‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 111 sur 398 · LIVRE 111. - TABLEAU I)E LA FRANCK · texte numérisé non relu

LIVRE 111. - TABLEAU I)E LA FRANCK

Troyes est presque aussi laide qu'industrieuse Reims est triste dans la largeur solennelle de ses rues, qui Tait paraître les maisons plus basses encore; ville autrefois de bourgeois et de prêtres, vraie sœur de Tours, ville sucrée et tant soit peu dévoie; chapelets et pains d'épices, bons petits draps , petit vin admirable , des foires et des pèlcrindges.

Ces villes, essentiellement démocratiques et antiféodales. ont été l'appui principal de la monarchie. La Coutume de Troyes, qui consacrait l'égalité des partages, a de bonne heure divisé et anéanti les forces de la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours sc divisant, put se trouver morcelée en cinquante, et cent parts, à la quatrième génération. Les nobles appauvris essayèrent de se relever en mariant leurs filles à de riches roturiers. La même coutume déclare que le ventre anoblit7. Cette précaution illusoire n’empêcha pas les enfants des mariages inégaux de sc trouver fort près de la roture. La noblesse ne gagna pas à cette addition de nobles roturiers. Enfin , ils jetèrent la vainc honte, et se firent commerçants.

Le malheur , c’est que ce commerce ne sc relevait ni par l'objet, ni par la forme. Ce n'était point le négoce lointain, aventureux, héroïque, des Catalans ou des Génois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'était pas de luxe ; on n’y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands et Petits Arts de Florence, où des hommes d’Etat, tels que les Médicis, trafiquaient des nobles produits de l’Orient et du Nord , de soie , de fourrures , de pierres pré-

1 Le» anciens mars de Troyes étaient bâtis avec des débris de monuments romain» , des corniches , des chapiteaux, de» pierre» chargée» d’inscriptions, etc,, comme le» murs d'Arles et de Narbonne.

La grand* ville de Bar-sur-Saigne

A fait trembler Troyc en Champaignc. 'Froimirt.)

2 Cette noble&se de mère se trouve ailleurs aussi en France, et même sous la première race {l'oy. Bcaumanoir). Charles V ( 15 novembre 1570) assujettit les nobles de mère au droit de franc fief. A la deuxième rédaction de la coutume de Chaumont, les nobles de père réclament contre; LouisXII ordonne que la chose reste en suspens. — La coutume de Troyes consacrait l'égalité de partage entre les enfants ; de là l’aflaiblisscment de la noblesse. Pat exemple, Jean, sire de Dampicrrr. vicomte de Troyes, décéda, laissant plusieurs enfants qui partagèrent entre eux la vicomté. Par i’rflet des partages successifs, Eustache de Continus en posséda un tiers, qu’il céda à un chapitre de moines. Le second tiers fut divisé en quatre parts, et chaque part en douze lots, lesquels se sont divisés entre diverses maisons et les domaines de la ville et du roi.

3 Urbain IV était fils d’un cordonuier de Troyes. Il

cieuses. L’industrie champenoise était profondément plébéienne. Aux foires de Troyes, fréquentées de toute l’Europe , on vendait du fil, de petites étoffes , des bonnets de coton , des cuirs2 3 : nos tanneurs du faubourg Saint-Marceau sont originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si nécessaires à tous , firent la richesse du pays. Les nobles s’assirent de bonne grâce au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne pouvaient, dans ce tourbillon d’étrangers qui affluaient aux foires, s'informer de la généalogie des acheteurs, et disputer du cérémonial. Ainsi peu à peu commença l'égalité. Et le grand comte de Champagne aussi , tantôt roi de Jérusalem, et tantôt de Navarre , il se trouvait fort bien de l’amitié de ccs marchands. Il est vrai qu’il était mal vu des seigneurs 4, et qu’ils le traitaient comme un marchand lui-raéme, témoin l’insulte brutale du fromage mou , que Robert d’Artois lui fit jeter au visage.

Cette dégradation précoce de la féodalité, ccs grotesques transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu contribuer à égayer l’esprit champenois, et lui donner ce tour ironique de niaiserie maligne qu’on appelle, je ne sais pourquoi . naïveté 3 dans nos fabliaux. C’était le pays des bons contes, des facétieux récits sur le noble chevalier, sur l'honnétc et débonnaire mari, sur M. le curé et sa servante. Le génie narratif qui domine en Champagne, en Flandre, s'étendit en longs poëmcs , en belles histoires. La liste de nos poêles romanciers s'ouvre par Chrétien de Troyes et Guyol de Provins 6. Les grands seigneurs du pays écri-

y bâtit Saint-Urbain, et fit représenter sur une tapisserie son père faisant des souliers.

4 Et souvent aussi mal vu dea prêtres. Les comtes de Champagne protégèrent saint Bernard, mais ils protégèrent également Abailard , son rival. C’est sur l’Ardussun , entre Nogenl et Pont-sur-Seine , qu'il fonda le Paradct.

3 L’ancien type du paysan du nord de la France, est l'honnétc Jacques, qui pourtant tiuit par faire la Jacquerie. Le même, considéré comme simple et débonnaire, s'appelle Jeanuol ; quand il tombe dans un désespoir enfantin, et qu’il devient rageur, il prend le nom de Jocrisse. Enrôlé par la révolution , il s’est singulièrement déniaisé , quoique sous la restauration on lui ait rendu le nom de Jean-Jean. — Ces mots divers ne désignent pas des ridicules locaux , comme ceux d' Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie. — Les noms le plus communément portés par les domestiques, dans la vieille France aristocratique, étaient des noms de provinces ; Lorrain , Picard , et surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus disciplinaire des provinciaux , quoique sous sa simplicité apparente il y ait beaucoup de malice et d'ironie.

3 Que l'on persiste à tort à nommer Kiot de Pro-

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vent eux-mêmes leurs gestes: Villc-Hardouin, Joinville, et le cardinal de Retz nous ont conté euxmêmes les croisades et la Fronde. L'histoire et la satire sont la vocation de la Champagne. Pendant que le comte Thibaut faisait peindre ses poésies sur les murailles de son palais de Provins, au milieu des roses orientales , les épiciers de Troyes griffonnaient sur leurs comptoirs les histoires allégoriques et satiriques de Renard et Isengrin. Le plus piquant pamphlet de la langue est dù en grande partie à des procureurs de Troyes 1 ; c'est la satire Méuippéc.

Ici , dans cette naïve et maligne Champagne , se termine la longue ligne que nous avons suivie , du Languedoc et de la Provence par Lyon et la Bourgogne. Dans celte zone vineuse et littéraire, l'esprit de l’homme a toujours gagné en netteté , en sobriété. Nous y avons distingue trois degrés : la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi, l’éloquence cl la rhétorique bourguignonne 2; la grâce et l’ironie champenoise. C’est le dernier fruit de la France cl le plus délicat. Sur ces plaines blanches , sur ces maigres coteaux, mûrit le vin léger du Nord, plein

vence, d'après l’orthographe de l'Allemand Wolfram j von Eschenbach. Cette ingénieuse rectification est du ; jeune et savant M. Michel, qui a déjà tant fait pour l'illustration des antiquités littéraires de la France.

1 Passerai et Pithou. — L'esprit railleur du nord de 1 la France éclate dans les fêtes populaires. Eu Cham- j pagne et ailleurs , roi de l'aumône ( bourgeois élu pour ; délivrer deux prisonniers , etc. ) ; roi de l'ètcuf ( ou de ! la balle) (Dupin, Deux-Sèvres); roi de » Arbalétrier» 1 avec ses chevaliers ( Cnmbry, Oise ,11); roi de » guêtifs ou pauvres, encore en 1770 (almanach d'Artois, 1770) ; roi de» rosier» ou des jardiniers, aujourd'hui encore en , Normandie, Champagne , Bourgogne , etc. — A Paris, | fête» de» aoua-diuert» ou dincrts-totll» , qui faisaient un ; évêque des fous, l'encensaient avec du cuir brûlé; ou cliautait des chansons obscènes ; on mangeait sur l'autel. — A Évreux , le Ier mai, le jour de Saint- Vital , c'était la fête de» cornard», on sc couronnait de feuillages, les prêtres mettaient leur surplis à l'envers , et sc jetaient les uns aux autres du sou dans les yeux; les ( sonneurs lançaient des caste- mu seaux (galettes). —

A Beauvais, on promenait une fille et un enfant sur un Ane... à la messe, le refrain chanté eu choeur était Uikan! — A Reims, les chanoines marchaient sur deux files, ; Iraiiiant chacun un hareng, chacun marchant sur le j hareng de l'autre... — A Bouchaiu, fête du firénU de» , étourdi »; à Cliàlons sur-Saôuc, des gaillardon» ; h Paris, I des enfunt» tan» touci , du régiment de la calotte , et de la confrérie de l’alogau. — A Dijon , procession de la mire folle. — A ilarfli ur, au mardi gras, fête de la acte.

( Dans les armes du président Cossé-Brissac, il y «avait une scie. ) Les magistrats baisent les dents de la scie. Deux masques portent le bdton frise ux ( montants de la scie). Puis ou porte le bdlon fnaetir à un époux qui bat

de caprice * et de saillies. A peine doit-il quelque chose à la terre; c’cst le (ils du travail, de la société 4. Là crut ausâi cette chote légère 5 , profonde pourtant, ironique à la fois et rêveuse, qui retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux.

Par les plaines plates de la Champagne , s’en vont nonchalamment le fleuve des Pays-Bas, le fleuve de la France , la Meuse, et la Seine avec la Marne son acolyte. Ils vont, mais grossissant, pour arriver avec plus de dignité à la mer. Et la terre elle-même surgit peu à peu en collines dans l’Ile-de- France , dans la Normandie , dans la Picardie. La France devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la létc basse en face de l'Angleterre ; elle se pare de forets et de villes superbes , elle enfle ses rivières, elle projette en longues ondes de magnifiques plaiues, et présente à sa rivale cette autre Angleterre de F'Iandre et de Normandie *.

Il y a là une émulation immense. Les deux rivages sc haïssent et se ressemblent. Des deux cùlés, dureté, avidité, esprit sérieux et laborieux. La vieille Normandie regarde obliquement sa fille triomphante , qui lui sourit avec insolence du hauf

su femme. — Dès le temps de la conquête de Guillaume, existait l'association de 1a cher ale rie d’ //on/leur.

7 Sur la montagne de Langrcs, naquit Diderot. CYsl la transition entre la Bourgogne et la Champagne. Il réunit les deux caractères.

* Cela doit s'entendre , non-seulement du vio , mais de la vigue. Les terres qui dounrnt le vin de Champagne semblent capricieuses. Les gens du pays assurent que dans une pièce de trois arpents parfaitement semblables , il n'y a souvent que celui du milieu qui donne de bon vin.

4 Une terre qui , semée de froment, occuperait cinq ou six ménages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes, femmes et enfants, lorsqu'elle est plantée de vignes. Onsailcomhien le vindcChampagne exige de façon. Bourgeois- Jersaint , Statistique de la Marne, p. 81. — L’étranger (Russie, Angleterre, Allemagne) en consomme aujourd'hui plus que la France. Nous préférons le vin de Bourgogne. C’est qu'après tant de troubles et d'agitations , nous n'avons plus besoin d'éveiller l'esprit en agaçant les nerfs, mais plutôt de fortifici Je corps.

* La Fontaine dit de lui-même :

Je suis chose légère, et vole à tout sujet.

Je vais de fleur en fleur, et d'ohjet en objet.

A beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire.

J'irais plus haut peut-être au temple de mémoire.

Si dans un genre seul j'avais usé me» jours;

Mai» quoi ! je sui* volage, en ver» comme en amours.

» Le poète , dit Platon , est chose légère et sacrée. •

* Du côté de Coutanccs particulièrement, dit l'Anglais Dibdin , dans son Voyage bibliographique, les ligures et le paysage sont singulièrement anglais.

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