‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 107 sur 398 · LIVRE III. — TABLEAU DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

LIVRE III. — TABLEAU DE LA FRANCE

posante. Vous rencontre» des villes , des bourgs . des pâturages ; vous vous croyez sorti des bois , mais ce ne sont là que des clairières. Les bois recommencent toujours ; toujours les petits chênes , j humble et monotone océan végétal , dont vous j apercevez de temps à autre, du sommet de quel- ! que colline, les uniformes ondulations. La forêt était bien plus continue autrefois. Les chasseurs pouvaient courir, toujours à l’ombre, de l’Allema- ! gne, du Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert > à Notre-Dame de Liesse. Bien des histoires se sont passées sous ces ombrages ; ces chênes tout charges de gui, ils en savent long, s’ils voulaient raconter. Depuis les mystères des druides jusqu'aux guerres du Sanglier des Ardennes , au quinziéme siècle ; depuis le cerf miraculeux dont l’apparition convertit saint Hubert, jusqu'à la blonde Iseult et son amant. Ils dormaient sur la mousse, quand l'époux d'Iseult les surprit ; mais il les vit si beaux, si sages , avec la large épée qui les séparait , il se retira discrètement.

Il faut voir, au delà de Givet, le Trou du Han , où naguère on n'osait encore pénétrer ; il faut voir les solitudes de Layfour et les noirs rochers de la Dame de Meuse, la table de l'enchanteur Maugis, l'ineffaçable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de Renaud. Les quatre Fils Aymon sont à Château-Renaud comme à Uzcs , aux Ardennes comme en I*anguedoc. Je vois encore la flleuse qui, pendant son travail, tient sur les genoux le précieux volume de la Bibliothèque bleue, le livre héréditaire, use, noirci dans la veillée ■.

Ce sombre pays des Ardennes ne se rattache pas i naturellement à la Champagne. Il appartient à l’évéché de Metz, au bassin de la Meuse, au vieux j royaume d’Ostrasie. Quand vous avez passé les blanches et blafardes campagnes qui s'éteudenl de Reims à Rethel , la Champagne est finie. Les bois I commencent ; avec les bois les pâturages , et les petits moutons des Ardennes. La craie a disparu ; le rouge mat de la tuile fait place au sombre éclat ! (le l'ardoise; les maisons s’enduisent de limaille ' de fer. Manufactures d'armes, tanneries, ardoisières , tout cela n'égaye pas le pays. Mais la race

est distinguée : quelque chose d’intelligent, de sobre, d'économe ; la figure un peu sèche , et taillée à vives arêtes. Ce caractère de sécheresse et de sévérité n'est point particulier à la petite Genève de Sedan ; il est presque partout le même. Le pays n'est pas riche, et l’ennemi à deux pas ; cela donne à penser. L’habitant est sérieux. L'esprit critique domine. C’est l'ordinaire chez les gens qui sentent qu’ils valent mieux que leur fortune.

Derrière cette rude et héroïque zone de Dauphiné, Franche-Comté. Lorraine, Ardennes, s’en développe une autre tout autrement douce, et plus féconde des fruits de la pensée. Je parle des provinces du Lyonnais, de la Bourgogne cl de la Champagne. Zone vineuse, de poésie inspirée, d’éloquence , d’élégante et ingénieuse littérature. Ceux-ci n'avaient pas, comme les autres, à recevoir et renvoyer sans cesse le choc de l'invasion étrangère. Ils ont pu , mieux abrités , cultiver à loisir la fleur délicate de la civilisation.

D’abord, tout près du Dauphiné, la grande et aimable ville de Lyon , avec son génie éminemment sociable , unissant les peuples comme les fleuves *. Celte pointe du Rhône et de la Saône 1 * 3 semble avoir élé toujours un lieu sacre. Les Segusii de Lyon dépendaient du peuple druidique des Éducs. Là, soixante tribus de la Gaule dressèrent l'autel d'Auguste , et Caligula y établit ces combats d'éloquence, où le vaincu était jeté dans le Rhône, s’il n'aimait mieux effacer son discours avec la langue 4. A sa place, on jetait des victimes dans le fleuve, selon le vieil usage celtique et germanique. On montre an pont de Saint- Nizicr l'arc merveilleux d’où l'on précipitait les taureaux.

La fameuse table de bronze , où on lit encore le discours de Claude pour l'admission des Gaulois dans le sénat , est la première de nos antiquités nationales , le signe de notre initiation dans le monde civilisé. Une autre initiation, bien plus sainte , a son monument dans les catacombes de Saint-Irénée, dans la crypte de Saint-Pothin, dans Fourrières , la montagne des pèlerins. Lyon fut le siège de l'administration romaine, puis de l'autorité ecclésiastique pour les quatre Lyonnaises

1 Là se lit comment le bon Renaud joua maint tour

à Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin,

s’étant fait humblement de chevalier maçon, et portant sur son dos des blocs énormes pour bâtir la sainte église de Cologne.

1 La Saône jusqu'au Rhône, et le Rhône jusqu'à la mer, séparaient la France de l'Empire. Lyon, bâtie surtout sur la rire gauche de la Saône, était une cité impériale; mais les comtes de Lyon relevaient de la France pour les faubourgs de Saint-Just et de Saint-Irénée.

5 Seneca :

Vidi duobus imminens Huviis jugiim,

Qticxl Pliurbus ortu semper obrerso vïdet, Uhi Rhodanus inçens imnc prxrapido finit, Ararque dubitans quo »uos cursus agat .

Tacilus quietii alluil ripas radis.

4 Sueton., in C. Caligula. — Juvénal, I, 48 :

Patient ut nudis pre-stil qui calcihus anj-uenr, Aul I.U[-dunens» m rlietor dicturui ad aram.

(Lyon, 'Fours, Sens el Rouen), c’est-à-dire pour toute la Celtique. Dans les terribles bouleversements des premiers siècles du moyen âge , cette grande ville ecclésiastique ouvrit son sein à une foule de fugitifs, et se peupla de la dépopulation générale , a peu près comme Constantinople concentra peu à peu en elle tout l'empire grec , qui reculait devant les Arabes ou les Turcs. Cette population n'avait ni champs ni terre , rien que ses bras et son Rhône ; elle fut industrielle et commerçante. L’industrie y avait commence dès les Romains. Nous avons des inscriptions lumulaires : A la mémoire d'un vitrier africain, habitant de Lyon '. A la mémoire d'un vétéran de a légions, marchand de papier 7. Celte fourmilière laborieuse 3 , enfermée entre les rochers et la rivière , entassée dans les rues sombres qui y descendent, sous la pluie cl rélernel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant cl sa poésie. Ainsi notre Maître Adam, le menuisier de Nevcrs, ainsi les ineislersœnger de Nuremberg et de Francfort, tonneliers, serruriers, forgerons , aujourd'hui encore le ferblantier de Nuremberg. Ils révèrent dans leurs cités obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, et ce beau soleil qui leur était envié. Ils martelèrent dans leurs noirs ateliers des idylles sur les champs, les oiseaux et

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