‹ Œuvres de M. Maillet-Lacoste, ancien élève de l'École polytechnique, professeur de rhétorique au Collége royale de Rouen, membre des Académies du Gard et de RouenChapitre 10 sur 47 · ET SUR L'UN DE SES AUTEURS · texte numérisé non relu

ET SUR L'UN DE SES AUTEURS

{Fait en 1802, et imprimé pour la -première fois dans le Journal des Arts.)

v^ui sait apprécier l'insuffisance des méthodes et la puissance de l'habitude; qui a réfléchi sur les développemens des êtres dans les périodes variées de leur existence , doit voir qu'il ne serait possible à l'homme de perfectionner indéfiniment ses facultés, qu'en prolongeant indéfiniment ses jours , c'està-dire , que nous ne pourrions arriver à un prodige que par un autre. Aussi un philosophe distingué , toujours conséquent dans ses erreurs mêmes , a-t-il donné à la fois ces

( 3o) deux magnifiques espérances au genre humain. Il a même ose' prétendre que dans ce progrès de nos facultés comme de nos jours, que dans cette lumière sans cesse croissante de notre intelligence, toutes les passions viles ou cruelles, ces taches de l'humanité, seraient comme consumées. Dans cette hypothèse , imposante au moins par son objet , ce drame mystérieux du monde irait donc , après tant de catastrophes , se dénouer dans un nouvel âge d'or. Admirons ici comment la poésie et la philosophie tour à tour balancent l'espèce humaine entre les regrets et les espérances ; comment cette félicité, qui nous fuit toujours, est reléguée par l'une à l'origine du monde , et nous est montrée par l'autre dans les siècles à venir. Ainsi roule ce globe infortuné entre deux grandes images du bonheur.

Si je pouvais me résoudre à démontrer en quelque sorte ici la fausseté des titres de notre noblesse; si je me bornais du moins

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(3» ) à un essai rapide , j'observerais d'abord qu'en admettant les plus favorables suppositions sur l'état futur de nos sciences et de nos arts y ce serait toujours une opinion étrange que celle qui nous ferait arriver , en si grande pompe , à l'innocence et à la vertu : et il serait superflu peut - être de recourir à des théories, lorsque je pourrais opposer si souvent aux lumières modernes des vertus antiques ; lorsque du moins je pourrais représenter nos arts ; qui jusqu'ici ont eu un charme pour adoucir , mais non pour épurer nos mœurs; véritables bienfaiteurs des nations , dans ces orageuses périodes d'une civilisation naissante, mais toujours impuissans contre la dépravation des peuples policés, s'ils n'en sont pas les complices. Je demanderais même si, en supposant que nos facultés pussent atteindre a des développemens nouveaux , nous ne devrions pas nous attendre aussi à une éner-

( 32 ) gie nouvelle dans ces passions qui naissent avec nous; qui croissent avec cette raison même qui les combat; que notre déclin seul affaiblit. Des exemples viendraient encore à mon appui. Jetant mes regards sur ces contrées brillantes, où la nature plus féconde a semé l'esprit et développé les génies supérieurs, j'y montrerais les écarts de l'homme plus multipliés, malgré le joug des lois et les chaînes innombrables de l'opinion. Je rappellerais ces êtres extraordinaires qui fatiguent si souvent leurs siècles. Pour un qu'on admire et qu'on aime , j'en ferais voir tant d'autres qu'on n'admire qu'en pleurant; et peut-être que nous envisagerions alors cet accroissement même de nos facultés comme une calamité : peut-être que frémissant à la vue de notre espèce agrandie , comme à la vue d'une mer devenue plus vaste , sur laquelle souffleraient des vents plus impétueux; que reculant devant cet

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. (33) avenir si brillant et si terrible, nous nous rejetterions dans notre médiocrité' , comme dans un asile ; nous bénirions le ciel qui nous aurait fait moins grands, pour nous faire plus heureux et meilleurs. J'attaquerais ensuite ce principe lui-même de la perfectibilité indéfinie de nos facultés , et j'aurais pour moi les réponses de la physiologie; la considération frappante de ces rares génies, qui sont venus de siècle en siècle expirer à peu près au même point, pour la vigueur, pour l'élévation de la pensée ; le plan général de la nature , variée clans la conduite des individus , mais uniforme dans la direction des espèces , que , dans ce balancement des individus , elle maintient et sépare ; enfin l'appréciation exacte des méthodes, dont les unes , comme les langues , ont bien pu perfectionner nos facultés, mais dans des limites déterminées et connues, tandis que d'autres, comme le langage analytique, ne

( 34 ) font plus que les aider sans les étendre. Passant de l'homme à ses ouvrages, je ferais voir que nos beaux-arts ne sauraient toujours suivre nos sciences dans leurs progrès , et que , par un effet de notre impuissance , nos sciences elles-mêmes , ce riche héritage des siècles, ce magnifique résultat des travaux de l'espèce entière , doivent s'arrêter un jour. Arrivé à ce dernier terme , qui , heureusement pour notre orgueil , se perd à une distance incalculable dans notre avenir; à ce terme fatal, au-delà duquel le système de nos connaissances , enfin invariablement fixé , ne fera plus que se transmettre d'âge en âge, pour être le désespoir de l'esprit humain encore plus que son triomphe; placé dans ce nouveau jour, où se découvriraient à moi ces trois grandes périodes de toute l'histoire des hommes, la première où se développe leur esprit (i),

(i) Par l'invention des langues.

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la seconde où se développent leurs beauxarts , la troisième où s'arrêtent leurs sciences mêmes : dans ce moment , où je verrais les destinées humaines accomplies , où j'éprouverais comme le besoin d'une espèce nouvelle qui vînt avec des facultés plus puissantes pour continuer notre ouvrage, je ne sais si , malgré cette vue importune de nos limites, et dans ce spectacle de nos passions sans cesse renaissantes , l'admiration et un tendre intérêt pour notre humanité ne seraient pas encore les impressions dominantes de mon âme. Je ne sais si je ne m'inclinerais pas , dans mon respect et dans mon amour, devant cet être merveilleux, jeté nu sur une terre sauvage , au milieu d'autres êtres qui semblent ne voir qu'une proie à dévorer, et bientôt l'ornement de cette terre et son roi: transformant, par ce prodige des langues, son instinct en génie ; par la puissance de ses arts, ses cabanes en

(36) palais; par la sagesse de ses lois, d'errantes peuplades en socie'tés florissantes; forcé dans ses progrès de tout disputer , de tout arracher à la nature , et plutôt son rival que son ouvrage.

Voilà et la marche que je pourrais suivre et les ménagemens que je devrais m'imposer, si j'entreprenais de combattre, avec quelque méthode, cette brillante erreur née de nos lumières mêmes, cette opinion si séduisante delà perfectibilité indéfinie. Mais il me serait trop pénible , et il serait déplacé peut-être d'aller débattre de point en point un système où se sont réfugiées les plus belles espérances de l'humanité. Qu'il me soit plutôt permis de louer l'auteur luimême, de retracer l'impression que fit sur moi son ouvrage. Trop souvent la critique d'un système n'est que la satire de son auteur. Couronnons notre critique par notre hommage.

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(37 ) Ce fut dans ces premiers jours d'une ardente jeunesse , où l'âme neuve demande des émotions, comme un âge plus mûr cherche des vérités, ce fut alors que je parcourus les pages de l'écrivain infortuné dont le nom ne retentit pas assez à mon gré pour sa vengeance et pour notre honneur. Frappé d'abord de la nature de ses idées, je crus entendre Platon même : mais , lorsqu'au milieu de tant d'objets imposans et vagues, je remarquai un style simple et précis ; que toujours ébranlé, je trouvai l'auteur toujours froid et tranquille, cet enthousiasme qu'il m'inspirait , sans le partager , n'eut plus de bornes , et il me sembla qu'une intelligence céleste daignait parler aux hommes. Quel surcroît d'étonnement , lorsque je me rappelai que l'homme qui concevait une si grande idée de son espèce , qui lui prophétisait d'un ton si calme d'aussi hautes destinées , écrivait sous l'empire de l'ignorance

( 38 ) et de tous les crimes (i); que des bourreaux avaient proscrit cette tête qui rêvait leurs vertus; que, contraint de se dérober du milieu des hommes , il fuyait dans des lieux écartés, dans des bois, comme un monstre poursuivi par des sauvages! Quelle est donc, me disais-je, cette âme si ferme et si pure, qui, dans la situation la plus déchirante, développe tout un système , et n'interrompt par aucune plainte le tranquille cours de ses pensées ! Je ne pus m'empêcher de donner des larmes à celui qui ne s'en permettait aucune sur lui-même; et, le front incliné dans un recueillement presque religieux, j'admirai profondément l'homme vertueux qui sait souffrir, pardonner et se taire. Cette sérénité dans la douleur, ces idées si élevées, ces sentimens si magnanimes, au milieu du délire de toutes les factions ,

(0 Sous la Terreur.

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