‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 143 sur 398 · LIVRE IV. — LA CROISADE. 109<M · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — LA CROISADE. 109<M

éditer les villes , et ne rencontrer les Grecs qu’en rase campagne. La sauvage apparition des premiers croisés, sous Fierre l'Ermite, avait épouvanté les Byzantins; ils se repentaient amèrement d’avoir appelé les Francs , mais il était trop tard ; ils entraient en nombre innombrable par toutes les vallées, par toutes les avenues de l'Empire. Le rendezvous était à Constantinople. L’empereur eut beau leur dresser des pièges, les barbares s’en jouèrent dans leur force et leur masse: le seul Hugues de Vermandois se laissa prendre. Alexis vil tous ces corps d’armée, qu’il avait cru détruire, arriver un à un devant Constantinople, et saluer leur bon ami l'empereur. Les pauvres Grecs, condamnés à voir défiler devant eux celte effrayante revue du genre humain, ne pouvaient croire que le torrent passât sans les emporter. Tant de langues, tant de costumes bizarres , il y avait bien de quoi s’effrayer. La familiarité même de ces barbares , leurs plaisanteries grossières, déconcertaient les Byzantins. En attendant que toute l’armée fût réunie, ils s'établissaient amicalement dans l'Empire, faisaient comme chez eux, prenant dans leur simplicité tout ce qui leur plaisait : par exemple les plombs des églises pour les revendre aux Grecs Le sacré palais n’était pas plus respecté. Tout ce peuple de scribes et d’eunuques ne leur imposait guère. Ils n’avaient pas assez d’esprit et d’imagination pour se laisser saisir aux pompes terribles, au cérémonial tragique de la majesté byzantine. Un beau lion d’Alexis, qui faisait l'ornement et l’effroi du palais, ils s’amusèrent à le tuer.

C’était une grande tentation que cette merveilleuse Constantinople pour des gens qui n'avaient vu que les villes de boue de notre Occident. Os dûmes d'or, ces palais de marbres , tous les chefsd'œuvre de l’art antique entassés dans la capitale depuis que l’Empire s'était tant resserré ; tout cela composait un ensemble étonnant el mystérieux qui les confondait; ils n’y entendaient rien : la seule variété de tant d’industries et de marchandises était pour eux un inexplicable problème. Ce qu’ils y comprenaient, c’est qu’ils avaient grande envie de

1 Guibert, I. II, c. 0. Deteclis ecclesiis quæ plumbo operiebantur , plutnhum idem Græcis vénale prwbekanl. ( fay. aussi Balderic.. Ilist. Dicrosolym., ap. Bongars , p. 89 ). — Ceci ne se rapporte , il est vrai , qu’à la troupe conduite par Pierre l'Ermite.

7 Ann. Commen. Alexias.

9 Alberic. Tr. Font., p. 159 : Toxica vel flumiuibus vel cibis vel vestibus infudens.

4 Guibert. Nov., I. III, c. 4 : Dax Godefridus, Hugo Magnas, Rothbertasque Flandrensis et cateri , diserunt quia nunqaàm contra aliqucm qui christiano ce nseatur agnomine, arma porlabant. — Gest. Franc. Ilic-

tout cela; ils doutaient même que la ville sainte valût mieux. NosNormandset nos Gascons auraient bien voulu terminer là la croisade ; ils auraient dit volontiers comme les petits enfants dont parle Guibert : N’est-ce pas là Jérusalem 7 ?

Ils se souvinrent alors de tous les pièges que les Grecs leur avaient dressés sur la route : ils prétendirent qu’ils leur fournissaient des aliments nuisibles , qu’ils empoisonnaient les fontaines s, et leur imputèrent les maladies épidémiques que les alternatives de la famine cl de l'intempérance avaient pu faire naître dans l’armée. Bohémond et le comte de Toulouse soutenaient qu’on ne devait point de ménagements à ces empoisonneurs, et qu’en punition, il fallait prendre Constantinople. On pourrait ensuite à loisir conquérir la terre sainte. La chose était facile s’ils se fussent accordés ; mais le Normand comprit qu’en renversant Alexis, il pourrait fort bien donner seulement l’Empire au Toulousain. D’ailleurs , Godefroy déclara qu’il n’était pas venu pour faire la guerre à des chrétiens 1 * * 4. Bohémond parla comme lui, et tira bon parti de sa vertu. Il se fit donner tout ce qu’il voulut par l’empereur

Telle fut l’habileté d’Alexis, qu’il trouva moyen dcdéciderces conquérants qui pouvaicnll’écrascr*, à lui faire hommage cl lui soumettre d’avance leur conquête. Hugues jura d’abord , puis Bohémond , puis Godefroy .Godefroy s’agenouilla devantle Grec, mil ses mains dans les siennes et se fit son vassal.

Il en coûta peu à son humilité. Dans la réalité, les croisés ne pouvaient se passer de Constantinople; ne la possédant pas, il fallait qu’ils l’eussent au moins pour alliée cl pour amie. Prêts à s’engager dans les déserts de l’Asie, les Grecs seuls pouvaient les préserver de leur ruine. Ceux-ci promirent tout ce qu’on voulut pour se débarrasser, vivres, troupes * auxiliaires, des vaisseaux surtout pour faire passer au plus tût le Bosphore.

« Godefroy ayant donné l’exemple, tous sc réunirent pour prêter serment. Alors un d’entre eux, c’était un comte de haute noblesse, eut l’audace de s'asseoir dans le trône impérial. L'empereur ne dit

rosol., I. Il, ap. Bongars, p. 5. Raymond d'Agilea, p. 141. Albert. Aq., I.II, c. 14.

9 On In mena dans une galerie du palais, où une porte ouverte, comme par hasard , lui laissait voir une chambre remplie du haut en bas d’or et d’argent, de bijoux et de meubles précieux. Quelles conquêtes, s’écria-t-il, ne ferait-on pas avec un tel trésor! Il est h vous, lui dit-on aussitôt. Il se (it peu prier pour accepter. Ann. Comnen., p. 303.

6 Ils parlaient des Grecs avec un souverain mépris...

• Grxculos istos omnium inertissimos, etc. « Guibert. Nov., 1. III, c. 3.

rien, connaissant de longue date l'outrecuidance des Latins. Mais le comte Beaudoin prit cet insolent par la main, et l’ôU de sa place, lui faisant entendre que ce n'était pas l'usage des empereurs de laisser assis à côté d'eux ceux qui leur avaient fait hommage, et qui étaient devenus leurs hommes ; il fallait, disait-il, se conformer aux usages du pays où l’on vivait. I/autrc ne répondait rien , mais il regardait l’empereur d’un air irrité , murmurant en sa langue 'quelques mots qu’ou pourrait traduire ainsi : Voyez ce rustre qui est assis tout seul, lorsque tant de capitaines sont debout! L’empereur remarqua le mouvement de scs lèvres , et se fil expliquer scs paroles par un interprète, mais pour le moment il ne dit rien encore. Seulement, lorsque les comtes , ayant accompli la cérémonie , se retiraient et saluaient l’empereur , il prit à part cet orgueilleux, et lui demanda qui il était, son pays et son origine : Je suis pur Franc, dit-il, et des plus nobles. Je ne sais qu'une chose, c’est que dans mon pays, il y a à la rencontre de trois routes une vieille église, où quiconque a envie de se battre en duel , vient prier Dieu, et attendre son adversaire. Moi, j’ai eu beau attendre à ce carrefour, personne n’a osé venir. — Eh bien ! dit l’empereur, si vous n'avez pas encore trouvé d’ennemi, voici le temps où vous n’en manquerez pas *. »

Les voilà dans l’Asie, en face des cavaliers turcs. La lourde masse avance , harcelée sur les flancs. Elle se pose d’abord devant Nicée. Les Grecs voulaient recouvrer cette ville; ils y menèrent les croisés. Ceux-ci, inhabiles dans l’art des sièges, auraient pu, avec toute leur valeur, y languir à jamais. Ils servirent du moins à effrayer les assiégés, qui traitèrent avec Alexis. Un matin , les Francs virent flotter sur la ville le drapeau de l'empereur, * et il leur fut signifié du haut des murs de respecter une ville impériale 1 * 3.

Ils continuèrent donc leur roule vers le midi, fidèlement escortés par les Turcs qui enlevaieul tous les traîneurs. Mais ils souffraient encore plus

1 Ann. Comn. Alcxias.ed. Paris, p. 301. OSttpày/oç fi ii it. fn -^xOacpàf, ifr, , r&v tùytwv , ôv Si ixiçztixt... Tctisca b jSfltfft/fùc àxrjxoùi, fy»j* Et ttàXtfta-» tort Çjjtô» ‘vf M i &àpiçi 90i xxtpbf à ai tsoXlpatv i/*~

TtXr.au iv, etc.

3 « Il envoya en même temps de grands présents aux

chefs, sollicitant Icnr bienveillance par scs lettres et

par la voix de scs députés ; il leur rendit mille actions de grâces pour cc loyal service, et pour l’accroissement qu'ils venaient de donner à l'Empire. « Willelm. Tyr.,

I. III, c. 12. — «Il envoya, dit Guihert, I. III , c. 9 , des dons infinis aux princes, et aux plus pauvres d’a-

boudantes aumônes; il jetait ainsi des germes de liaine

parmi ceux de condition moyenne, dont sa munificence

I de leur grand nombre. Malgré les secours des Grecs, aucune provision ne suffisait, l’eau man- | quait à chaque instant sur ces arides collines. En 1 une seule halte, cinq cents personnes moururent de soif. « Les chiensde chasse des grands seigneurs, que l’on conduisait en laisse, expirèrent sur la route, dit le chroniqueur, et les faucons moururent sur le poing de ceux qui les portaient. Des femmes accouchèrent de douleur; elles restaient toutes nues sur la plaine, sans souci de leurs enfants nouveau-nés 8.»

Ils auraient eu plus de ressources, s’ils eussent eu de la cavalerie légère contre celle des Turcs.

I Mais que pouvaient des hommes pesamment armés ! contre ces nuées de vautours? L’armée des croisés voyageait, si je puis dire, captive dans un cercle de turbans et de cimeterres. Une seule fois les Turcs essayèrent de les arrêter et leur offrirent la bataille. Ils n’y gagnèrent pas; ils sentirent ce que pesaient les bras de ceux contre lesquels ils combattaient de loin avec tant d’avantage; toutefois la perte des croisés fut immense.

Ils parvinrent ainsi par la Cilicicjusqu'à Antioche. Le peuple aurait voulu passer outre, vers Jérusalem , mais les chefs insistèrent pour qu’on s’arrê- ! Ukt. Ils étaient impatients de réaliser enfin leurs rêves ambitieux. Déjà, ils s’étaient disputé l’épéc à la main la ville de Tarse ; Beaudoin et Tancrèdc soutenaient tous deux y être entrés les premiers. Une | autre ville, qui allait exciter une semblable querelle, fut démolie par le peuple , qui se souciait peu des intérêts des chefs, et ne voulait pas être retardé 4 *.

La grande ville d’ Antioche avait trois cent soixante églises, quatre cent cinquante tours. Elle avait été la métropole de cent cinquante-trois ével chés 4. C’était là une belle proie pour le comte de Saint -Gillc et pour Bohcniond. Antioche pouvait i seule les consoler d’avoir manqué Constantinople. Bohémond fut le plus habile. Il pratiqua les gens de la ville. Les croisés, trompés comme à Nicée, virent flotter sur les murs le drapeau rouge des Normands 6 *. Mais il ne put les empêcher d’y entrer,

semblait se détourner. *> Voy. aussi Raymond d’Agiles, p. 142.

8 Albertus Aquens., I. III, c. 2.

4 Raym. de Agit., p. 161. Surgentes débites ci infirmi de cubilibus suis, innixi baculis ad muros usquè perveniebaot; et illos lapides quosvix tria vel quatuor paria boum traliere postent, facilè quidam famclicus revolutos à muro longe projicicbat.

4 Guihert. Novig., I. VI, c. IC... Trcccntas et sexaginta ecclesias suis cingens ambitibus... circumpositis eidem quadringenlisquiiiquaginlaturribus. — Centum quinquaginta triumrpiscoporum...— Albcricuc compte ! que trois cent quarante églises (p. 159).

6 Gesla Francorum, e. 2t>. Somma diluculoaudirutes

Page 1