LIVRE 111. - TABLEAU DK LA FRANCE
un paradis moral de doux songes el de visions ; en dédommagement de la nature qui leur manquait , ils sc donnèrent Dieu. Aucune classe d'hommes n’alimcnla de plus de victimes les bûchers du moyen âge. Les Vaudois d'Arras eurent leurs martyrs, comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand Valdo, Vaudois ou pauvres de Lyon, comme on les appelait, tâchaient de revenir aux premiers jours de l'Évangile. Ils donnaient l'exemple d’une louchante fraternité ; et cette union des cœurs ne tenait pas uniquement à la communauté des opinions religieuses. Longtemps apres les Vaudois, nous trouvons à Lyon des contrats, où deux amis s’adoptent l’un l’autre, et mettent en commun leur fortune el leur vie *.
Le génie de Lyon est pins moral, plus sentimental du moins, que celui de la Provence; celte ville appartient déjà au Nord. Cest un centre du Midi, qui n’est point méridional, el dont le Midi ne veut pas. D'autre part la France a longtemps renié Lyon, comme étrangère, ne voulant point reconnaître la primalic ecclésiastique d’une ville impériale. Malgré sa belle situation sur deux fleuves , entre tant de provinces, elle ne pouvait s’étendre. Elle avait derrière, les deux Bourgognes, c’est- à-dire la féodalité française, el celle de ITimpire; devant, les Cévenncs, et ses envieuses. Vienne cl Grenoble.
En remontant de Lyon au nord , vous avez à choisir cotre Chàlons et Aulun. Les Segusii lyonnais étaient une colonie de celle dernière ville 1 * 3. Aulun , la vieille cité druidique s, avait jeté Lyon
1 Après avoir rédigé cet acte, le* frères adoptifs
s’envoyaient des chapeaux de fleurs et des cœurs d’or.
3 Gallia Christiana , t. IV. — Dans un diplôme de l’an 1 180, Philippe Auguste reconnaît cpie Lyon et Autun ont l’une sur l'autre, quand l'un des siégea vient à vaquer, le droit de régale et d’adminislratiou. — L’évêque d’Autnn était de droit président des étals de Bourgogne. — On sc rappelle les liaisons qui existaient entre saint Léger, le fameux évêque d’Autun, et l’évêque de Lyon.
3 Autun avait dans ses armes, d'abord le serpent druidique ( ray. liv. Irr, c. 2, pour l’œuf de serpeut), pois le porc, l’anitnal qui se nourrit du glaud celtique. Rosny, p. 200. — D’après les privilèges d'Autun , le chef des armes et de la justice s'appelait Fitrg ( Vergobrel ). Courtépée , Description de la Bourgogne ,
* Entre Aulun et Saint-Prix, on trouve des laves boueuses. L’abbé Soulavie a découvert un volcan à
Dre vin, à cinq lieues est d'Autun. Mémoires de l'Académie de Dijon, 1783. — La grotte d'Argenlal est célèbre pour ses belles cristallisations. Millin , 1 , 343. — On trouve aussi , aux environs, de l’argent, du cuivre, du fer. Rosny, p. 281.
au confluent du Khùnc el de la Saône, à la pointe de ce grand triangle celtique, dont la base était l'Océan , de la Seine à la Loire. Aulun et Lyon , la mère et la fille, ont eu des destinées toutes diverses. La fille, assise sur la grande route des peuples, belle , aimable el facile , a toujours prospéré el grandi ; la mère, chaste et sévère, est restée seule sur son torrentueux Arroux , dans l'épaisseur de ses forêts mystérieuses, entre ses cristaux et scs laves 4 * *. C’est elle qui amena les Romains dans les Gaules, et leur premier soin fut d’élever Lyon contre clic. En vain, Autun quitta son nom sacré de Bibractc pour s'appeler Augustodunum . cl enfin Flavia ; en vain elle déposa sa divinité *, el se fit de plus en plus romaine4. Elle déchut toujours ; toutes les grandes guerres des Gaules se décidèrent autour d'elle et contre elle7. Elle ne garda pas même ses fameuses écoles. Ce qu’elle garda, ce fut son génie austère. Jusqu'aux temps modernes, elle a donné des hommes d’Etat, des légistes, le chancelier Rolin , les Montholon, les Jeannin, et tant d’autres. Cet esprit sévère s’étend loin à l’ouest et au nord. Les Dupin sont de Clamecy; de Vézclai, Théodore de Bèze, l’orateur du calvinisme, le verbe de Calvin.
La sèche el sombre contrée d’Autun et du Morvan n’a rien de l'aménité bourguignonne. Celui qui veut connaître la vraie Bourgogne, l'aimable el vineuse Bourgogne, doit remonter la Saône par (Huilons, puis tourner par In Côte-d’Or au plateau de Dijon , et redescendre vers Auxerre ; bon pays , où
3 Inscription trouvée à Autun :
BR AK BIBHACTI
p. caprIl pacatds I h û I VIH AUCC5TA.
( Millin, 1,337.)
6 II semble que l'aristocratie se livra entièrement à Rome, tandis que le parti druidique et populaire chercha h ressaisir l'indépendance. • Le sage gouvernement d'Autun, «lit Tacite, comprima la révolte «les bandes fanatiques de Maricus, Buie de la lie du peuple, qui sc donnait pour uu dieu et pour le libérateur des Gaules (Annal., I. Il, c. 01 ). » On a vu , au liv. I*', la révolte de Sacrovir. — Enfin les Bagaudes saccagèrent deux foi» Autuu. Alors furent fermées les écoles Bosniennes, que le grec Eumènc rouvrit sous le patronage de Constance Chlore. — François !*«■ visita Autun eu 1521, et la nomma - ta Rome française. » Autun avait été appelée la sœur de Rome, aelou Eumènc , ap. Scr. fr., I , 712,716,717.
7 Elle fut presque ruinée par Aurélien , au temps de sa victoire sur Tétrîcus, qui y faisait frapper scs médailles. — Saccagée par les Allemands en 280, par 1rs Bagaudes sous Dioclétien , par Attila en 451 , par les
les villes mettent des pampres dans leurs armes *. où tout le monde s'appelle frère ou cousin, pays de bons vivants et de joyeux noéls*. Aucune province n'eut plus grandes abbayes , plus riches , plus fécondes en colonies lointaines : Saint-Benigne à Dijon ; près de Mâcon, Cluny ; enfin Clteaux. à deux pas de Châlous. Telle était la splendeur de ces monastères, que Cluny reçut une fois le pape , le roi de France, et je ne sais combien de princes avec leur suite, sans que les moines se dérangeassent. Clteaux fut plus grande encore, ou du moins plus féconde. Elle est la mère de Clairvaux, la mère de saint Bernard ; son abbé, Vabbé de s abbés , était reconnu pour chef d'ordre, en 1491, par trois mille deux cent cinquante- deux monastères. Ce sont les moines de Clteaux qui, au commencement du treizième siècle, fondèrent les ordres militaires d'Espagne, et prêchèrent la croisade des Albigeois, comme saint Bernard avait prêché la seconde croisade de Jérusalem. La Bourgogne est le pays des orateurs, celui de la pompeuse cl solennelle éloquence. C’est de la partie élevée de la province , de celle qui verse la Seine, de Dijon et de Monlbar, que sont parties les voix les plus retentissantes de la France, celles de saint Bernard, de Bossuet et dcBuffbn. Mais l'aimable sentimentalité de la Bourgogne est remarquable sur d'autres points, avec plus de grâce au nord , plus d'éclat au midi. Vers Scinur, la bonne madame de Chantal , et sa petite fille, madame de Sévigné; à Mâcon, Lamartine, le poète de l'âme religieuse et solitaire; à Charolles, Edgard Ouincl, celui de l'histoire et de l’humanité *.
La France n'a pas d'élément plus liant que la Bourgogne , plus capable de réconcilier le Nord et le Midi. Scs comtes ou ducs, sortis de deux branches des Capcts, ont donné, au douzième siècle, des souverains aux royaumes d’Espagues; plus lard, à la Franche-Comté, â la Flandre, à tous les Pays - Bas. Mais ils n'ont pu descendre la vallée de la Seine, ni s'établir dans les plaines du centre,
Sarrasins en 753, par les Normands en 886 et 805. En 024, ou ne put en éloigner le* Hongrois qu’à prix d’argent. Histoire d'Autun, par Joseph de Rosny, 1802.
1 f'oy. les armes de Dijon et de Dcaune. — Un basrelief de Dijon représente les triumvirs tenant chacun un gobelet. Ce trait est local. — La culture de la vigne. *i ancienne dans ce pays, a singulièrement influé sur le caractère de son histoire , en multipliant la population dans les classes inférieures. Ce fut le principal théâtre de la guerre des Bagaudes. En 1030, les vignerons se révoltèrent sous la conduite il’un ancien soldat, qu'ils appelaient le roi Nachas.
* y otj, le curieux recueil de la Monnoyc. — Piron était de Dijon ( né en 1640 , mort en 1727). — La Fit*
malgré le secours des Anglais. Le pauvre roi de Bourges *, d'Orléans et de Reims, l'a emporté sur le grand-duc de Bourgogne. Les communes de France, qui avaient d’abord soutenu celui-ci, se rallièrent peu à peu contre l'oppresseur des communes de Flandre.
Ce n’est pas en Bourgogne que devait s’achever le destin de la France. Celle province féodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et démocratique à laquelle elle tendait. Le génie de la France devait descendre dans les plaines décolorées du centre , abjurer l’orgueil et l’enflure , la forme oratoire elle-mcme, pour porter son dernier fruit, le plus exquis, le plus français. La Bourgogne semble avoir encore quelque chose de ses Burgundes; la séve enivrante de Bcaune et de Mâcon trouble comme celle du Rhin. L’éloquence bourguignonne tient de la rhétorique. L'exubérante beauté des femmes de Vermanton et d'Auxerre n’exprime pas mal celte littérature et l'ampleur de ses formes. La chair et le sang dominent ici ; l’enflure aussi , et la sentimentalité vulgaire. Citons seulement Crébillon , Longcpierrc cl Sedaine. Il nous faut quelque chose de plus sobre et de plus sévère pour former le noyau de la France.
C’est une triste chute que de tomber de la Bourgogne dans la Champagne, de voir, après ccs riants coteaux , des plaines basses et crayeuses. Sans parler du désert de la Champagne-Pouilleuse . le pays est généralement plat, pâle, d’un prosaïsme désolant. Les bêles sont chétives ; les minéraux , les plantes peu variées. De maussades rivières traînent leur eau blanchâtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La maison, jeune aussi, et caduque en naissant , tâche de défendre un peu sa frêle existence en s'encapuchonnant tant qu’elle peut d’ardoises, au moins de pauvres ardoises de bois; mais sous sa fausse ardoise, sous sa peinture délavée par la pluie, perce la craie, blanche, sale, indigente.
I)c telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Châlons n'est guère plus gaie que ses plaines.
de» Fous se célébra à Auxerre jusqu'en 1407. — Les chanoines jouaient à la balle ( pelota ), jusqu’en 1538, dans la nef de la cathédrale. Le dernier chanoine fournissait la balle , et la donnait au doyen ; la partie finie, venaient les danses et le banquet. Millin, I.
8 I/autcur d'dhaseént* t né b Bourg, a été élevé à Charollcs.
N'oublions pas non plus la pittoresque et mystique petite ville de Paray-le-Monial, où naquit la dévotion du Sacré-Cœur, où mourut madame de Chantal. Il y a certainement un souille religieux sur le pays du traducteur de la .Symbolique , et de l'auteur de Solitude, MM. Guignaut et Dargiud.
4 On sait qu'on nomma ainsi Charles VII.