LIVRE III. — TABLEAU DE LA FRANCE
séparation des races , ce serait sur la Loire , entre la Bretagne, l’Auvergne cl la Touraine. Non, le centre s’est trouve marque par des circonstances plus politiques que naturelles, plus humaines que matérielles. Cest un centre excentrique, qui dérive et appuie au Nord, principal théâtre de l’activité nationale, dans le voisinage de l'Angleterre, de la Flandre et de l'Allemagne. Protégé, et non pas isolé, par les fleuves qui l’entourent, il se caractérise selon la vérité par le nom d’Ile-de-France.
On dirait, à voiries grands fleuves de notre pays, les grandes lignes de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux à l'Océan. Au Nord, les pentes sont peu rapides, les fleuves sont dociles. Ils n’ont point empêché la libre action de la politique de grouper les provinces autour du centre qui les attirait. La Seine est en tout sens le premier de nos fleuves, le plus civilisablc, le plus perfcclible. Elle n’a ni la capricieuse cl perfide mollesse de la Loire, ni la brusquerie de la Garonne, ni la terrible impétuosité du Rhône, qui tombe comme un taureau échappé des Alpes, perce un lac de dixhuit lieues, et vole à la mer, en mordant scs rivages. La Seine reçoit de bonne heure l’empreinte de la civilisation. Dès Troycs, elle se laisse couper, diviser à plaisir, allant chercher les manufactures et leur prêtant ses eaux. Lors même que la Champagne lui a versé la Marne, et la Picardie l'Oise, clic n’a pas besoin de fortes digues; elle se laisse serrer dans nos quais, sans s’en irriter davantage. Entre les manufactures de Troyes et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De Paris au Havre, ce n’est plus qu’une ville. Il faut la voir entre Pont -de -l'Arche et Rouen, la belle rivière, comme elle s'égare dans ses lies innombrables, encadrées au soleil couchant dans des flots d'or, tandis que, tout du long, les pommiers mirent leurs fruits jaunes et rouges sous des masses blanchâtres. Je ne puis comparer à ce spectacle que celui du lac de Genève. Le lac a de plus, il est vrai, les vignes de Vaud, Meiilerie et les Alpes. Mais le lac ne marche point ; c’est l’immobilité, ou du moins l'agitation sans progrès visible. La Seine marche, cl porte la pensée de la
France, de Paris vers la Normandie, vers l’Océan, l’Angleterre, la lointaine Amérique.
Paris a pour première ceinture, Rouen, Amiens, Orléans, Châlons, Reims, qu’il emporte dans son mouvement. A quoi se rattache une ceinture extérieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon, Besançon, Metz et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour atteindre par le Rhône l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la vie nationale a toute sa densité au Nord ; au Midi les cercles qu'il décrit se relâchent et s’élargissent.
Le vrai centre s’est marqué de bonne heure; nous le trouvons désigné au siècle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commencé notre jurisprudence : Etablissements de Fmance et d'Om-
Lt ANS ; — Coi TI MES DE FIANCE ET DE VbEIANDOIS
C'est entre l'Orléanais et le Vermandais , entre le coude de la Loire et les sources de l’Oise, entre Orléans et Saint -Quentin, que la France a trouvé enfin son centre, son assiette, et son point de repos. Elle l’avait cherché en vain, et dans les pays druidiques de Chartres et d’Autun , cl dans les chefslieux des clans galliques, Bourges, Clermont ( Agen dicum,Hrb9 Arvernoi'um), Elle l’avait cherché dans les capitales de l'Église mérovingienne et carlovingienne, Tours et Reims *.
La France capétienne du roi de Saint -Denys s, entre la féodale Normandie et la démocratique Champagne, s’étend de Saint-Quentin â Orléans, à Tours. Le roi est abbé de Saint-Martin de Tours, cl premier chanoine de Saint-Quentin. Orléans se trouvant placée au lieu où sc rapprochent les deux grands fleuves, le sort de cette ville a clé souvent celui de la France; les noms de César, d’Attila, de Jeanne d'Arc, des Guise, rappellent tout ce qu’elle a vu de sièges et de guerres. La sérieuse Orléans 1 * 3 4 est près de la Touraine , près de la molle et rieuse patrie de Rabelais, comme la colérique Picardie à côtéde l’ironique Champagne. L’histoire de l’antique France semble entassée en Picardie. La royauté , sous Frédégonde et Charles le Chauve, résidait à Soissons5, à Crépy, Verbery, Altigny ; vaincue par la féodalité, elle sc réfugia sur la montagne de
1 A Orléans , la science et renseignement du droit j
romain; en Picardie, l’originalité do droit féodal et ' coutumier ; deux Picards, Bcaumanoir et Desfontaiucs, ! ouvrent notre jurisprudence.
3 Bourges était aussi un grand centre ecclésiastique.
I.’archevéque de Bourges était patriarche, primat des Aquitaines, et métropolitain. Il étendait sa juridiction comme patriarche sur les archevêques de Narbonne et «le Toulouse, comme primat sur ceux de Bordeaux et «l’Auch (métropolitaine de la 2«* et 5«* Aquitaine) ; comme métropolitain, il avait anciennement onze euffragants, les évêques de Clermont. Saint-Flour. le Puy,