FAISANT MOURIR SES ENFANS
( Imprimé pour la première fois , en 1798, dans h journal intitulé : Les Nouvelles Politiques. )
"référer l'univers à sa patrie, sa patrie à sa famille , sa famille à soi-même ; voilà l'ordre de nos devoirs, tels qu'ils ont été réglés par la raison. Se préférer soi-même à sa famille , sa famille à sa patrie, sa patrie à l'univers; voilà l'ordre de nos affections, telles qu'elles ont été inspirées par la nature. Comme on le voit , dans chacun des points de la grande division que je viens de tracer, nos affections sont aux prises avec nos devoirs, et la vertu n'est elle-même que le triomphe de ces derniez^s sur les premières.
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Si la nature nous inspirait tout ce que la raison nous commande ; si nous voulions tout ce que nous devons ; alors , faisant le bien sans effort, nous n'aurions plus précisément de vertus , mais des perfections ; nous ne serions plus des hommes , mais des dieux. C'est de ce point de vue général qu'il faut envisager les choses , si l'on veut voir les questions les plus compliquées de la morale se simplifier et se résoudre. Descendons au cas particulier de Brutus.
L'action de Brutus n'est pas un crime , s'il a immolé ses enfans à sa patrie. Elle est une vertu , si, en les immolant à sa patrie , il les a aimés. Je ferai donc deux questions :
i°. Brutus voulait-il la liberté de son pays? Il l'a voulue, puisqu'il l'a fondée; il l'a voulue , puisqu'il est mort pour elle. On m'objectera peut-être que c'est moins la puissance du peuple que du sénat , qui remplaça
d'abord l'autorité des Rois. Je réponds que Brutus me paraît plus grand par là même. Il se garda bien de transporter l'autorité toute entière à une multitude ignorante et presque sauvage. Vrai modèle des chefs populaires , il sut concilier l'énergie et la mesure; il voulut tout ensemble la liberté et l'ordre.
2°. Brutus aimait -il ses enfans? S'il ne les aimait pas, le sacrifice qu'il en a fait n'a pas coûté à son cœur , et dès lors point de vertu , car point d'effort. Or, suivant des témoignages respectables, le jour où il les condamna peut être aussi appelé le jour de son supplice. Bien loin de les immoler à son orgueil, il parut s'immoler avec eux à sa patrie ; de sorte que y dans cette même journée , où l'on ne veut voir en lui qu'un bourreau , il fut peut - être la première victime.
Il ne nous reste donc qu'à l'admirer et le
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(43) plaindre. Admirons le citoyen qui sacrifiait ses enfans à sa patrie ; plaignons l'homme contraint de faire un pareil sacrifice. Car on est toujours à plaindre , quand on se trouve placé entre ses affections et ses devoirs ; et , pour ne pas sortir de mon sujet , entre les tendres sentimens de la paternité et les sévères idées de l'ordre public.