée d'un tombeau, dans une terre d'exil, après tant de grandeur î Malheur à celui qui n*a pas entendu ce sublime rappel à rhumanité,prononcé du haut du trône , lorsqu'on a vu ce guerrier, pleurant, devant son roi , l'homme qui en fut le plus grand ennemi ; et ce grand roi , consolant , complimentant ce guerrier !
Dans une autre pièce , purement politique encore, j'ai soutenu un rôle bien pénible, celui d'accusateur ou de juge -, mais, il m'était imposé par l'amitié. Un de ces hommes, dont l'Université s'honore, voulait connaître des événemens qui devaient sembler incroyables à une âme comme la sienne. Pourquoi donc , me dira-t-on , communiquer aujourd'hui au public ce qui , dans le principe , devait être confié à un seul ? C'est
( ïi ) qu ayant à prononcer sur deux partis opposés ? j'ai vu que je les jugeais moins sévèrement qu'ils ne se jugeaient entre eux. Or, je me consolerais d'être haï de tous les deux , si je pouvais faire en sorte que chacun d'eux haït un peu moins l'autre.
Mais je craindrais de donner une fausse idée de ce recueil , si je parlais toujours de ces productions relatives à la politique. Pour me soulager moi-même , je veux en indiquer une d'un autre genre à ces âmes contemplatives et tendres , que les discussions politiques importunent. Si elles daignent la parcourir , elles pourront bien y être blessées encore sur quelques points. Mais , dans le lointain où tout leur sera offert , elles n'éprouveront plus que des souffrances , ou plutôt , que des émotions du genre de celles que nous allons chercher à nos spectacles. C'est même le plus imposant de tous les spectacles qui leur sera présenté. Je veux désigner l'essai sur la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine. On trouvera , sous le rapport du style , un grand contraste entre cet aperçu et l'ouvrage que j'ai voulu com-
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battre. Le philosophe que j'attaque présente de séduisantes erreurs, avec ce calme qui semblerait convenir à la vérité : et je lui oppose des vérités austères , avec cette exaltation qui semblerait conduire à toutes les erreurs. Mon excuse , si ce n'est pas ma justification, se trouvera dans ce sujet extraordinaire , le plus magnifique , sans contredit, qui puisse s'offrir, et au philosophent à l'orateur, et au poète. A la hauteur où il fallait me placer pour le bien voir , il m'était impossible de n'être pas ému. J'avais , à chaque instant, sous les yeux, l'espèce humaine avec sa grandeur et ses misères. Cette doctrine erronée elle-même, qui me la présentait dans un jour si éclatant, devait opérer sur moi , ne fût-ce que , son effet d'un moment , comme ces météores qui brillent, pour s'évanouir. Elle me ramenait même à quelque chose de positif et d'auguste. Rien ne prouverait , en effet , la sublime horreur de notre nature pour le néant , comme ces écarts du malheureux philosophe, qui, à force de rêveries, ne voyant plus rien après la mort , retombe épouvanté dans une rêverie nouvelle, lorsque.