‹ Œuvres de M. Maillet-Lacoste, ancien élève de l'École polytechnique, professeur de rhétorique au Collége royale de Rouen, membre des Académies du Gard et de RouenChapitre 5 sur 47 · ORDONNÉE PAR LA .CONVENTION · texte numérisé non relu

ORDONNÉE PAR LA .CONVENTION

(Imprimé le 21 janvier 1796, dans le journal intitulé le Censeur des journaux. )

J e suppose que , transporté chez un peuple inconnu , je visse tout l'appareil d'une grande fête nationale ; je me dirais : Peut-être est-ce aujourd'hui l'anniversaire d'une victoire êcïa* tante , ou d'une paix long-temps désirée , ou d'une révolution heureuse. Si j'apprenais que

l'objet d'une telle fête fût le supplice d'un homme qui aurait péri dans le cours d'une révolution sanglante, d'une révolution souillée par des crimes inouis : ces crimes, me diraisje, auront été sans doute son ouvrage; (i) peut-être est-ce un prince insensé et cruel qui aura voulu étendre au-delà des bornes l'autorité de ses pères. Pour lui la probité aura été une chimère , la religion un ridicule, la contrainte salutaire des lois un attentat, le cri respectable des peuples un blasphème ; (2) ou 3 au lieu d'un prince né sur le trône , peut-être est-ce un monstre né de la lie des factions qui aura usurpé tous les pouvoirs. L'envahissement des propriétés, la tyrannie des consciences, la proscription des talens , auront signalé cette désastreuse époque. Je suppose qu'un vieillard, auquel j'ou-

(1) Ce que Louis XVI ne fut pas,

(2) Ce que Robespierre fut.

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(3) vrirais ainsi mon âme, m'arrêtât et me dît : « Les derniers crimes dont votre imagination vient d'ébaucher la peinture , et d'autres encore , que je vous pardonne de ne pas pouvoir imaginer, ont effectivement souillé notre âge , mais ce n'est pas leur éclatante punition que nous célébrons ici, nous célébrons plutôt leur affreux prélude.

» Le prince qui à pareil jour fut conduit à l'échafaud n'y avait fait monter personne.

» S'il eût eu quelques vertus de moins, il n'aurait pas péri .

» Son prédécesseur , au milieu des transports d'amour de tout son peuple, disait: Qu'ai-je donc fait pour être tant aimé ? Lui, il aurait pu dire : Qu'ai-je donc fait pour être tant haï ?

» Revêtu d'immenses pouvoirs, il a mieux aimé les communiquer que d'en user. Il est, dans une longue suite de siècles, le seul prince qui ait voulu voir son peuple libre,

et îe seul qui ait été puni comme un tyran . » Surpris d'un récit aussi étrange, et déchiré tout ensemble par le contraste de ce que j'aurais imaginé d'abord et de ce que je viendrais d'entendre , je me croirais transporté dans une contrée barbare , où les idées de justice seraient effacées : je verserais de» larmes amères sur l'aveuglement de ce peuple; qui perpétuerait ainsi lui-même sa honte ,. en consacrant y en immortalisant ses propres écarts; et me hâtant de fuir une terre où le crime aurait des fêtes, je supplierais le Ciel de préserver à jamais ma patrie d'aussi déplorables excès.

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