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( 3o7 ) dés qu'ils pensent comme ils doivent , n'ont qu'une crainte ; c'est de ne point s'exprimer comme ils pensent.
Dans le feu des guerres civiles de l'ancienne Rome, un citoyen s'élève au-dessus des lois qu'il prétend venger ; les plus épouvantables proscriptions signalent sa puissance , et le grand orateur , qui devait un jour étouffer une conspiration formidable , se fait , un instant , le panégyriste d'un conspirateur triomphant. Un second usurpateur se présente > le plus séduisant de tous f il est vrai , par sa clémence et par ses victoires ; et il obtient du même orateur les mêmes hommages. La République expire enfin sous les coups d'un troisième ambitieux; et les deux plus grands poètes du siècle emploient tout leur génie à célébrer le destructeur des anciennes lois, le plus lâche des meurtriers. Quelles doivent être alors nos pensées ? Si ces grands écrs-
( 3o8 ) vains n'ont caressé la puissance que pour entrer en partage , avec elle , des dépouilles de la société vaincue; qu'ils restent marqués de toutes les flétrissures imprimées aux flatteurs, c'est-à-dire , aux derniers des hommes. Mais les nobles sentimens qu'ils ont manifestés d'ailleurs, dans leur conduite et dans leurs ouvrages, ne doivent- ils pas nous disposer à suspendre ici notre jugement ? Dans les jours de tyrannie , n'existe-t-il donc pour l'écrivain que l'un de ces trois rôles , ou la bassesse qui encense , ou la prudence qui se tait , ou l'héroïsme qui accuse et s'immole ? Le rôle même de panégyriste, s'il se renferme dans de certaines limites , ne peut-il pas devenir quelquefois le plus utile aux peuples, et prendre dèslors de la grandeur ? La voilà cette question que je voulais résoudre.
Il est beau sans doute que des âmes généreuses viennent par intervalle braver la
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( 3o9) tyrannie ,, ne fût-ce que pour réveiller les peuples par un grand exemple ; ne fût-ce que pour empêcher la prescription de la lâcheté. Mais ne serait -il pas déplorable que les âmes les plus énergiques d'une nation , en s' acharnant sans cesse à des attaques réitérées , ne fissent le plus souvent qu'avertir le despote de l'endroit où il doit frapper , pour épuiser le plus pur sang de la société? Ne pourrait-on pas les accuser alors de se faire plutôt les martyrs de leur vanité que de la patrie ?
Je conçois encore que le silence peut avoir sa noblesse ; qu'il est même des circonstances où il devient le seul parti qu'on doive prendre. Ainsi, je suppose qu'un ambitieux , secondé par de brillans souvenirs et par des braves trompés, dont l'égarement serait pour lui un crime de plus, vienne interrompre subitement le cours de la félicité publique , pour essayer , pour
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( 3io ) jouer le rôle de prince dans la capitale effrayée. Je suppose , en outre , que les nations et les rois s'arment , au nom de la civilisation elle-même, pour se rendre les exécuteurs de 1 éternelle justice , qui proscrit ce monstre de duplicité et ce fantôme de prince. S'empresser alors de lui offrir le tribut même de quelques critiques , ce serait au moins , à côté du plus odieux des crimes, la plus déplorable des erreurs , surtout, si le prince légitime, modèle d'humanité , présentait , comme un point de ralliement à ses peuples , une Charte sacrée , garant de leur liberté , et , s'il était possible , nouveau titre de sa puissance. Mais reculons dans le passé, contemplons , dans toute sa splendeur , l'homme que nous venons de présenter dans ses humiliations ou dans ses vains efforts pour en sortir. B appelons-nous ces jours où les idées de liberté, proscrites par cet
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( 3n ) heureux soldat , l'étaient bien davantage par l'opinion : époque remarquable , où la nation française , frappée d une première terreur , reculait toujours devant l'abîme de l'anarchie , et ne voyait pas qu'elle allait tomber dans un autre abîme. Aveuglée , tout ensemble , par le malheur et par la reconnaissance , elle favorisait , de tous ses vœux , les accroissemens progressifs de cette puissance impériale, qui, entourée alors de tous les prestiges, venait , pour ainsi dire, étouffer la liberté sous la gloire. En présence de ce despotisme , qui allait tout envahir, sous prétexte de tout réparer, que devait faire l'écrivain ami , comme notre Roi lui-même, du système des gouverne-, mens libres ? Se taire ? Il serait devenu , par sa faiblesse , le complice de l'adulation presque universelle qui enivrait ce guerrier. Lui parler un dur langage ? En provoquant la colère du despote , il n'aurait pas même
obtenu la reconnaissance des peuples. Telle était l'illusion , que son héroïsme aurait paru du scandale. On n'aurait vu en lui qu'un reste impur de la plus hideuse des factions. Que devait-il donc faire pour atteindre à son but ? Avoir l'air de le fuir d'abord. H devait se réfugier dans l'éloge. Oui, l'éloge devait être, tout ensemble, offert comme un hommage au bien qu'avait fait cet homme prodigieux , et opposé comme une barrière au mal qu'il voulait faire. Quelle que soit , en effet, la férocité d'un tyran; ou plutôt, par la raison même qu'il est d'une grande férocité, il faut essayer de l'apprivoiser par des louanges , mais par des louanges qui deviennent des leçons. On dit des meilleurs princes, que ce sont cependant des hommes; que , dès-lors , on doit s'attendre à trouver en eux quelques défauts. Mais, je dirai des plus cruels despotes, que ce sont aussi des hommes ; que , dès-lors , on doit toujours
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