‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 144 sur 398 · LIVRE IV. — LÀ CROISADE. HWli-lOffiL · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — LÀ CROISADE. HWli-lOffiL

ni le comte Raymond de s’y fortifier dans quelques tours. Ils trouvèrent dans celte grande ville une abondance funeste après tant de jeûnes. I/épidémie les emporta en foule. Bientôt les vivres prodigués s'épuisèrent, et ils se trouvaient réduits de nouveau à la famine, quand une armée innombrable de Turcs vint les assiéger dans leur conquête. Un grand nombre d’entre eux, Hugues de France, Étienne de Blois, crurent l'armée perdue sans ressources, et s’échappèrent pour annoncer le désastre de la croisade.

Tel. était en effet l'excès d'abattement de ceux qui restaient, que Boliémond ne trouva d'autre moyen pour les faire sortir des maisons où ils se tenaient blottis que d’y mettre le feu *. La religion fournit un secours plus efficace. Un homme du peuple, averti par une vision, annonça aux chefs qu'en creusant la terre à telle place, on trouverait la sainte lance qui avait percé le côté de Jésus- Christ *. Il prouva la vérité de sa révélation en passant dans les flammes, s’y brûla , mais on n'en cria pas moins au miracle s. On donna aux chevaux tout ce qui restait de fourrage, et tandis que les Turcs jouaient et buvaient , croyant tenir ces affamés , ils sortent par toutes les portes , et en télé la sainte lance. Leur nombre leur sembla doublé par les escadrons des anges 4. L’innombrable armée des Turcs fut dispersée, cl les croisés se retrouvèrent maîtres de la campagne d'Antioche, et du chemin de Jérusalem.

Antioche resta à Bohemond, malgré les efforts de

illi qui foris erant in tentoriis, veheraentissimum rumorcm strepere per civitatem, exierunt festinantes , et viderunt vcxillum Bonmundi. Fulcher. Carnot, p. 399... Vexillum Buamumli rubicundum.

1 Goikert., I. V, c. 31. Cùm... vix aliquos suadere valerel... gravi animadversione citalus , jubet ignem sopponi.

3 Raymond, de Agil., p. 155. Vidi ego hxc quae loqnor, et Dominicain lanceam ibi (in puguA) ferebam. — Foui cher de Chartres s'écrie : Audite fraudem et non fraudem ! et ensuite : Invertit lanceam, fallacüer occuitata m foreitan , c. 10.

3 Id., p. 160 ; « Il se brûla, parce que lui - même il avait douté on instant; il le dit au peuple en sortaut des flammes, et le peuple glorifia Dieu. » Selon Guibert de Nogent. il sortit du bûcher sain et sauf, mais la foule se précipita sur lui pour déchirer ses habits et en garder les morceaux comme des reliques, et le pauvre homme, ballotté et meurtri, mourut de fatigue et d'épuisement ; I. VI, c. 33.

4 Raym. de Agit., p. 55 : Multiplicavil insuper adeô Dominus exercitum nostrum , ut qui ante pugnam pauciorcs eramus quAm hostes, in bello plures eis fuimus.

* « Tancrède, dit son historien Raoul de Caen, eut d'abord grande envie de tomber sur les Provençaux ;

Raymond pour en garder les tours &. Le Normand recueillit ainsi la meilleure part de la croisade. Toutefois il ne put sc dispenser de suivre l’armée, et de l’aider à prendre Jérusalem. Cette prodigieuse armée, était, dit -on, réduite alors à vingt -cinq mille hommes. Mais c'étaient les chevaliers et leurs hommes. Le peuple avait trouvé son tombeau dans l’Asie Mineure et dans Antioche.

Les Fatemites d'Égypte qui , comme les Grecs , avaient appelé les Francs contre les Turcs, se repentirent de même 6. Ils étaient parvenus à enlever aux Turcs Jérusalem, et c’étaient eux qui la défendaient. On prétend qu’ils y avaient réuni jusqu'à quarante mille hommes. Les croisés qui , dans le premier enthousiasme où les jeta la vue de la cité sainte, avaient cru pouvoir l’emporter d’assaut, furent repoussés par les assiégés. Il leur fallut se résigner aux lenteurs d’un siège, s'établir dans cette campagne désolée, sans arbre et sans eau. 11 semblait que le démon eût tout brûlé de son souffle, à l'approche de l'armée du Christ. Sur les murailles paraissaient des sorcières qui lançaient des paroles funestes sur les assiégeants. Ce ne fut point par des paroles qu’on leur répondit. Des pierres lancées par les machines des chrétiens, frappèrent une des magiciennes pendant qu’elle faisait scs conjurations7. Le seul bois qui se trouvât dans le voisinage avait été coupé par les Génois et les Gascons, qui en firent des machines , sous la direction du vicomte de Béarn. Deux tours roulantes furent construites pour le comte de Sainl-Gille et pour le

mais il se souvint qu'il est défendu de verser le sang chrétien ; il aima mieux recourir auxexpédientsdeGuiscard. Il fit entrer ses hommes pendant la nuit, et lorsqu'ils furent en nombre, ils tirèrent leurs épées et chassèrent les soldats de Raymond, avec force soufflets. — L'origine de celte haine, ajoute-t-il, c'était une querelle pour du fourrage, au siège d'Antioche. Des fourrageurs des deux nations s'étaient trouvés ensemble au même endroit , et s’étaient battus à qui aurait le blé. — Depuis lors, chaque fois qu'ils se rencontraient, ils déposaient leurs fardeaux et se chargeaient d'une grêle de coups de poing ; le plus fort emportait la proie. » C. 08, 00, p. 316. — Ensuite Raymond et les siens soutinrent l'authenticité de la sainte lance; » parce que les autres uations, dans leur simplicité, y apportaient des offrandes ; ce qui enflait la bourse de Raymond. Mais le rusé Bohémond ( non imprudent, multiridus. Rad. Cad., p. 317; Robert. Mon.,ap. Bougars, p. 40) découvrit tout le mensonge. Cela envenima la querelle. • C. 101, 103.

« Willelm. Tyr., 1. Vlï,c. 19 :... Undc factum est, ul hostes quos priés quasi fortiores horruerant , nuuc per nostrorum operam dejrctos , et confractis viribus, in imo videntes constitutos, nostrorum auxilium, quod priùsiustantcr nimiscxpcticrnnt, coiitemnebant.

7 1*1., I. VIII, c. 15.

duc de Lorraine. Enfin les croisés ayant fait, pieds nus, pendant huit jours, le tour de Jérusalem *, toute Farinée attaqua ; la tour de Godefroy fut approchée des murs, et le vendredi 1# juillet 1099, à trois heures, à l’heure et au jour même de la Passion, Godefroy de Bouillon descendit de sa tour sur les murailles de Jérusalem. I*a ville prise, le massacre fut effroyable *. Les croisés , dans leur aveugle ferveur, ne tenant aucun compte des temps, croyaient en chaque infidèle qu'ils rencontraient à Jérusalem , frapper un des bourreaux de Jésus-Christ

Quand il leur sembla que le Sauveur était assez venge, c’est-à-dire quand il ne resta presque personne dans la ville, ils allèrent avec larmes et gémissements, en se Imitant la poitrine , adorer le saint tombeau. Il s’agit ensuite de savoir quel serait le roi de la conquête, qui aurait le triste honneur de défendre Jérusalem. On institua une enquête sur chacun des princes, afin d’élire le plus digne ; on interrogea leurs serviteurs, pour découvrir leurs vices cachés. Le comte de Saint-Giile , le plus riche des croisés, eût été élu probablement; mais ses serviteurs craignant de rester avec lui à Jérusalem , ils n’hésitèrent pas à noircir leur maître, et lui épargnèrent la royauté. Ceux du duc

1 Guibert, 1. VII, c. 10 : Memoros Jhericontini quoudam casùs... com multà spirituam et corporum contritione processiones sgendo, Sanctorum nomma débiliter inclimando, nodipedalia cxercendo, Jhrrusalem circumeunt. Alberic., ap. Lcibuitzii Accession, histor., I, 175.

3 Les chrétiens indigènes avaient éprouvé , pendant le siège, les plus cruels traitements de lu part des infidèles. /’oy. Guillaume de Tyr., I. VIII, c. 8.

8 Après la prise de Jérusalem le poète musulman Abivardi composa des vers dont voici le sens ( Bibliothèque des Croisades, extraits des auteurs arabes, par M; Reinaud) :

• Noua avons mêlé le sang à l'abondance de nos larmes. Il ne nous reste pas d'abri contre les malheurs qui nous menacent. — Les tristes armes, pour un homme, de répandre des pleurs, lorsque la guerre embrase tout de ses épées étiucelantes! — O enfants de l'Islamisme, bien des combats vous restent à soutenir, dans lesquels vos tâtes rouleront & vos pieds! — Comment dormir et fermer les paupières, lorsqu'on est atteint par des commotions qui réveilleraient l’homme le plus profondément endormi? — Vos frère», dans la Syrie, n'out pour se reposer que le dos de leurs chameaux , ou les ent railles des vautours.— Les Romains les couvrent d'opprobre; et vous, vous laisser traîner votre robe dans la mollesse, comme quelqu'un qui n’a rien à craindre ! — Que de sang a été répandu ! Que de femmes à qui on u'a laissé pour couvrir leur beauté que leurs mains ! — Entre les coups de lance et l’épée le choc est si épouvantable , que la tête des enfauts en blanchirait de

de Lorraine, interrogés à leur tour, après avoir bien cherché , ne trouvèrent rien à dire contre lui, sinon qu'il restait trop longtemps dans les églises, au delà même des offices, qu’il allait toujours s’enquéraut aux prêtres des histoires représentées dans les images et les peintures sacrées , au grand mécontentement de ses amis , qui l’attendaient pour le repas4. Godefroy se résigna, mais il ne voulut jamais prendre la couronne royale dans un lieu où le Sauveur en avait porté une d’épines *. Il n’accepta d'autre titre que celui d’avoué et baron du saint sépulcre. Le patriarche réclamant Jérusalem et tout le royaume, le conquérant ne lit point d’objection, il céda tout devant le peuple, se réservant la jouissance seulement, c'est-à-dire la défense *. Dès la première année, il lui fallut battre une armée innombrable d’Égyptiens, qui vinrentattaqoer les croisés à Ascalon. C’était une guerre éternelle, une misère irrémédiable, un long martyre que Godefroy se trouvait avoir conquis. Dès le commencement, le royaume se trouvait infesté par les Arabes jusqu’aux portes de la capitale; l’on osait à peine cultiver les campagnes. Tancrède fut le seul des chefs qui voulut bien rester avec Godefroy. Celui-ci put à peine garder en tout trois cents chevaliers 7.

C'était cependant une grande chose pourlachré-

frayeur. — Telle est cette guerre , que ceux mêmes qui s'éloignent de ses fureurs daus l'espoir de s'en préserver, grincent bientôt les dents de regret. — 1) me semble voir celui qui repose à Médine (Mahomet), se lever pour crier de toute sa force : O enfants de Haschem ! — Quoi ! mon peuple ne vole pas à l'ennemi la lance & la main, lorsque la religion croule par ses fondements ! — Il n'ose pas approcher du feu , par crainte de la mort , et il ne voit pas que le déshonneur est une blessure qui reste! — Est-ce donc que les chefs des Arabes se résigneront h de tels maux, et que les guerriers de la Perse sc soumettront à un tel avilissement? — Plût h Dieu , puisqu'ils ne se battent plus par zèle pour la religion , qu'ils résistassent pour le salut de leurs proches! — S’ils renoncent aux récompenses célestes , lorsque 1« danger les appelle, ne seront-ils pas du moins attires par l'espoir du butin? •

4 Willelm. Tyr., 1. IA, c. 3 Sed de singulis imaginibus et picturis rationem exigebat à sacerdolibus , et iis qui horum videbantur habere peritiam ; ita quod sociis suis, affectis aliter, in tiediura vertcrelur... et prandia... minus tempestivè magisque insipida sumerentur. Alberic., p. 170.

* Guibert, I. VII. Alberic., p. 185.

« Willelm. Tyr., I. IX, c. 16.

7 ld.,ibid.,c. 10: Dux sulus, et domiuusTancredus.. . à domino duce rrat datent us ; ... ut vix invenirentur équités trecenti et pedituui duomillia.— A Antioche, Tancrède avait juré qu'il n'abandonnerait pas la place tant qu’il lui resterait quarante chevaliers. Guibert , I. V, c. 18.

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