ROMAINS
sanguinaire «les évoques Les pieuses fraudes ne lui coûtèrent rien, il trompa, il mentit, il compromit sa réputation de sainteté; pour nous, celle charité héroïque est le signal auquel nous le reconnaissons pour un saint.
Plaçons à côté de saint Martin l'archevêque de Milan, saint Ambroise, né à Trêves, et qu'on peut à ce litre compter pour Gaulois. On sait avec quelle hauteur ce prêtre intrépide ferma l’église à Théodose. après le massacre de Thessalonique.
I/Églisc gauloise ne s’honora pas moins par la science que par le zèle et la charité. La même ardeur avec laquelle elle versait son sang pour le christianisme , elle la porta dans les controverses religieuses. L’Urient et la Grèce , d’où le christianisme était sorti, s'efforcaient de le ramènera eux, si je puis dire, et de le faire rentrer dans leur sein. I)'un côté les sectes gnosliques et manichéennes le rapprochaient du parsisme; elles réclamaient part dans le gouvernement du monde pour Àhriinan ou Satan, et voulaient obliger le Christ à composer avec le principe du mal. De l’autre, les platoniciens faisaient du monde l'ouvrage d’un dieu inférieur; et les ariens, leurs disciples, voyaient dans le fils un être dépendant du père. Les manichécnsauraicnt fait du christianisme une religion tout orientale, les ariens une pure philosophie. Les Pères de l’Eglise gauloise les attaquèrent également. Au troisième siècle, saint Irénée écrivit contre les gnostiques : De l'unité du gouvernement du monde. Au quatrième. saint Hilaire de Poitiers soutint pour la consubstantialité du fils et du père une lutte héroïque, souffrit l’exil comme Athanase, et languit plusieurs années daus la Phrygie, tandis qu'Atlianase se réfugiait à Trêves près de saint Maximin, évêque de celte ville, et natif aussi de Poitiers. Saint Jérôme u'a pas assez d’éloquence pour saint Hilaire. Il trouve en lui la grâce hellénique cl «la hauteur du cothurne gaulois. » Il l’appelle « le Rhône de la langue latine. » «I/Église chrétienne, dit -il encore, a grandi cl cru à l’ombre de deux arbres,
1 Sulp. Sev., ap.Scr. fr., I, 573. V oy. aussi Grég. de Tours , I. X , c. 31. — Saint Ambroise , qui se trouvait en même temps à Trêves, sc joignit à lui ( Atnbros., cpiat.24, 20). Saint Martin avait fondé uo couvent A Milan, dont saint Ambroise occupa bientôt le siège (Greg. Tur., I. X, c. 31). On sait quelle résistance Ambroise opposa aux Milanais qui rappelaient pour évêque. Il fallut aussi employer la ruse, et presque la violence , pour faire accepter A saint Martin l'évêché de Tours (Sulp. Scv., loco eilato). Ces coïncidences sont curieuses daus la destinée de deux hommes également distingués par leur ardente et courageuse charité.
* les Éclaircissements.
3 Euseb., tlist. eccl., V, 37, ap. Gieseler's Kircheu-
saint Hilaire et saint Cyprien » ( la Gaule et l’Afrique).
Jusque-là l'Église gauloise suit le mouvement de l’Église universelle; elle s’y associe. La question du manichéisme est celle de Dieu et du monde; celle de l’arianisme est celle du Christ, de l'hommc-Picu. La polémique va descendre à l'homme même , et , c'est alors que la Gaule prendra la parole en son nom. A l'époque même où elle vient de donner à Rome l’empereur auvergnat Avitus, où l’Auvergne sous les Ferreols et les Apollinaire» 1 * 3 semble vouloir for- | mer une puissance indépendante enlrc les Goths : déjà établis au Midi, et les Francs qui vont venir du ! Nord, à cette époque, dis-je, la Gaule réclame aussi j une existence indépendante dans la sphère do la j pensée. Elle prononce, par la bouche de Pelage, ce grand nom de la liberté humaine, que l’Occident ne doit plus oublier.
Pourquoi y a-t-il du mal au monde? Voilà le point de départ de cette dispute *. Le manichéisme oriental répond : Le mal est un dieu, c’est-à-dire 1 un principe inconnu. C'est ne rien répondre , et j donner son ignorance pour explication. Le chris- ! (ianisme répond : Le mal est sorti de la liberté i humaine, non pas de l’homme en général, mais de tel homme, d’Adam, que Dieu punit dans l’huma- ■ nité qui en est sortie.
Cette solution ne satisfit qu’incomplélcment les ' logiciens de l’école d’Alexandrie. Le grand Origènc en souffrit cruellement. On sait que ce martyr vo- ! Unitaire, ne sachant comment échapper à la cor- ! ruplion innée de la nature humaine, cul recours au I foret se mutila. Il est plus facile de mutiler la chair | que de mutiler la volonté. Ne pouvant se résigner i à croire qu’une faute dure dans ceux qui ne l’ont | pas commise, ne voulant point accuser Dieu, craignant de le trouver auteur du mal , et de rentrer j ainsi dans le manichéisme, il aima mieux supposer que les âmes avaient péché dans une existence antérieure, cl que les hommes étaient des anges lom- ! hés4. Si chaque homme est responsable pour lui-
gescliichle, I, 130, noiwî^iinro» itxpï ro U aiptetù'att tA a 69ev $ xaxia; — Tcrlullian., de priser, haeret., c. 7, ibid. : E.idem malcriæ apud baercticos et philosophai volutaulur , iidem rclractus implicanlur, uutiè malurn el quare? et undè hrnnn et quotnndd?
4 S. ïliemnym. ad Pamraach. : lu libro lltpi àpx&» loquitur : ... quod in hoc corpore quasi in carceresuul •i ni ni. t relegativ, et anlcquAm homo fient iu Paradiso, inter rationales creaturas in cccleslibus commnrnl.c suul. — Sainl Jérôme lui reproche ensuite d'allégnriser tellement le Paradis, qu’il lui ôte tout caractère his- ! torique {quod sic Paradisum allcgor riscl ul historiée ' auferat verilalcm, pro arboribus angclns, pro flumiui-
même, s’il esl l'auteur de sa chute, il faut qu'il le suit de sou expialion , de sa rédemption , qu'il remonte à Dieu par la vertu. «> Que Christ soit devenu dieu, disait le disciple d'Origène , le maître de Pélage, l’audacieux Théodore de Mopsuestc , je ne lui envie rien eu cela ; ce qu’il est devenu, je puis le devenir ! par les forces de ma nature »
Cette doctrine, tout empreinte de l'héroïsme grec et de l’énergie stoïcienne, s’introduisit sans peine dans l’Occident, ou elle fût née sans doute d’ellemême. Le génie celtique, qui est celui de l'individualité, s’ympalhise profondément avec le génie grec. L'Église de Lyon fut fondée par les Grecs, ainsi que celle d’Irlande. Le clergé d'Irlande cl d'Écossc n'eut pas d’autre langue pendant longtemps. Jean le Seul ou l'Irlandais renouvela les doctrines alcxandriues au temps de Charles le Chauve. Nous suivrons ailleurs l'histoire de l'Église celtique.
L’homme qui proclama au nom de cette Église l’indépendance de la moralité humaine, ne nous est connu que par le surnom grecdePélagios (l'Armoricain, c’est-à-dire l'homme des rivages de In mer*). On ne sait si c'était un laïque ou un moine. Ou avoue que sa vie était irréprochable. Son ennemi, saint Jérôme, représente ce champion de la liberté comme un géant ; il lui attribue la taille, la force, les épaules de Miloti le Crotonialc 5. 11 parlait avec peine, et pourtant sa parole était puissante4. Obligé par l’invasion des barbares de se réfugier dans l'Orient, il y enseigna ses doctrines, et fut attaqué par scsanciens amis, saint Jérôme et saint Augustin. Dans la réalité, Pélage, en niant le péché originel s.
bus virtutes cœlestes mtelligens, totamque Paradisi continentiam tropologicà interpretalione subvertat). Ainsi, Origène rend inutile, en dounaut une autre explication de l'origine du mal , le dogme du péché originel , et en même temps il en détruit l'histoire. 11 en nie la nécessité, puis la réalité. — Il disait aussi que les démons, anges tombés comme les hommes, viendraient à résipiscence, et seraient heureux avec les saints (et cum sauctis ultimo tempore regnaturos). Ainsi cette doctrine, toute stoïcienne, s'efforçait d'établir une exacte proportion entre la faute cl la peine; elle rendait l'homme seul responsable; mais la terrible question revenait tout entière; il restait toujours 1 expliquer comment le mal avait commencé dans une vie antérieure.
1 Augustin , t. XII. Diss. de primis sucl. hser. PelagiaiiÆ.
x Ou l'appelait aussi Morgan (môr, mer, dans les langues celtiques). — Il avait eu pour maître l'origéuiste Rufin , qui traduisit Origènc eu latin ( Auastasii cpisl.. ap. Giesclcr, 1 , 57i), et publia pour SMléfense une véhémente invective cuutrc saint Jérôme. Ainsi Pélage recueille l'héritage d'Origène.
5 S. flicroiiym., pr*l., I. II, in Jerem. . Tu qui
rendait la rédemption inutile cl supprimait le christianisme *. Saint Augustin, qui avait passé sa vie jusque-là à soutenir la liberté contre le fatalisme manichéen, eu employa le reste à combattre la liberté, à briser l'orgueilleuse sous la grâce divine, au risque de l’anéantir. Le docteur africain fonda, dans scs écrits contre Pélage, ce fatalisme mystique, qui devait sc reproduire tant de fois au moyen âge, surtout dans l'Allemagne, où il fut proclamé par Gotleschalk, Tau 1er, et tant d'autres, jusqu’à ce qu'il vainquit par Luther.
Ce ii'élait pas sans raison que le grand évêque d'Hipponc, le chef de l'Église chrétienne, luttait si violemment contre Pelage. Réduire le christianisme à n’élre qu’une philosophie, c'était le frapper de uiorl, et lui enlever l’avenir. Qu’eut servi le sec rationalisme des pclagicns,à l’approche de l'invasion germanique? Ce ii'étail pas celte (ière théorie de la liberté qu'il fallait prêcher aux conquérants de l'Empire, mais la dépendance de l'homme cl la toute-puissance de Dieu. Pour adoucir, pour dompter cette fougueuse barbarie , ce n’était pas trop de toute la puissance religieuse et poétique du christianisme. Le monde romain sentait d'instinct qu'il lui faudrait bientôt, pour sc réfugier, l'ample sein de la religion. C'était son espoir et son unique asile, lorsque l'Empire, qui s'élail dit éternel, s'en allait à son tour avec les nations vaincues.
Aussi le pélagiauisinc, accueilli d’abord avec faveur, et même par le pape de Rome, fui bientôt vaincu par la grâce. En vain il ûl des concessions, el prit en Provence la forme adoucie du semi-péla-
Milonis humeris inlumescis. — Ipse ( Ruiinus) motus lalrat par Albiuum cancm ( Pclagium ), grandem et corpulentum , qui calcibut magis possit sxvire quàm dentibus.
4 Saint Augustin, t. XII, diss. U, de primis auclor lier. Pclag.
4 II ne peut y avoir de péché héréditaire, disait Pelage, car c'est la volonté seule qui constitue le péché. ■ Quxrcnduin est, pcccatum volunlatis an nrcrssilatis est? Si nécessita lis est pcccatum, non est; si volunlatis, ▼itari potest. •(Augustin., de pecc. origin., 14.) Donc, ajoutait • il , l'homme peut être saus péché ; c'est le mot de Théodore de Mopsucstc. • Quærendum utrum il. beat hoino sine pcccato esse? Procul dubio debel. Si débet, potest. Si prxccptura est, potest. •( ld., de perfretione justitixbomin.)— Origènc aussi ue demandait pour la perfection que « la liberté aidée de la loi el de la doctrine. • (Ibidem, XII, 47.)
4 Origèue, qui avait aussi nié le péché originel, avait pensé que l'incarnation était une pure allégorie. Du moins oii le lui reprochait. ( ldM ibid. , Ali. f «y. Psmpliilus, in apol. pro Origen.) — Saint Augustiu sentit bien la nécessité de cette conséquence, / oj». le traité : De ualurà et graliè, t. X, p. 1 28.
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