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dans la vanité de ses pensées . il va jusqu'à reculer indéfiniment (i) cette limite importune de la vie , pour transporter à l'homme, sur la terre, ce que la religion ne lui promet, que dans une autre existence. En dissipant ce brillant prestige , dont le philosophe voulait entourer notre humanité, je la voyais encore assez belle , même indépendamment de son éternel avenir. Si je pouvais cesser d'admirer , c'était pour plaindre , et jamais pour haïr. Ah î celui que je combattais ne .m'en donnait pas l'exemple, lui, dont l'ouvrage aurait pu paraître l'émanation d'une âme heureuse, égarée par l'admiration ou par la reconnaissance, au milieu des plus sublimes exemples de vertus , tandis qu'il écrivait sous le joug de ses bourreaux. Aussi, au milieu du grand spectacle déployé devant moi , j ai fini par ne plus voir que lui. J'ai oublié l'ouvrage lui-même , pour
(î) Ce philosophe unissait ces deux erreurs, qui, en effet, doivent aller ensemble : la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine et le prolongement indéfini de la vie»
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l'auteur qui s'oubliait toujours. Et j'ai demandé, dans ma vénération et dans ma douleur , où étaient ses statues et sa tombe.
Afin de compléter l'idée que je voulais donner de ce recueil, je descends de ces hauteurs de la philosophie contemplative , au-dessous de cet ordre des idées politiques d'où je suis parti , et j'arrive à deux productions d'un ordre purement littéraire , la préface de l'éloge de Rollin et le traité de la critique exercée par les journalistes. Je m'arrête, de préférence, à ces deux pièces, parce que je veux faire évanouir ce qu'elles pourraient offrir de superbe à des esprits inattentifs. Elles pourraient sembler, en effet, au premier coup d'œil, deux manifestes , dictés par la passion , contre les deux grandes puissances qui se disputent la république des lettres. Or , je ne veux pas plus insulter que flatter les puissances.
Pour justifier cette préface de l'éloge de Rollin, il me suffira de deux remarques , et elles me conduiront précisément au point d'où je suis parti , pour la commencer.
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( «ij ) La première, c'est qu'on pourrait contester aux jugemens académiques jusqu'à cette qualification d? académiques ; puisque très -peu d'académiciens , surtout , depuis nos malheureuses divisions politiques , prennent connaissance de tous les ouvrages envoyés au concours 5 que , dès lors , il est possible que tel ouvrage , qui n'a pas même été mentionné, eût obtenu le prix, si tous l'avaient connu. Avec cette simple attention, on doit cesser de voir, d'un côté, l'académie entière ou même la majorité de l'académie , et de l'autre un seul individu ; ce qui en effet serait accablant. Et, en présentant cette première remarque , je signale plutôt un abus des comités, que je n'accuse la négligence des académiciens -, et , lors même que j'accuserais leur négligence , je serais loin d'attaquer leur caractère. Je déclare , sans ironie , que l'élévation même de certaines âmes peut les égarer ici. Elles ne conçoivent pas que ce soit un si grand malheur d'être frustré de îa palme académique ; elles ne s'arrêtent pas aux conséquences qui peuvent en résulter : et voilà pourquoi elles s'épargnent la fatigue non-seule-
ment déjuger avec circonspection, mais même déjuger. Leur modestie vient nuire à leur justice. J'ajouterais que, vu les grands travaux où elles sont très-souvent absorbées , leur justice viendrait nuire à nos plaisirs.
La seconde remarque \ et elle exigera quelques développemens , c'est qu'il s'en faut beaucoup que ce secret sur les noms des auteurs soit observé , comme je l'avais pensé. Des motifs même Fespectables , joints à un peu de paresse dans les académiciens , peuvent conspirer avec l'ambition des concurrens pour violer cette loi. La tâche de juger tant d'ouvrages devient, en effet, moins effrayante ; on est exposé à de moins fortes méprises, lorsque les noms des auteurs peuvent faire pressentir les beautés et les fautes. Mais alors , en supposant même les juges les plus éclairés et les plus intègres , il leur est difficile de se soustraire complètement à cette première influence sous laquelle ils se placent. L'écrivain obscur doit toujours un peu craindre d'avoir été opprimé par un grand nom. Il leur est difficile encore de résister toujours aux impulsions , aux
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illusions même de l'amitié , de la haine peut-être. Qu'on ne me dise pas qu'ils doivent être au moins disposés à traiter, avec ménagement, les concurrens qui ne se sont pas fait connaître. Puisque l'intrigue est si générale et si active , ils leur supposeront bien moins de scrupule que de prudence. Leur premier mouvement sera de penser que de tels hommes n'ont pas d'amis au sein de l'académie , ou qu'ils n'ont pas un nom qui puisse fournir des présomptions en leur faveur; qu'ils forment dès lors ce vil peuple, qui n'observe la loi que parce que la loi les protège. Je viens de supposer ce tribunal, jugeant ou s'efTorçant déjuger sans passion. Mais, n'est-ce pas là surtout que la passion règne sans remords ; que tel homme , qui dans nos tribunaux civils , aurait fait l'héroïque sacrifice de l'amitié à la justice , se croit même obligé de prononcer en faveur de celui qu'il aime ; que d'autres âmes plus fortes, qui ne voudraient pas commettre l'injustice , daignent rarement la combattre , parce que l'injustice ne leur semble , en pareil cas , un malheur que pour la vanité ? J'ai supposé encore
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( xvj ) tout ce tribunal composé déjuges éclairés. Mais* sans sortir, ou du moins , sans nous écarter beaucoup de cette supposition, en effet, vraisemblable, il faudra bien nous attendre à trouver là, comme ailleurs , cette inégalité dans la force des volontés ou des talens , qui établit la domination* la tyrannie de quelques-uns. Voyez, dès lors, comme l'intrigue pourra être, à la fois, invisible et puissante . Que l'auteur d'un ouvrage médiocre, où se trouvent cependant quelques beautés , se soit secrètement ménagé la faveur de deux ou trois académiciens d'une grande influence. Leur sera-t-il difficile , avec une volonté fixe , d'entraîner ces esprits qui , étrangers peut-être à des affections personnelles , peuvent même faire des vœux pour qu'un ouvrage , tant soit peu recommandable , vienne les arracher à ce supplice dune discussion minutieuse , prolongée ? Je ne conçois qu'une supposition où ces académiciens influens seraient forcés d'être justes. C'est celle où le concours offrirait un ouvrage d'un -grand talent, protégé par un grand nom. Mais , s'il faut que cet ouvrage d'un grand talent se protège lui-même ,
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je ne crois même pas qu'il leur faille un grand effort, pour faire prévaloir l'ouvrage, médiocre, lorsque je considère que , dans les réunions les plus distinguées par l'esprit, les seules illusions du ton de la lecture ont pu souvent faire trouver risibles des morceaux sublimes , et sublimes des beautés communes. Enfin , lorsqu'on touche au dénoûment , lorsqu'on va découvrir le nom de cet écrivain secrètement favorisé ; comme ces acteurs , qui soignent surtout la fin de leur rôle , ces mêmes hommes, qui connaissaient ce nom d'avance , sont ceux qui affectent le plus vif désir de le connaître; et tous proclament , à la fois , la modestie et le talent du vainqueur.
Me dira-t-on que ce tribunal doit au moins redouter cet autre tribunal du public ? Il compte bien plus y trouver un complice qu'un juge, toutes les fois qu'il aura sacrifié des écrivains inconnus. Si , heureusement pour la société , nous nous intéressons à l'innocence qu'on opprime , très-malheureusement pour cette république des lettres, nous nous intéressons bien peu au talent -sju'on méconnaît ou qu'on outrage. La paresse à
( **iij ) examiner, les préventions dans l'examen, deviens nent bien plus fortes , lorsqu'un tribunal imposant a parlé. Par une suite et de la rareté du vrai talent et de la vanité naturelle à l'homme , nous sommes bien plus disposés à voir de la vanité que du talent dans cet écrivain inconnu qui réclame 5 et , sans même l'avoir jugé , nous nous hâtons de le punir par le ridicule.
Il est bien évident que , dans ces considérations , je n'ai pas prétendu parler plutôt pour moi que pour tous ces concurrens sans intrigue , qui auraient surtout exprimé des opinions contraires à celles de leurs juges. Je serais d'une présomption sans excuse , si je n'étais pas disposé à croire que , dans ce nombre , il s'en trouve plusieurs dont les ouvrages sont de beaucoup supérieurs au mien.
Cette partie où je viens de m'engager est si délicate, que des esprits difficiles pourraient bien voir , dans cette justification , un nouveau tort. Mais on doit se résigner à de tels arrêts , lorsqu'on a pu se résoudre à traiter des sujets hasarde1 Dans beaucoup d'occasions, la devise de recriv&A
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doit être celle du guerrier : per tela > per ignés.
Je devais être surtout animé de cet esprit , en parlant de la critique exercée par les journalistes; puisque, dans ce sujet comme dans le précédent, j'avais à faire voir une belle institution pervertie; que , dès lors , j'aurais mérité les mépris de cette critique contemporaine, si je n'avais pas , sur quelques points , bravé sa colère. Il est vrai que je n'ai pas été condamné à blâmer toujours. Si, dans ce siècle comme dans tous les autres , cette institution de la critique a été très-souvent corrompue par la passion , elle a été plus que jamais honorée par le talent. On peut même citer des circonstances où le caractère et le talent se sont unis pour enlever tous les suffrages. Quoi de plus noble, par exemple , que la joie avec laquelle le grand écrivain (i), que la France vient de perdre , a annoncé au monde littéraire celui (2) qui en est aujourd'hui un des plus beaux ornemens ? Mais les motifs puisés dans l'intérêt personnel
(1) M. de Fontanes. (2) M. de Chateaubriand»