‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 106 sur 398 · ISIS · texte numérisé non relu

ISIS

le véritable defentor cicitatis. Celle croix , si haut dressée sur la Grande Chartreuse dans les neiges et { les orages, elle a été pour le pays le signe de la liberté. L’cvèquc Isaru chassa les Sarrasins du Dau- 1 phiné en 96$; et jusqu’en 104 i . où l’on place Favénement des comtes d’Albon comme Dauphins, Grenoble, disent les chroniques, « avait toujours été un franc- alleu de l’évéque. » C’est aussi par des conquêtes sur les évêques que commencèrent les comtes poitevins de Die et de Valence. Ces barons s’appuyèrent tantôt sur les Allemands, tantôt sur les mécréants du Languedoc

Besançon 3, comme Grenoble, est encore une ; république ecclésiastique, sous son archevêque, prince d’Empirc, et son noble chapitre *. Mais l’éternelle guerre de la Franche-Comté contre l'Allemagne y a rendu la féodalité plus pesante. La longue muraille du Jura avec scs deux portes de Joux et de la Pierre-Pertuis , puis les replis du Doubs, c’étaient de fortes barrières 4. Cependant Frédéric Barberousse n’y établit pas moins scs enfants pour un siècle. Ce fut sous les serfs de l’église, à Saint- Claude, comme dans la pauvre Nantua, de l’autre côté de la montagne, que commença l’industrie de ces contrées. Attachés à la glèbe, ils taillèrent d’abord des chapelets pour l’Espagne et pour l'Italie;

1 D’abord les Vauüois , plus tard les protestants. Dans le seul département de la Drôme, il y a environ treute quatre mille calvinistes ( Peuchet et Chaulnire , Statistique, etc.). On se rappelle la lutte atroce du baron des Adrets et de Montbrun. — Le plus célèbre des protestants dauphinois fut Isaac Css.iijIk>u, fds du ministre de Bourdeaux sur le Roubion, né en 1559 ; il est enterré à Westminster.

3 L'ancienne devise de Besançon était : /'/#// a Dieu! — A Salins, on lisait sur la porte d'tin des forts où étaient les salines, la devise de Philippe le Bon : Autre n'auray. Plusieurs monuments de Dijon portaient celle de Philippe le Uardi : Moult me tarde. — A Besancon , naquit l'illustre diplomate Granvelle, chancelier de Charles-Quint, mort en 1564.

* De même à l'abbaye de Saint-Claude , transformée en évêché en 1741, les religieux devaient faire preuve de noblesse jusqu'à leur trisaïeul paternel et maternel.

Les chanoines devaient prouver seize quartiers , huit de chaque côté.

4 Peuchet cl Chanlairc, Statistique du Jura. La Franche-Comté est le pays le mieux boisé de la France. On compte trente forêts sur la Saône , le Doubs et le Lougtiou. — Beaucoupde fabriques de boulets, d’armes, rtc. Beaucoup de chevaux et de Ixcufs, peu de moutons; mauvaises laines.

5 Ausouc a consacré un poème à l’éloge de la Moselle.

Salve admis lamlale ■ jri», laudate rolonit.

Dijuata imperio debent cui murnia Beljsr!

Amnis odorilero ju ja vitea comité Itaeelio,

aujourd’hui qu’ils sont libres, ils couvrent les routes de la France de routiers et de colporteurs.

Sous son évéque même, Metz était libre, comme Liège, comme Lyon; elle avait son échevin, scs T reixe, ainsi que Strasbourg. Entre la grande Meuse et la petite (la Moselle, Moeula )\ les trois villes ecclésiastiques, Metz, Toul et Verdun 6, placées en triangle, formaient un terrain neutre, une Ile, un asile aux serfs fugitifs. Les juifs même, proscrits partout, étaient reçus dans Metz. C’était le border français entre nous et l’Empire. Là, il n'y avait point de barrière naturelle contre l'Allemagne, comme en Dauphiné et en Franche-Comté. Les beaux ballons des Vosges, la chaîne même de l'Alsace, ces montagnes à formes douces et paisibles, favorisaient d'autant mieux la guerre. Cette terre ostrasienne, partout marquée des monuments carlovingicns 7, avec ses douze grandes maisons, ses cent vingt pairs, avec son abbaye souveraine de Remiremont, où Charlemagne et son Gis faisaient leurs grandes chasses d’automme, où l'on portait l’épée devant l’ahhcssc #, la Lorraine offrait une miniature de l'empire germanique. L’Allemagne y était partout pêle-mêle avec la France, partout se trouvait la frontière. Là aussi se forma, et dans les vallées de la Meuse cl de la Moselle, et dans les fo-

Consite jrsmineas amnis viriilinimc ripa» :

Salve, niajua paren» frujumque virùinque, Mosella s Sur les tuteurs des habitants des Trois- Évêchés, et de la Lorraine en général, royes le Mémoire manuscrit de M. Turgot, qui sc trouve à la bibliothèque publique ! de. Metz : Description exacte et fidele du poye etc,

) — Les trois évêques étaient princes du Saint Empire.

! — Le comté «le Créaiigc, cl la baronnie de Feucslrani’c | étaient deux francs-alleux de l'Empire.

7 On voyait è Metz le tombeau de Louis le Débonnaire ' et l’original «les Annales de Metz, MSS. «le St>4. — Lrs | abeilles , dont il est si souvent question dans les capitulaires, et qui donnaient à Metz son hydromel si vanté, étaient soignées avant la révolution par les curés et les ermites, elles sont aujourd'hui fort négligées. Depuis cinquante sus, la récolte de miel est diminuée de moitié. Peuchet et Chanlairc, Statistique de la Meurlhe.

* Pigauiol de la Force, XIII. Elle était pour moitié dans la justice de la ville, et nommait , avec son chapitre, «les députés aux états de Lorraine. — La doyenne et la sacristaine disposaient chacune de quatre cures. La êonuer, ou receveuse, partageait avec l'abbesse In justice de Valdajoz ( val-de-joux), consistant eti dixneuf villages; tous les essaims d'abeilles qui s’y trouvaient lui apjuirtenaicnt de droit. L'abbaye avait un grand prévôt, un grand et un petit chancelier, un grand noHzicr.e te. — Pour être dame de Dcmiremoul, il fallait prouver deux cents ans de noblesse des deux côtés. — Pour être clianoinesse, ou demoieelle à Kpinal, il fallait prouver quatre générations de pères et mères nobles.

rôts des Vosges, une population vague et flottante, qui ne savait pas trop son origine, vivant sur le commun, sur le noble et le prèlre. qui les prenaient tour à tour à leur service. Metz était leur ville, à tous ceux qui n’en avaient pas. ville mixte s'il en fut jamais. On a essayé en vain de rédiger en une coutume les coutumes contradictoires de cette Babel.

F.a langue française s'arrête en Lorraine, et je n'irai pas au delà. Je m'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde germanique est dangereux pour mot. Il y a là un toutpuissant lotos qui fait oublier la patrie. Si je vous découvrais, divine flèche de Strasbourg, si j’apercevais mon héroïque Rhin, je pourrais bien m'en aller au courant du fleuve, bercé par leurs légendes *, vers la rouge cathédrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu'à l'Océan ; ou peut-être resterais-je enchanléaux limites solennelles desdeux empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque fameuse église de pèlerinage, au monastère de celte noble religieuse, qui passa trois cents ans à écouter l'oiseau de la forci *.

Non, je m'arrête sur la limite des deux langues, en Lorraine, au combat des deux races, au Chêne den Partisans *, qu’on montre encore dans les Vosges. La lutte de la France et de l'Empire, de la 1 ruse héroïque4 et de la force brutale, s’est personnifiée de bonne heure dans celle de l'Allemand Zwcntcbold, et du Français Rai nier (Renier, Renard?), d'où viennent les comtes de Hainaut. La guerre du Loup et du Renard est la grande légende du nord de la France, le sujet des fabliaux et des poèmes populaires : un épicier de Troyes a donné nu quinzième siècle le dernier de ces poèmes5, Pen-

1 Un duc d'Alsace cl de Lorraine, au septième siècle, souhaitait un Hls ; il n'eut qu'une fille aveugle, et la Ht exposer. Un Ris lui viul plus tard , qui ramena la lillr au vieux duc, devenu farouche et triste, solitairement retiré dans le chiteau d'Hohcnbourg. Il la repoussa d'almrd , puis se laissa fléchir, et fonda pour elle un monastère, qui depuis s'appela de son nom, sainte Odile. On découvre de la hauteur Badcn et l'Allemagne. l)e toutes parts les rois y venaient en pèlerinage : l'empereur Charles IV, Richard Cceur-de-Lion , un roi de | Danemarck, un roi de Chypre, un pape... Ce monastère reçut la femme de Charlemagne et celle de Charles le | Gros. — A Winstein, au nord du Bas-Rhin , le diable • garde, dana un château taillé dans le roc, de précieux trésors. — Entre Haguenau et Wissembmtrg, une flamme ! fantastique sort de la fontaine de la poix ( Pechelbrunucu) ; cette flamme , c'est le chanteur, le lànldme d'un ancien seigneur qui expie sa tyrannie, etc. — Le génie ' musical et enfantin de l'Allemagne commence avec ses poétiques légendes. Les ménétriers d'Alsace tenaient régulièrement leurs assemblées. Le sire de Rapolstein s'intitulait le Hoi det Piolone. Les violons d'Alsace dé-

liant deux ccnt cinquante ans la Lorraine eut des ducs Alsaciens d’origine, créatures des empereurs, et qui, au dernier siècle, ont fini par être empereurs. Ces ducs furent presque toujours en guerre avec l'évéque et la république de Metz •, avec la Champagne, avec la France; mais l’un deux ayant épousé, en 1255, une fille du comte de Champagne, devenus Français par leur mère, ils secondèrent vivement la France contre les Anglais, contre le parti anglais de Flandre et de Rrctagne. Ils se firent tous tuer ou prendre en combattant pour la France, à G>u rirai, à Cassel, à Crécy, à Auray. Une fille des frontières de Lorraine et Champagne, une pauvre paysanne, Jeanne d’Arc, fit davantage : elle releva la moralité nationale; en elle apparat, pour la première fois, la grande image du peuple, sous une forme virginale et pure. Par elle, la Lorraine se trouvait attachée à la France. Le duc même, qui avait un instant méconnu le roi et lié les pennons royaux à la queue de son cheval, maria pourtant sa fille à un prince du sang, au comte de Bar, René d'Anjou. Une branche cadette de cette famille a donné dans les Guise des chefs au parti catholique contre les calvinistes alliés de l’Angleterre et de la Hollande.

En descendant de Lorraine aux Pays-Bas par les Ardennes, la Meuse, d’agricole et industrielle, devient de plus en plus militaire. Verdun et Stenay, Sedan, Mézières et Givct , Macstrichl, une foule de places fortes , maîtrisent son cours. Elle leur prête ses eaux , elle les couvre ou leur sert de ceinture. Tout ce pays est boisé, comme pour masquer la défense et l’attaque aux approches de la Belgique. La grande forêt d’Ardennc , la profbnde (ar duinn )« s'étend de tous chiés, plus vaste qu’im-

pendaient d'un seigneur , et devaient se présenter ceux de la haute Alsace à Rapolstein , ceux de la basse à Bischewiller.

3 A cdté de cette belle légende, où l'extase produite pAr l'har mouie prolonge la vie pendant des siècles , plaçons l'histoire de cette femme qui, sous Louis le Débonnaire, entendit l'orgue pour la première fois , et mourut de ravissement. Ainsi, dans les légendes allemandes , la musique donne la vie et la mort.

5 Dans l'arrondissement de Neufchàteau. Cet arbre a dix-sept pieds de diamètre. Depping, II.

4 Guill. Britonis Philipp., lib. X :

Qui (Lolharinj;i) cùm timplieihus loleant termonibus un .

Non tamen in facti* ilà delirare vidcotur.

5 l ot/, les Notices des Manuscrits de la Biblolhèquc royale, A la suite des Mémoires de l'Académie des Inscriptions.

5 A Metz, naquirent le maréchal Fabert, Cuslinrs . et cet audacieux et infortuné Pilâtre des Rosiers , qui le premier osa s'embarquer dans un ballon. L'Édit de Nantes en chassa les Ancillou.

Page 1