LIVRE 111. — TABLEAU DE LA FRANCE
la Belgique, si nous regardons celle petite France de Liège , isolée au milieu de la langue étrangère , nous y trouvons notre Grétry *,
Four le centre du centre, Paris, T Ile-de-France, il n’est qu'une manière de les faire connaître, c’est de raconter l'histoire de la monarchie. On les caractériserait mal en citant quelques noms propres; ils ont reçu, ils ont donné l’esprit national ; ils ne sont pas un pays, mais le résumé du pays. La féodalité même de l'Ile-de-France exprime des rapports généraux. Dire les Montfort, c’est dire Jérusalem, la croisade du Languedoc, les communes de France et d'Angleterre et les guerres de Bretagne; dire les Montmorency, c'est dire la féodalité rattachée au pouvoir royal, d’un génie médiocre, loyal et dévoué. Quant aux écrivains si nombreux qui sont nés à Paris, ils doivent beaucoup aux provinces dont leurs parents sont sortis, ils appartiennent surtout à l’esprit universel de la France qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en Molière et Régnard, en Voltaire, on sent ce qu’il y a de plus général dans le génie français; ou si l’on veut y chercher quelque chose de local , on y distinguera tout au plus un reste de celle vieille sève d’espriL bourgeois, esprit moyen, moins étendu que judicieux, critique et moqueur, qui se forma d’abord de bonne humeur gauloise et d’amertume parlementaire, entre le parvis Notre-Dame et les degrés de la Sainte- Chapelle.
Mais ce caractère indigène et particulier csl encore secondaire : le général domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entière. Comment s’est formé en une ville ce grand et complet symbole du pays? Il faudrait toute l'histoire du pays pour l’expliquer : la description de Paris en serait le dernier chapitre. Le génie parisien est la forme la plus complexe à la fois et la plus haute de la France. Il semblerait qu’une chose qui résultait de l’annihilation de tout esprit local . de toute provincialité, dût être purement négative. Il n’en est pas ainsi. De toutes ces négations d’idées matérielles, locales, particulières, résulte une généralité vivante, une chose positive, une force vive. Nous l'avons vu en juillet.
C’est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du centre aux extrémités, et d'embrasser de l’œil ce vaste et puissant organisme, où les parties diverses sont si habilement rapprochées, opposées, associées, le faible au fort, le négatif au positif, de voir l'éloquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique naïveté de la Champagne, et l’âprelc critique, polémique, guerrière, de la Fran-
• Né en 1741 , mort en 1815. — C’est une grande et curieuse originalité que celle de Liège. Quand aurat-elle un historien ?
cbe-Comté et de la Lorraine ; de voir le fanatisme languedocien entre la légèreté provençale et l'indifférence gasconne; devoir la convoitise, l’esprit conquérant de la Normandie contenus entre la résistante Bretagne et l'épaisse et massive Flandre.
Considérée en longitude , la France ondule en deux longs systèmes organiques, comme le corps humain est double d'appareil , gastrique cl cérébrospinal. D’une part, les provinces de Normandie, Brctagneet Poitou, AuvergncclGuienne; de l’autre, celles de Languedoc et Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles de Picardie et de Flandre, où les deux systèmes se rattachent. Paris est le sensorium.
La force et la beauté de l’ensemble consistent dans la réciprocité des secours , dans la solidarité des parties , dans la distribution des fonctions, dans la division du travail social. La force résistante et guerrière, la vertu d’action est aux extrémités, l’intelligence au centre ; le centre se sait lui-méme et sait tout le reste. Les provinces frontières, coopérant plus directement à la défense, gardent les traditions militaires, continuent l’héroïsme barbare, et renouvellent sans cesse d’une population énergique le centre énervé par le froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrite dans la guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la politique; il transforme tout ce qu'il reçoit. Il boit la vie brute, et elle sc transfigure. Les provinces se regardent en lui ; en lui elles s’aiment et s’admirent sous une forme supérieure ; elles sc reconnaissent à peine :
• Mirantarque nova* frondes et non sua potna. »
Celte belle centralisation, par quoi la France est la France, elle attriste au premier coup-d'œil. La vie est au centre, aux extrémités ; l’intermédiaire est faible et pâle. Entre la riche banlieue de Paris et la riche Flandre, vous traversez la vieille et triste Picardie ; c’est le sort des provinces centralisées qui ne sont pas le centre même. Il semble que celle attraction puissante les ait affaiblies, atténuées. Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont grandes que par lui. Mais plus grandes sontelles par cette préoccupation de l’intérêt central . que les provinces excentriques ne peuvent t'étre par l’originalité qu'elles conservent. La Picardie centralisée a donné Condorcet, Foy, Béranger, et bien d’autres, dans les temps modernes. La riche Flandre, la riche Alsace, ont-elles eu de nos jours des noms comparables à leur opposer? Dans la France, la première gloire est d’être Français. Les extrémités sont opulentes, fortes, héroïques, mais souvent elles ont des intérêts différents de l'intérêt national; elles sont moins françaises. La Convcn-
liun eul à vaincre le fédéralisme provincial, avant de vaincre l'Europe. Le carlisme est fort à Lille, à Marseille. Bordeaux est français, sans doute, mais tout autant colonial, américain, anglais ; il faut qu'il transporte des sucres, qu'il place ses vins.
C’est néanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes scs frontières elle ait des provinces qui mêlent au génie national quelque chose du génie étranger. À l'Allemagne , elle oppose une France allemande , à l’Espagne , une France espagnole, à l'Italie une France italienne. Entre ces provinces et les pays voisins, il y a analogie et néanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s’accordent souvent moins que les couleurs opposées ; les grandes hostilités sont entre parents. Ainsi la (iascogne ibéricnnc n’aime pas libérienne Espagne. Ces provinces analogues et différentes en même temps, que la France présente à l’étranger, offrent tour à tour à scs attaques une force résistante ou neutralisante. Ce sont des puissances diverses par quoi la France louche le monde, par où clic a prise sur lui. Pousse doue, ma belle et forte France, [tousse les longs flots de tou onduleux territoire au Rhin, à la Méditerranée. à l'Océan. Jette à la dure Angleterre, la dure Bretagne, la tenace Normandie; à la grave et solennelle Espagne, oppose la dérision gasconne ; à l'Italie la fougue provcuçalr ; au massif empire germanique , les solides et profonds bataillons de l'Alsace et de la Lorraine; à l'enflure, à la colère belge, la sèche cl sanguine colère de la Picardie, la sobriété, la réflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la Champagne.
Pour celui qui passe la frontière et compare la France aux pays qui l'entourent, la première impression n'est pas favorable. Il est peu de cêtés où l'étranger ne semble supérieur. De Mons à Valenciennes, de Douvres à Calais, la différence est pénible. La Normandie est une Angleterre, une pâle Angleterre, t^ue sont pour le commerce l’industrie, Rouen, le Havre, à côté de Manchester et deLiverpool? L'Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de l'Allemagne : l’omniscience, la profondeur philosophique, la naïveté poétique1. Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pièce à pièce, il faut l’embrasser dans son ensemble. C’est justement parce que la centralisation est puissante, la vie commune, forte et énergique, que la vie locale est faible. Je dirai même que c’est là la beauté
1 Je iip veux pas dire que l’Alsace n’ait rien de tout cela , mais seulement qu’elle l’a généralement dans uu degré inférieur à l'Allemagne. Elle a produit, elle possède encore plusieurs illustres philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace rsl plutôt pratique et politique.
| de notre pays. Il n’a pas cette tête de l'Angleterre monstrueusement forte d’industrie, de richesse; mais il u'a pas non plus le désert de la haute . Ecosse, le cancer de l'Irlande. Vous n’y trouvez pis,
I comme ên Allemagne et en Italie, vingt centres de science et d’art ; il n’en a qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un empire, l'Allemagne un pays, une race; la France est une personne.
La personnalité , l'unité , c'est par là que l'étre se place haut dans l’échelle des êtres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu’en reproduisant le langage d'une ingénieuse physiologie.
Chez les animaux d’ordre inférieur , poissons, insectes, mollusques et autres, la vie locale est forte. •> Dans chaque segment de sangsue se trouve un système complet d’organes, lin centre nerveu*. des anses et des renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques , des organes respiratoires , des vésicules séminales. Aussi a-t-on remarqué qu'on de ces segments peut vivre quelque temps, quoiqae séparé des autres. A mesure qu’on s’élève dans l'échelle animale, on voit les segments s’nnirplns intimement les uns aux autres, cl l'individualité do grand tout se prononcer davantage... L’individualité dans les animaux composés ne consiste pas seulement dans la soudure de tous les organismes, mais encore dans la jouissance commune d'on nombre de parties, nombre qui devient plus grand à mesure qu’on approche des degrés supérieurs. La centralisation est plus complète, à mesure que l'animal monte dans l’échelle *. » Les nations peuvent se classer comme les animaux. La jouissance commune d'un grand nombre de parties, la solidarité de ces parties entre elles , la réciprocité de fonctions qu'elles exercent l'une à l'égard de l'autre, c’est là la supériorité sociale. C’est celle de la France , le pays du monde où la nationalité, où la personnalité nationale, se rapproche le plus de la (tcrsonnalilé individuelle.
Diminuer, sans la détruire, la vie locale, particulière , au profit de la vie générale et commune, c’est le problème de la sociabilité humaine. 1/ genre humain approche chaque jour plus près de la solution de ce problème. La formation des monarchies, des empires, sont les degrés par où il y arrive. L’empire romain a été un premier pa*. le christianisme un second. Charlemagne et les croisades, Louis XIV et la révolution, l'empire français qui en est sorti, voilà de nouveaux progrès
La seconde maison de Flandre et celle de Lorraiot- Autrichc sont alsaciennes d’origine.
3 Mémoire lu à l'Académie des Seienccs , par M. Du- (jês. ( froy. le journal I» 7 'mips . 3 1 octobre 1V31.)