LIVRE III. — TABLEAU DE LA FRANCK
dans cette route. Le peuple le mieux centralisé est aussi celui qui , par son exemple, et par l'énergie de son action, a le plus avancé la centralisation du monde.
Celte unification de la France , cet anéantissement de l'esprit provincial est considéré fréquemment comme le simple résultat de la conquête des provinces. La conquête peut attacher ensemble, enchaîner des parties hostiles, mais jamais les unir. La conquête et la guerre n'ont fait qu’ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donné aux populations isolées l’occasion de se connaître ; la vive et rapide sympathie du génie gailique, son instinct social ont fait le reste. Chose bizarre ! ces provinces diverses de climats, de mœurs et de langage, se sont comprises, se sont aimées; toutes se sont senties solidaires. Le Gascon s’est inquiété de la Flandre, le Bourguignon a joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrénées; le Breton , assis au rivage de l'Océan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin.
Ainsi s’est formé l'esprit général , universel de la contrée. L’esprit local a disparu chaque jour ; l’influence du sol, du climat, de la race , a cédé à l'action sociale et politique. La fatalité des lieux a été vaincue, l'homme a échappé à la tyrannie des circonstances matérielles. Le Français du Nord a goûté le Midi , s’est animé à son soleil ; le Méridional a pris quelque chose de la ténacité, du sérieux, de la réflexion du Nord. La société, la liberté, ont dompté la nature, l’histoire a effacé la géographie. Dans cette transformation merveilleuse, l’esprit a triomphé de la matière, le général du particulier, et l’idée du réel. L'homme individuel est matérialiste , il s'attache volontiers à l'intérêt local et privé; la société humaine est spiritualiste.
elle tend à s’affranchir sans cesse des misères de l’existence locale, à atteindre la haute et abstraite unité de la patrie.
Plus on s'enfonce dans les temps anciens , plus on s'éloigne de cette pure et noble généralisation de l'esprit moderne. Les époques barbares ne présentent presque rien que de local, de particulier, de matériel. L’homme tient encore au sol, il y est engagé, il semble en faire partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race, elle-même si puissamment influencée par la terre. Peu à peu la force proprequi est en l’homme, le dégagera, le déracinera de celte terre. Il en sortira, la repoussera, la foulera ; il lui faudra, au lieu de son village natal, de sa ville, de sa province, une grande patrie, par laquelle il compte lui-méme dans les destinées du monde. I/idéc de celte patrie, idée abstraite qui doit peu aux sens, l'amènera par un nouvel effort à l’idée de la patrie universelle, de la cité de la Providence.
A l’époque où cette histoire est parvenue, au dixième siècle, nous sommes bien loin de cette lumière des temps modernes. Il faut que l'humanité souffre et patiente, qu’elle mérite d’arriver... Hélas ! à quelle longue et pénible initiation elle doit se soumettre encore ! quelles rudes épreuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va s'enfanter elle-même! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour amener au monde le moyen âge , et qu’elle le voie mourir , quand elle l’a si longtemps élevé, nourri, caressé. Triste enfant, arraché des entrailles mêmes du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui grandit dans la prière cl la rêverie, dans les angoisses du cœur, qui mourul sans achever rien ; mais il nous a laissé de lui un si poignant souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des âges modernes ne suffiront pas à nous consoler.
HISTOIRE DK FRANCK.
ECLAIRCISSEMENTS
l)U LIVRE
Stl LES COLLIBMTS, CAGOTS, CaQUEUX, GÉSITAIXS, elC.
(yoy.page 171.)
On retrouve dan» l'ouest et le midi de la France quelques débris d'une population opprimée , dont nos anciens monuments font souvent mention , et que poursuivent encore une horreur et un dégoût traditionnels. Les savants qui ont cherché à en découvrir l'origine ne sont arrivés, jusqu'à ce jour, qu'à des conjectures contradictoires, plus ou moins plausibles, mais peu décisives.
Ducange dérive le mot CoUiberi de cum et de libertu*. « Il semble, dit-il, que les Colliherls n'étaient ni tout à fait esclaves ni tout à fait libres. Leur maître pouvait, U est vrai , les vendre ou les donner, et confisquer leur terre. — • Iratus graviter contrà eum , dixi ei quod meus Colibertus erat, et poteram eum vendere vel ardere, et terrain suain cuicumque vellem dare , tanquam terram Coliberti mei (Charta juelli de Meduana.ap. Carpentier, Suppléai, gloss.).» On les affranchissait de la même manière que les esclaves (vid. Tahul. Burgul., Tabul. S. Albini Andegav. , Chart. Lud. VI, ann. 1 105, ap. Ducange ). Enfin un auteur dit
Libéria te carcns Colibertus dicitur esse;
De scrvofaclut liber, Libcrtu» , etc.
(Kbrnrdus Betum.,ibid. Vid. Acta pontifie. Cenoman., ap. Scr. fr. X, 585). Mais, d'un autre cdté, la loi des Lombards compte les Colliherls parmi les libres (L. I , lit. 29 ; 1. 11 , t. 21 , 27 , 55). Ils étaient sans doute en général *erfs tous condition*, et dans une situation peu différente de celle des homines de copile. Le Domesdav Book le* appelle colon*. On les voit souvent sujets à des redevances : « De Coliberti* S. Cyrici , qui uuoquoque anno solvere délient de capite très denarios ( Liber chart. S. Cyrici Nivern., n" 85, ap. Ducange).»
C'est surtout dans le Poitou , le Maine , l'Anjou , l'Aunis , qu'on trouve le mot de Colliberts. L'auteur d'une
1 Le chef suprême des Truands s'appelait dans leur langage