‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 147 sur 398 · LIVRE IV. — PREMIÈRE MOITIÉ Dll DOUZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — PREMIÈRE MOITIÉ Dll DOUZIÈME SIÈCLE

pied de la tour féodale, qui l'opprimait de son ombre, le village s’éveilla. Cet homme impitoyable, qui ne descendait de son nid de vautour que pour dépouiller ses vassaux, les arma lui -nié me, les emmena, vécut avec eux, souffrit avec eux ; la communauté de misères amollit son cœur. Plus d’un serf put dire au baron : « Monseigneur, je vous ai trouvé un verre d’eau dans le désert; je vous ai couvert de mon corps au siège d’Antioche, ou de Jérusalem. »

Il dut y avoir aussi des aventures bizarres, des fortunes étranges. Dans celle mortalité terrible, , lorsque tant de nobles avaient péri , ce fut souvent un titre de noblesse d’avoir survécu. L'on sut alors ce que valait un homme. Les serfs eurent aussi leur histoire héroïque. Les parents de tant de morts se trouvèrent parents des martyrs. Ils appliquèrent à leurs pères, à leurs frères, les vieilles légendes de l’Église. Ils surent que c’était un pauvre homme qui avait sauvé Antioche en trouvant la sainte lance, cl que les fils et les frères des rois s 'étaient sauvés d'Antioche. Ils surent que le pape n’était point allé à la croisade, et que la sainteté des moines et des prêtres avait été effacée par la sainteté d’un laïque, de Godefroy de Bouillon.

L’humanité recommença alors à s’honorer ellemême dans les plus misérables conditions. Les premières révolutions communales précèdent ou suivent de près l’an 1100. Ils s’avisèrent que chacun devait disposer du fruit de son travail , cl marier lui- même ses enfants; ils s’enhardirent à croire qu'ils avaient droit d’aller cl de venir, de vendre et d’acheter , et soupçonnèrent , dans leur outrecuidance, qu’il pouvait bien se faire que les hommes fussent égaux.

Jusque-là celte formidable pensée de l’égalité ne s’était pas nettement produite. On nous dit bien que dès avant l’an 1000 les paysans de la Normandie s'étaient ameutés ; mais cette tentative fut réprimée sans peine. Quelques cavaliers coururent les campagnes, dispersèrent les vilains, leur coupèrent les pieds et les mains; il n’en fut plus parlé *. Les paysans, en général, étaient trop isolés. Leurs jacqueries devaient échouer dans tout le moyen âge. Ils étaient aussi, malheureusement il faut le dire, trop dégradés par l’esclavage, trop brutes, trop effarouchés par l’excès de leurs maux : leur victoire eut été celle de la barbarie.

< Will. Gemctic., I. V, «p. Scr. fr., X , 185 : Rustici unanimes per diversos tolius normanicæ patri«r plurima igmtes conventicola, jnxtà s nos libitus vivere deerrnebant ; qualeniis tàm in ailvarum compcndiis (|uàm in aquarum commerciis, nullo obsislcnte antè statut! juris obice, legibus nterentur suis... Truncatis manibus ac pedibus, inutiles suis rrmisil... Uis rustici expertis ,

Mais c’était surtout dans les bourgs populeux , qui s’étaient formés au pied des châteaux cl surtout autour des églises , que fermentaient les idées d'affranchissement. Les seigneurs laïques ou ecclésiastiques avaient encouragé la population de cés bourgades par des concessions de terre , désireux d’augmenter leur force et le nombre de leurs vassaux. Ce n’étaient pas de grandes et commerçantes ciLés, comme dans le midi de la France cl dans l'Italie; mais il y avait un peu d’industrie grossière, quelques forgerons, beaucoup de tisserands, des bouchers, des cabarcliers dans les villes de passage. Quelquefois les seigneurs attiraient des artisans habiles, au moins pour broder l’étole ou forger l’armure. Il fallait bien laisser un peu de liberté à ces hommes; il portaient tout dans leurs bras, ils auraient quitté le pays.

C’était doncpar les villes que devait commencer la liberté, par les villes du centre de la France, qu’elles s’appelassent villes privilégiées ou communes , qu’elles eussent obtenu ou arraché leurs franchises. L’occasion, en général, fut la défense des populations contre l’oppression et les brigandages des seigneurs féodaux; en particulier, la défense de rile-dc-Frauce contre le pays féodal par excellence, contre la Normandie. <■ A cette époque, dit Ordcric Vital , la communauté populaire fut établie par les évoques, de sorte que les prêtres accompagnassent le roi aux sièges ou aux combats , avec les bannières de leurs paroisses et tous les paroissiens *. » Ce fut , selon le même historien , un Montfort ( famille illustre qui devait, au siècle suivant , détruire les libertés du midi de la France et fonder celle d’Angleterre ), ce fut Amaury de Montfort qui conseilla à Louis le Gros , après sa défaite de Brenneville, d'opposer aux Normands les hommes des communes, marchant sous la bannière de leurs paroisses (1119) *. Mais ces communes, rentrées dans leurs murailles, devinrent plus exigeantes. Ce fut pour leur humilité un coup mortel d’avoir vu une fois fuir devant leur bannière paroissiale les grands chevaux et les nobles chevaliers , d’avoir , avec Louis le Gros, mis fin aux brigandages des Rochefort , d’avoir forcé le repaire des Coucy. Ils se dirent avec le poêle du douzième siècle : « Nous sommes hommes comme ils sont ; tout aussi grand cœur nous avons; tout autant

festinatô concionibus omissis , ad sua aratra sunt reTCrsi.

7 Order. Vit., 1. II : Tune crgA cotmnunilas in Francis popularis statuta est à praesulibus, ut prirsbyteri coraitarcnlur régi ad obsidionem ve) pugnam cum vrxillis et parrochianis omnibus.

* Order. Vit., 1. XII.

HISTOIRE DK FRANCK.

souffrir nous pouvons *. « Ils voulurent tous quel- I ques franchises, quelques privilèges; ils offrirent de l'argent; ils surent en trouver, indigents et misérables qu'ils étaient, pauvres artisans, forgerons ou tisserands , accueillis par grâce au pied d'un château , serfs réfugiés autour d'une église ; tels ont été les fondateurs de nos libertés. Ils s'ôtèrent les morceaux de la bouche , aimant mieux se passer de pain. Les seigneurs, le roi, vendirent à l'envi ces diplômes si bien payés.

Cette révolution s'accomplit partout sous mille formes et à petit bruit. Elle n'a été remarquée que dans quelques villes de l’Oise cl de la Somme, qui, placées dans des circonstances moins favorables , partagées cuire deux seigneurs laïques et ecclésiastiques, s'adressèrent au roi pour faire garantir solennellement des concessions souvent violées, et maintinrent une liberté précaire au prix de plusieurs siècles de guerres civiles. C'est à ces villes qu’on a plus particulièrement donné le nom de communes. Ces guerres sont un petit, mais dramatique incident de la grande révolution qui s'accomplissait silencieusement et sous des formes diverses dans toutes les villes du nord de la France.

C'est dans la vaillante et colérique Picardie, dont les communes avaient si bien battu les Normands, c'est dans le pays de Calvin cl de tant d'autres esprits révolutionnaires, qu’eurent lieu ccs explosions. Les premières communes furent Noyon , Beauvais, Laon, les trois pairies ecclésiastiques s. Joignez-y Saint-Quentin. L’Église avait jeté là les fondements d”unc forte démocratie. Que l’exemple

1 Rob. Wace, Roman de Rou, vers 5979-45038.

Li païsan c li vilain

Cil «Ici hoscagc c cil «tel ptain,

Ne sai par kcl entichement,

Ne ki les meu primieremenl ;

Par vint, par trentaines, par cens Uni tenus plusurs parlement...

Priveraient ont porparlé E plusurs Pont entre cl* Juré Ke jamez, par lur volonté,

N'arunt seingnur neavoé.

Seingnur ne lur font *c mal nun;

Ne pocnl avoir od cl* raisun,

Ne lur gaainx , ne lur lahurs ;

Chescun jur vunl a grant dolurs...

Tute jur tant lur bcslcs prises Pur ilci c pur ser vises...

• Pur kei nus laissum damagier?

* Mi-Lu m nus fors de lor dangicr;

■ Nus sûmes homes rum il sunt,

» Tes membres arum rum il unt,

» Et altresi grans cors avum ,

» Et altrcUmt sofrir poiim.

x Ne nus faut fors ener salement ;

« Alium nus par scremenl,

» Nos avoir e nus defeinlunt ,

I ait clé donné par Cambrai, par les villes de la Belgique, c'est ce que nous examinerons plus tard, quand nous rencontrerons les révolutions tout autrement importantes des communes de Flandre. Nous ne pourrions ici que montrer en petit ce que nous trouverons plus loin sous des proportions colossales. Qu'csl-ce que la commune de Laon à côté de celle terrible et orageuse cité de Bruges , qui faisait sortir trente mille soldats de ses portes , battait le roi de France et emprisonnait l’empereur 5? Toutefois, grandes ou petites, elles furont héroïques, nos communes picardes, et combattirent bravement. Elles aussi eurent leur beffroi , leur tour, non pas inclinée et vêtue de marbre, comme les miranda d'Italie 4 , mais parée d'une cloche sonore, qui n'appciait pas en vain les bourgeois à la bataille contre l'évèquc ou le seigneur. Les femmes y allaient contre les hommes. Quatrevingts femmes voulurent prendre part à l’attaque du château d’Amiens , et s’y firent blesser 5 ; ainsi plus tard Jeanne Hachette au siège de Beauvais. Gaillarde et rieuse population d'impétueux soldais cl de joyeux conteurs, pays des mœurs légères, des fabliaux salés, des bonnes chansons et de Béranger. C'était leur joie au douzième siècle, de voir le comte d’Amicnssurson gros cheval se risquer hors du pont-levis et caracoler lourdement; alors les cabaretiers et les bouchers se mettaient hardiment sur leurs portes cl effarouchaient de leurs risées la bêle féodale *.

On a dit que le roi avait fondé les communes. Le contraire est plutôt vrai 7. Ce sont les communes

• E luit ensemble nus lenum.

» Es nus voilent guerreier ,

» Bien avum , contre un chevalier,

« Trente u quarante palsanx x Maniables e cumhatan*. »

2 Foy. Thierry, Lettres sur l'Histoire de France. — Je n'aurais pu que reproduire ici ses admirables récits qui sont maintenant dans toutes les mémoires. Toutefois sur la question des communes, de la bourgeoisie et de l’origine du tiers ctat , les principes n'ont été posés que dans le cinquième volume dn Cours de M. Guizot. Je reviens ailleurs sur ce grand sujet.

3 Maximilien, en 1493.

4 Voy. Thierry , Lettres sur l'Histoire de France , p. 302, Miranda, c'est-à-dire la merveille.

3 Guibert. Nov., ap. Scr. fr., XII, 2G3.

3 Id., ibid., 301.

7 Louis VI s'élait opposé à ce que les villes de la couronne se constituassent en communes. Louis VII suivit la même politique; & son passage à Orléans, il réprima des effort s qu’il regardait comme séditieux : a Là, apaisa l'orgueil cl la fnrfcnnerie d’aucuns musards de la cité, qui, pour raison de la commune, faisaient semblant de soi rebeller, et dresser contre la couronne, mais moult

Page 1