‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 146 sur 398 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SriTE U F. LA CROISADE. LES COMMUNES. ABAILARD. PRE- MIÈRE MOITIÉ DU DOUZIÈME SIÈCLE.

U appartieut à Dieu de sc réjouir sur son œuvre,

et de dire : Ceci est bon. Il n'en est pas ainsi de l’homme. Quand il a fait la sienne, quand il a bien travaillé, qu’il a bien couru et sué, quand il a vaincu, et qu'il le tient enfin, l'objet adoré, il ne le reconnaît plus, le laisse tomber des mains, le prend en dégoût , et soi-méme. Alors ce n’est plus pour lui la peine de vivre; il n’a réussi, avec tant d’efforts , qu’à s’ôter son Dieu. Ainsi Alexandre mourut de tristesse quand il eut conquis l'Asie, et Alaric, quand il eut pris Rome. Godefroy deBouillon n’eut pas plutôt la terre sainte, qu'il s’assit découragé sur cctlc terre, et languit de reposer dans son sein. Petits et grands, nous sommes tous en ceci Alexandre cl Godefroy. L’historien comme le héros.

. Le sec et froid Gibbon lui-mémc exprime une émotion mélancolique, quand il a fini son grand ouvrage 9. Et moi, si j'ose aussi parler, j’entrevois avec autant de crainte que de désir, l'époque où j’aurai terminé la longue croisade à travers les siècles , que j’entreprends pour ma patrie.

La tristesse fut grande pour les hommes du moyen âge, quand ils furent au but de cctlc aventureuse expédition , et jouirent de celle Jérusalem tant désirée. Six cent mille hommes s’étaient croisés. Ils n’ctaicnl plus que vingt-cinq mille en sortant d'Antioche ; et quand ils eurent pris la cité sainte, Godefroy resta pour la défendre avec trois cents chevaliers; quelques autres à Tripoli avec Raymond ; à Édesse, avec Beaudoin; à Antioche , avec Bohémoud. Dix mille hommes revirent l’Europe. Qu’était devenu tout le reste? 11 était facile d’en trouver la trace; elle était marquée par la Hongrie, l’Empire grec et l’Asie, sur une route blanche d'ossements. Tant d’efforls et un tel résultat! Il ne faut pas s’étonner si le vainqueur luimême pril la vie en dégoût. Godefroy n'accusa pas Dieu, mais il languit et mourut 4.

> Guibert, I. II, e. 1 ; • L’année dernière je m'entretenait avec au archidiacre de Mayence au sujet de la rébellion des siens , et je l'entendais vilipender notre roi et le peuple, uniquement parce que le roi avait bien accueilli et bien traité partout le seigneur pape Pascal, ainsi que scs princes : il se moquait dea Français à * cette occasion, jusqu’à les appeler par dérision Fran cou*. Je lui dis alors : - Si vous tenez les Français pour j telle mrnt faibles ou lâches que vous croyez pouvoir | insulter par vos plaisanteries à un nom dont la célébrité s’est étendue jusqu'à la mer indienne, dites-moi donc à qui le pape Urbain s'adressa pour demander du ; secours contre les Turcs? N’est-ce pas aux Français ? •

— Id., 1. IV. c. S : « Nos princes, ayant tenu conseil , résolurent alors de construire uii fort sur le sommet d’une montagne qu’ils avaient appelée Malregmartl , pour s’en faire un nouveau point de défense contre les agressions des Turcs. >• La langue française dominait

donc dans l'année des croisés, l'oy. aussi les suites de In quatrième croisade.

* O pxitfivi t£v jixiùiux, xx i âfxtr/ài tcj Çpu yyixoû eTfcrreü. Mathieu Paris (ad ann. 1354), et Froissart (t. IV, p. 907) dounent au roi de Frauce le titre de Htx regum , et de chef de tous les rois chrétiens. — Les Turcs eux-mêmes voulurent descendre des Francs : ■ Dicunt se esse de Francorum gcneralioue, et quia nuilus bomo oaturaliter debet esse miles niai Turci et Franci. » Gesta Francorum, ap. Boogars, p. 7.

* ■ Je aongeai que je venaia de prendre cougé de l'ancien et agréable compagnon de ma vie. * Métn. de Gibbon.

< Guibcrt. Nov., I. VII, 99 : • Un prince dune tribu voisine de Gentils lui envoya des présents infectés d'un poison mortel. Godefroy s'en servit sans défiance, tomba tout à coup malade, s'alita , et mourut bientôt après. Selon d'autres, il mourut de mort naturelle. »...

C'est qu'il ne se doutait pas du résultat véritable de la croisade. Ce résultat qu'on ne pouvait ni voir, ni loucher, n'en était pas moins réel. L'Europe et l’Asie s'étaient approchées, reconnues; les haines d'ignorance avaient déjà diminué. Comparons le langage des contemporains avant et après la croisade.

« C’était chose amusante, dit le farouche Raymond d’Agilcs, de voir les Turcs, pressés de tous côtés par les nôtres, se jeter en fuyant les uns sur les autres et se pousser mutuellement dans les précipices; c’était un spectacle assez amusant et délectable *. »

Tout est changé après la croisade *. Le frère et successeur de Godefroy, le roi Beaudoin épouse une femme issue d’une famille illustre u parmi les gentils du pays *. » Lui-même adopte leurs usages, prend une robe longue , laisse croître sa barbe, et sc fait adorer à l'orientale. Il commense à compter les Sarrasins pour des hommes. Blessé, il refuse à scs médecins la permission de blesser un prisonnier pour étudier son mal *. 11 a pitié d’une prisonnière musulmane qui accouche dans son armée ;

1 Raym. de Agiles, ap. Bongars, p. 149 : Jocundum spcctaculurn tandem post multa tempora nobis factum... Accidit ibi quoddara salis nobis jocundum atque deleclabilc. — 11 raconte encore que le comte de Toulouse fit un jour arracher les yeux , couper les pieds, les mains et le nez A ses prisonniers, et il ajoute : u QuantA ibi fortitudine et cousilio cornes claruerit , non facilè referendum est. •

* Guibert, 1. VIII, c. 43. — Guibert reconnaît que les Sarrasins peuvent atteindre un certain degré de vertu, v Hospitabatur (Rothbertus Senior), apud ali quem... vite, quantum ad eos, sanctions Sarracenum. » L. III, c. 94.

3 Id., 1. VII, c. 30 : • Il vivait dans sou duché avec le plus grand éclat, tellement que toutes les fois qu'il se mettait en route, il faisait porter devant lui un bouclier d'or, sur lequel était représenté un aigle , et

*qui avait la forme d’un bouclier grec. Adoptant les usages des Gentils, il marchait portant une robe longue; il avait laissé croître sa barbe , se laissait fléchir par ceux qui l'adoraient , mangeait par terre sur des tapis étendus, et s’il entrait dans une ville qui lui appartint , deux chevaliers en avant de son char faisaient retentir deux trompettes. »

4 Id., ibid., c. 13 : Negat se cujuspiam hominura, etiam deterrimz omnium eondilionis , eau soin roortis ullatenûs , pro tantillà, cum etiam sit dubia, salule luturum.

— Albert d'Aix dit, en parlant des premiers croisés : • Dieu les punit pour avoir exercé d'affreuses violences contre les juifs ; car Dieu est juste, et ne veut pas qu'on emploie la force pour contraindre personne à venir à lui. •

3 II lui donna pour la couvrir son propre manteau,

il arrête sa marche, plutôt que de l'abandonner dans le désert 5.

Que sera -ce des chrétiens eux- mêmes? Quels sentiments d’humanité, de charité, d’égalité, n’ontils pas eu l'occasion d’acquérir dans cette communauté de périls et d’extrémes misères! La chrétienté, réunie un instant sous un mérne drapeau, a connu une sorte de patriotisme européen *. Quelques vues temporelles qui se soient mêlées à leur entreprise , la plupart ont goûté de la vertu , et révé la sainteté. Ils ont essayé de valoir mieux qu’eux-mêmes, cl sontdevenus chrétiens, au moins en haine des infidèles 7.

Le jour ou, sans distinction de libres et de serfs, les puissants désignèrent ainsi ceux qui les suivaient, nos pauvres, fut Père de l'affranchissement s. Le grand mouvement de la croisade ayant un instant tiré les hommes de la servitude locale, les ayant menés au grand air par l'Europe et l’Asie, ils cherchèrent Jérusalem, et rencontrèrent la liberté. Celte trompette libératrice de l'archange qu’on avait cru entendre en l’an 1000, elle sonna uri siècle plus tard dans la prédication de la croisade. Au

» tnantelln suo , quo erat indutus, cam involvens... * WH. Tyr., I. X, c. 11.

• On a va plus haut que les barons avaient tous renoncé à leurs cris d'armes pour adopter le cri de ta croisade : Dieu le veut! — Fulcher. Carnot., p. 389 : u Qui jamais a entendu dire qu'autant de nations, de langues différentes, aient été réunies en nne seule armée, Francs, Flamauds, Frisons, Gaulois, Bretons, Allobroges, Lorrains, Allemands, Bavarois, Normands, Écossais, Anglais, Aquitains, Italiens, Apuliens, Ibères , Daccs, Grecs, Arméniens? Si quelque Breton ou Teuton venait A me parler, il m'était impossible de lui répondre. Nais, quoique divisés en tant «le langues, noua semblions tous autant de frères et de proches parents unis dans un même esprit , par l'amour du Seigneur. Si l'un de nous perdait quelque chose de ce qui lui appartenait, celui qui Pavait trouvé le portait avec lui bien soigneusement, et pendant plusicursjours, jusqu’à ce qu’à force de recherches il eut découvert celui qui Pavait perdu, et le lui rendait de son plein gré, comme il convient à des hommes qui ont entrepris un saint pèlerinage.*

7 Guib. N o v . , 1. IV, c. 15. Ondè fichât, ut nec mentio scorti, nec nomen proslibuli tolerarelur haberi : prœsertim cüm pro hoc ipso scelere , gladiis Dco judice vererentur addici. Quod si gravidam inveniri constitisset aliquamearum mulicrum quæprobabanturcarcre maritia, alrocibus tradebatur cum suo leuone suppliciis. — Les mreurs sensuelles des Turcs contrastaient avec cette chasteté chrétienne. Après la grande bataille d'Antioche, on trouva dans les champs et les bois des enfants nouveau-nés dont les femmes turques étaient accouchées pendant lecours de l'expédition. Guibert, I. V.

8 Raym. de Agiles, p. 103, et aliàs : Pauperes nostri...

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