‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 15 sur 398 · LIVRE I. - CELTES · texte numérisé non relu

LIVRE I. - CELTES

de Lyon, colonie de Vienne, et, dès sa naissance, ennemie de sa mère. Celte ville, si favorablement située au confluent delà Saône et du Rhône, presque adossée aux Alpes, voisine de la Loire, voisine de la mer par l'impétuosité de son fleuve qui y porte tout d’un trait, surveillait la Narbonnaise et la Celtique, et semblait un œil de l'Italie ouvert sur toutes les Gaules.

C’est à Lyon , à Aisnay , à la pointe de la Saône et du Rhône, que soixante cités gauloises élevèrent l’autel d'Auguste, sous les yeux de son beau-fils Drusus. Auguste prit place parmi les divinités du pays. D'autres autels lui furent dressés à Saintes, à Arles, à Narbonne, etc. La vieille religion gallique s’associa volontiers au paganisme romain. Auguste avait bâti un temple au dieu Kirk personnification de ce vent violent qui souffle dans la Narbonnaise ; et sur un même autel on lut dans une double inscription les noms des divinités gauloises cl romaines; Mars-Cainul; Diane- Arduinna, Belcn-Apollon ; Rome init Hésus et Nëhalénia au nombre des dieux indigèles.

Cependant le druidisme résista longtemps à l'influence romaine; là se réfugia la nationalité des Gaules. Auguste essaya du moins de modifier celle religion sanguinaire. Il défendit les sacrifices humains, et toléra seulement de légères libations de sang 1 * 3.

La lutte du druidisme ne put être étrangère au soulèvement des Gaules, sous Tibère, quoique l’histoire lui donne pour cause le poids des impôts, augmenté par l’usure. Le chef de la révolte était vraisemblablement un Educ, Julius Sacrovir; les Edues , étaient , comme je l'ai dit , un peuple druidique, et le nom de aacrocir n’est peut-être qu’une traduction de druide. Les Belges furent aussi entraînés par Julius Florus s.

•i Les cités gauloises, fatiguées de l’énormilc des dettes, essayèrent une rébellion, dont les plus ardents promoteurs furent, parmi les Trévircs, Julius Florus, chez les Edues, Julius Sacrovir, tous deux d’une naissance distinguée, et issus d'aïeux à qui leurs belles actions avaient valu le droit de cilé romaine. Dans de secrètes conférences, où ils réunissent les plus audacieux de leurs coin|Milriotes, et ceux à qui l’indigence ou la crainte des supplices faisait un besoin de l'insurrection , ils conviennent que Florus soulèvera la Belgique, et Sacrovir les cités plus voisines de la sienne... Il y eut peu de cantons où ne fussent semés les germes de cette

1 Sciicc., Qu.xst. natur., I. V, c. 17. Aulu-Gclle, I. Il, c. 22. — Dans le Moine de Saint -Gall (scr. r. fr., V,

1 43) , Circinus est synonyme de Borcas.

3 Mêla, I. III, c. 2 : Ut ah nltimis c.rdibus absli-

IIIÈKES. - ROMAINS. 2Ü

révolte. Les Amlccaves et les Turoniens.( Anjou . Touraine) éctalèrcut les premiers. Le lieutenant Aciiius Aviola fit marcher une cohorte qui tenait garnison à Lyon , cl réduisit les Amlccaves. Les Turonicns furent défaits par un corps de légionnaires que le même Aviola reçut de Visellius , gouverneur de la basse Germanie, et auquel se joignirent des nobles gaulois, qui cachaient ainsi leur défection pour se déclarer dans un moment plus favorable. On vil même Sacrovir se battre pour les Romains, la tète découverte., afin, disait-il, de montrer son courage; mais les prisonniers assuraient qu'il avait voulu se mettre à l’abri des traits, en sc faisant reconnaître. Tibère, consulté, méprisa cet avis, et son irrésolution nourrit l’incendie.

» Cependant Florus. poursuivant ses desseins, tente la fidélité d’une aile de cavalerie levée à Trêves et disciplinée à notre manière , et l’engage à commencer la guerre par le massacre des Romains établis dans le pays. Le plus grand nombre resta dans le devoir. Mais la foule des débiteurs cl des clients de Florus prit les armes ; et ils cherchaient à gagner la forêt d’Ardcnnc, lorsque des légions des deux armées de Visellius et de G. Silius, arrivant par des chemins opposés, leur fermèrent le passage. Détaché avec une troupe d’élite, Julius Indus, compatriote de Florus, et que sa haine pour ce chef animait à nous bien servir, dissipa celte multitude qui ne ressemblait pas encore à une année. Florus, à la faveur de retraites inconnues, échappa quelque temps aux vainqueurs. Enfin, à la vue des soldats qui assiégeaient son asile, il sc tua de sa propre main. Ainsi finit la révolte des Trévircs.

» Celle des Edues fut plus difficile à réprimer, parce que celte nation était plus puissante, et nos forces plus éloignées. Sacrovir, avec des cnhorles régulières, s'était emparé d'Auguslodunum (Autun), leur capitale, où les enfants de la noblesse gauloise étudiaient les arts liberaux : c'étaient des otages qui pouvaient attacher à sa fortune leurs familles et leurs proches. Il distribua aux habitants des armes fabriquées en secret. Bientôt il fut à la tète de quarante mille hommes, dont le cinquième était armé comme nos légionnaires : le reste avait des épieux , des coutelas et d’autres instruments «le chasse. Il y joignit les esclaves destinés au métier de gladiateur, et que dans ce pays on nomme crupcllaires. Une armure de fer les couvre tout entiers,

neuf , ilà iiihilomiuûs ubi dévolus allaribus adniovére , débitant.

5 Tacite, Annal., 1. 111, c. *M. J’empruutc ici Pcxctllentc traduction de M. Buruouf.

HISTOIRE DK FRANCE.

cl les reud impénétrables aux coups, si elle les gène pour frapper eux-mêmes. Ces forces étaient accrues par le concours des autres Gaulois, qui, sans attendre que leurs cités se déclarassent , venaient offrir leurs personnes, et par la mésintelligence de nos deux généraux, qui se disputaient la conduite -de cette guerre.

» Pendant ce temps Silius s'avancait avec deux légions, précédées d'un corps d’auxilifcircs, et ravageait les dernières bourgades des Séquanes (Franchc-Coinlé), qui, voisines et alliées des Éducs , avaient pris les armes avec eux. Rienlôt il marche à grandes journées sur Augiistodunum... A douze milles de cette ville, on découvrit dans une plaine i les troupes de Sacrovir : il avait mis en première ! ligne ses hommes bardés de fer, ses cohortes sur les flancs , et par derrière les bandes à moitié armées. Les hommes de fer, dont l’armure était à j l’épreuve de l’épée et du javelot, tinrent seuls quelques instants. Alors le soldat romain, saisissant , la hache et la cognée , comme s'il voulait faire brè- . che à une muraille, fend l'armure cl le corps qu’elle enveloppe; d'autres, avec des leviers ou des four- j ches, renversent ces masses inertes, qui restaient j gisantes comme des cadavres, sans force pour sc I relever. Sacrovir se retira d’abord à Augustodunum; j ensuite, craignant tfélrc livré , il se rendit, avec les plus lidélcs de scs amis, à une maison de campagne voisine. Là, il se tua de sa propre main : les autres s’ôtèrent mutuellement la vie ; et la maison, à laquelle ils avaient mis le feu, leur servit à tous de bûcher. »

Auguste et Tibère, sévères administrateurs, et vrais Romains, avaient en quelque sorle resserré l’unité de l'Empire, compromise par César, en éloignant du gouvernement les provinciaux, les barbares. Leurs successeurs, Caligula, Claude et Néron, adoptèrent une marche tout opposée. Ils descendaient d’Antoine, de l’ami des barbares; ils suivirent l'exemple de leur aïeul ; déjà le père de | Caligula, Cermanicus, avait affecté de l’imiter, j Caligula, né, selou Pline, à Trêves, élevé au milieu ! des armées de Germanie et de Syrie montra pour Rome un mépris incroyable. Une partie des folies | que les Romains lui reprochèrent, trouve en ceci

1 A sa mort, dit Suétone, Liarbaros feront. .. velut in , domcstico communique nuerorc , cnnscnsissc ad inducias; rcgulos quosdatn bai bain posuissc, et uxorum capita rosisse, ad indiciutn ma xi mi luctûs; regum cliam regem et cxcrcitalione venandi et convictu Mcgistanum (?) ahslinuissc , quod apud Parlhos justitii instar est. Sueton., in Calig.,c. 5.

7 Un Gaulois le contemplait on silence. Que vois-tu donc en moi? lui dit Caligula. Un magnifique radotage wsvHpr.ft*). L’empereur ne le fit pas punir ; ce

son explication; son règne violent et furieux fut une dérision , une parodie de tout ce qu’on avait révéré. Époux de ses sieurs , comme les rois de l’Orient, il n’attendit fias sa mort pour être adoré ; il se fit dieu dès son vivant ; Alexandre, son héros, s'ôtait contenté d’être lils d’un dieu. Il arracha le diadème au J upiter romain, et se le mil lui-méme 7. Il affubla son cheval des ornements du consulat. Il vendit à Lyon pièce à pièce tous les meubles de sa famille, abdiquant ainsi scs aïeux, et prostituant leurs souvenirs. Lui-même voulut remplir l’ofRce d’huissier-priseur et de vendeur à l'encan , faisant valoir chaque objet, et les faisant monter bien au delà de leur prix : u Ce vase, disait-il, était a mon aïeul Antoine; Auguste le conquit à la bataille d’Actium *. » Puis, il institua à l'autel d'Auguste des jeux burlesques et terribles 4, des combats d’éloquence , où le vaincu devait effacer ses écrits avec la langue, ou sc laisser jeter dans le Rhône. Sans doute, ces jeux étaient renouvelés de quelque rit antique. Nous savons que c’était l’usage des Gaulois et des Germains de précipiter les vaincus comme victimes, hommes cl chevaux. On observait la manière dont ils tourbillonnaient, pour en tirer des présages de l’avenir. LcsCiinbrcs vainqueurs traitèrent ainsi tous ceux qu’ils trouvèrent dans les camps dcCépion et de Manlius. Aujourd’hui encore, la tradition désigne le pont du Rhône, d’où les tau reaux étaient précipites.

Caligula avait près de lui les Gaulois les plus illustres ( Yalerius Asialicus et Domilius Afer ) ; Claude était Gaulois lui-méme. Né à Lyon 5 , élevé loin des affaires par Auguste et Tibère, qui se défiaient de ses singulières distractions, il avait vieilli dans la solitude et la culture des lettres, lorsque les soldats le proclamèrent malgré lui. Jamais prince ne choqua davantage les Romains et ne s’éloigna plus de leurs goûts et de leurs habitudes ; son bégaiement barbare, sa préférence pour la langue grecque , ses continuelles citations d'Homère, tout en lui leur prêtait à rire; aussi laissa-l-ii l'Empire aux mains des affranchis qui l’entouraient. Ces esclaves élevés avec tant de soin dans les palais des grands de Rome, pouvaient fort bien, quoi qu’en dise Tacite , être plus dignes de régner que leurs

n’était qu'un cordonnier. Dio Cass., 1. XLIX , apud Script, r. fr., I, 524.

3 Rio Caasius, i. L1X, CSG.

4 Son voyage dans la Gaule fut signalé d’une manière plus honorable; il fit construire le phare qui éclairait le passage entre la Gaule et la Bretaguc. On a cru , dans les temps modernes , en démélcr quelques restes.

3 Sueton., in Claud., c. 2. Seine., de morte Claudii, ap. Ser. fr., 1 , 007.

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