DISCOURS
Prononcé par V auteur, dans V Académie de Rouen , en 1821 , lorsqu3 il y fut nommé à la place de M. Lepitre.
IVl ES SIEURS ,
Je sais que l'usage semble condamner un candidat à s'humilier devant l'assemblée qui l'honore. Pour moi, je ne m'attacherai pas à réprimer un sentiment de vanité , lorsque votre suffrage est si propre à l'inspirer , et votre caractère sijdisposé à le pardonner.
Mais un autre sentiment plus vif, comme plus pur, me domine ; c'est la joie de pouvoir louer, devant vous , l'homme ( 1 ) qui s'est
(ï) M. Lepitre.
montré , parmi des factieux, avec le dévouement d'un sujet fidèle; dans le déclin de nos études antiques , avec un enthousiasme et un talent dignes de leurs plus beaux jours; dans le monde , avec cette candeur de l'enfance dont il aimait a s'entourer : admirable modèle, que tout homme, chargé de ces fonctions augustes de renseignement , devrait avoir toujours sous les yeux ; puisque , dans une grande fortune, il recherchait, comme son bonheur, ces fonctions elles-mêmes, par lesquelles tant d'autres croiraient* payer trop cher la plus brillante fortune.
Si le plus doux de ses travaux était de diriger des esprits naissans , la plus douce de ses récompenses devait être de s'unir à des esprits cultivés, que rassemble le culte des sciences , des belles-lettres , des beauxarts (i). Aussi , l'un de ses plus heureux jours
(*) Titre de l'Académie de Ptoueii.
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( 359 ) a été celui où vos suffrages unanimes Font appelé au milieu de vous.
Ce n'était pas dans une telle âme que pouvaient naître ces objections si souvent reproduites contre les Académies. On ose demander encore à quoi sert une Académie dans l'empire des lettres ? Je demanderai d'abord à quoi sert un sénat dans une république ? Les Académies deviendraient précieuses par ce caractère de modération qui tend à se former au milieu d'elles. C'est là que l'imagination de chacun est réglée par la raison de tous. 11 est remarquable , en effet, que l'écrivain qui , dominé par un excès de chaleur, est hors de lui-même , lorsqu'il s'agit de produire , y rentre lorsqu'il s'agit déjuger les productions d'autrui. Ainsi , lors même que l'exaltation est dans chaque esprit en particulier , la sagesse peut se trouver en commun.
Ce n'est pas là , Messieurs , que se bor-
( 36© ) senties salutaires effets de ces institutions académiques. Par cette perspective même d'une admission, par ces concours ouverts , par ces travaux commandés , vous entretenez , et autour de vous, et parmi vous une heureuse activité dans les esprits. Or , des assemblées littéraires, convenablement distribuées dans un empire , en combattant ainsi la paresse par l'amour-propre j déterminent, vers les travaux de l'esprit, tout ce qui est susceptible d'un aussi noble essor , et expriment , pour ainsi dire , d'une nation tous les trésors delà pensée. II est vrai qu'alors , comme il arrive dans une végétation abondante , une foule de productions médiocres se présentent à côté des bonnes. Mais le temps inexorable dévore tes premières; et les chefs-d'œuvre restent , pour briller seuls.
Mais ; de tous vos bienfaits , le plus précieux pour les âmes affectueuses , expansés, c'est de ramener incessamment à la
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( 36 1 ) société et ces esprits contemplatifs qui s'en retirent à leur insu, et ces caractères chagrins qui s'en arrachent avec humeur. Il en résulte un sentiment de bienveillance qui unit tous les les talens , comme il est vrai qu'un système d'analogies unit tous les arts. Ah! qu'ils ne viennent pas , tous ces écrivains farouches et superbes , qui ont vécu seuls , qu'ils ne viennent pas nous vanter les plaisirs de la solitude. Ces plaisirs n'étant guère que ceux qu'ils ont pu se donner à eux-mêmes, un tel éloge est suspect dans leur bouche , puisqu'il devient indirectement le leur. La sentence en a été portée dès l'institution de la société humaine : dans leur vie sauvage comme leur talent , étrangers aux affections les plus douces , comme aux convenances les plus sacrées , ils auront manqué le bonheur comme la gloire.
Ainsi , Messieurs , vous préservez les talens de cet isolement funeste , où trop sou-
vent ils s'éteignent , lorsqu'ils ont Pair de fermenter ; où trop souvent ils s'égarent , lorsque , restant fièrement seuls , ils veulent tracer la route ; où trop souvent enfin l'homme perd, en aménité , ce que l'écrivain paraîtrait gagner en culture : c'est-à-dire , que l'on puise , dans vos assemblées, et cette activité qui donne l'impulsion , et cette sagesse qui la modère , et cet esprit de sociabilité qui vient tout couronner. De ces trois avantages , le premier devient moins sensible dans notre siècle, et le troisième dans notre nation. Mais le second , j'entends ce ministère de mesure et d'ordre ^ acquiert plus d'importance que jamais , parce que , plus que jamais , vous aurez à réprimer tous les écarts d'une folle indépendance, je ne dis pas dans l'ordre politique. Le gouvernement, perdu, à la fin du dernier siècle, sous les nuages des factions sans cesse renaissantes , égaré ensuite dans ces régions d'un despotisme sans bornes,
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( 363 ) fixé enfin dans ce milieu que les passions ne connurent jamais , peut désormais en braver les orages. Elevant moins haut vos penses , vous aurez à combattre dans votre propre domaine. On prélude, autour de vous, à des systèmes nouveaux en littérature. On conteste des titres qu'une admiration de vingt siècles devrait avoir consacrés. Vous diriez que l'esprit humain est fatigué de ses plaisirs , ou importuné de la gloire de ses antiques modèles. Sauvez les lettres françaises de cette révolution dont les menacent ces écrivams , qui , sans doute , ne veulent secouer le ]Oug que parce qu'ils ne peuvent le porter. Apres tant de pertes, que notre gloire littéraire nous reste . Dans ces temps de calanntes , notre littérature est devenue , avec cette famdle de nos Rois , notre plus beau patrimoine. Pour déterminer parmi nous les plus grands succès littéraires , il suffit de diriger le géme d'un peuple b qui l'énergie et la grâce ne man-