‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 20 sur 398 · LIVRE I. - CELTES. — IBÈRES. - ROMAINS · texte numérisé non relu

LIVRE I. - CELTES. — IBÈRES. - ROMAINS

Elle y laisse l'organisation, l'administration. Elle y a fondé la cité ; la Gaule n'avait auparavant que des villages , tout au plus des villes. Ces théâtres , ces cirques, ces aqueducs , ces voies que nous admirons encore , sont le durable symbole de la civilisation fondée par les Romains, la justification de leur conquête de la Gaule. Telle est la force de cette organisation , qu’alors même que la vie pa- : rallra s’en éloigner , alors que les barbares sem- j fileront près de la détruire , ils la subiront malgré eax. Il leur faudra , bon gré mal gré, habiter sous ces voûtes invincibles qu’ils ne peuvent ébranler; ils courberont la tête, et recevront encore, tout vainqueurs qu'ils sont , la loi de Rome vaincue. Ce grand nom d’Einpire , cette idée de l'égalité sous un monarque , si opposée au principe aristocratique de la Germanie , Rome l'a déposée sur cette terre. Les rois barbares vont en faire leur profit. Cultivée par l’Église , accueillie dans la tradition populaire , elle fera son chemin par Charlemagne et par saint Louis. Elle nous amènera peu à peu à l'anéantissement de l'aristocratie, à l’égalité, à l'équité des temps modernes.

Voilà pour l’ordre civil. Mais à côté de cet ordre un autre s’est établi, qui doit le recueillir et le sauver pendant la tempête de l’invasion barbare. Partout à côté de la magistrature romaine qui va s’é-

1 Au commencement du cinquième siècle , lnuocent I" avance quelques timides prétentions, invoquant la coutume et les décisions d'un synode ( Epist. 2 : Si majores causa: in medium fuerint devolulæ, ad sedem apostolicam, sicut synodus slatuit et beats consuetudo exigit, post judicium épiscopale refrrantur. — Epist. 29 : Patres non humanà sed divinâ decrevêre senleutiA , ut quidquid , quamvis de disjunctis remolisque proviticiis ageretur, non priés durèrent ünirndum , niai ad liujus sedif notitiam pervrnirent ). — On disputait beaucoup sur le sens de ce célèbre passage de l'Évangile : Peina en y etc., et saint Augustin et saint J en’» me ne l'interprétaient pas en faveur «le l'évêché de Rome. (Augustin, de divers. Scrm., 108. Id., in Evang. Joan , tract. 124. — ilicronym., in Amos 0, 12. Id., adv. Jovin., 1. 1.) Mais saint lliiaire , saint Grégoire de Nysse , saint Ambroise, saint Clirysnsldmc, etc., reconnaissent les droits de saint Pierre ut de ses successeurs. A mesure qu'au avance dans le cinquième siècle, ou voit peu à peu tomber l'opposition ; les papes et leurs partisans élèvent plus haut la voix (Concil. Ephcs., ann. 451 , aclio III : OùJtvi Ib7« , 61t.,, llilpof, i iiUpxoç xat xiyaiJj

TWV àîtOffTÔ/CdB , J «ta» tr,f ule’teti, 6 Qt/udXiot rti r.züo- Xtxilf ixxlqaiaf,., ttiltç tu( roi «w ut àti î/ xoîf etvlov >hxc'jxoi< **1 5*5» **« oixiÇsc. — Leonis I, epist. 10 : Divinæcultum religionis ilà Dominus instiluit. ut veritas per apostolicam lubam in salutem universitatiaexiret... ut ( id ollicium ) in B. Pétri principaliter collocarel. — Epist. 12 : Curam quam universis eccleaiis principaliter

1 clipser , cl délaisser la société en péril, la religion ! en a placé une autre qui ne lui manquera pas. Le litre romain de defenaor ciritatia va partout passer aux évêques. Dans la division des diocèses ecclésiastiques subsiste celle des diocèses impériaux. L’universalité impériale est détruite, mais l’universalité catholique apparaît. Laprimatic de Rome et de saint Pierre commence à poindre confuse et obscure '. Le monde se maintiendra et s’ordonnera par l'Église ; sa hiérarchie naissante est un cadre sur lequel tout se place ou sc modèle. A elle, l’ordre extérieur , et la vie intérieure. Celle-ci est surtout dans les moines. L'ordre de saint Benoit donne au monde ancien , usé par l'esclavage , le premier exemple du travail accompli par des mains libres *. Pour la première fois, le citoyen humilié par la ruine de la cité, abaisse les regards sur celte terre qu’il avait méprisée. Il se souvient du travail, ordonné au commencement du monde dans l'arrêt porté sur Adam. Celte grande innovation du travail libre et volontaire sera la base de l'cxistcncc moderne.

L'idée meme de la personnalité libfc , qui nous apparaissait confuse dans la barbarie guerrière des clans galliques, plus distincte que le druidisme, dans sa doctrine d'immortalité, elle éclate au cinquième siècle. Le Breton 3 Pelage pose la loi de la

ex divinà iustitutionc debemus , etc., etc.) — Enfin Léon le Grand prit le titre de chef de l’Jigli* * uftiverseliv (Leonis I , epist. 103, 97).

3 Régula S. Beued., c. 38 : Otiositas inimica est animæ... « L’oisiveté est ennemie de l'Âme : aussi les frères doivent être occu|>és , à certaines heures, au travail des mains; dans d’autres, à de saintes lectures. » — Après avoir réglé les heures du travail, il ajoute : • Et si la pauvreté du lieu , la nécessité ou la récolte des fruits tient les frères constamment occupés, qu’ils ne s'en affligent point , car ils sont vraiment moines s'ils vivent du travail de leurs mains , ainsi qu'ont fait nos pères et les apdtres. •

Ainsi, aux Ascètes de l'Orient , priant solitairement au fond de la Tliébaïde , aux Stylites, seuls sur leur colonne , aux Evxfau errants, qui rejetaient la loi, et s'abandonnaient à tous les écarts d’un mysticisme effréné, succédèrent en Occident de sages communautés attachées au sol par le travail. L'iudëpemlance des cénobites asiatiques fut remplacée par une organisation régulière, invariable; la règle ne fut plus un recueil de conseils , mais un code. La liberté s'était anéantie en Orient , dans la quiétude du mysticisme; elle 6e disciplina en Occident , elle se soumit , pour se racheter, à la règle, à la loi, & l’obéissance , au travail.

3 Ne, selon les uns, dans notre Bretagne, selon d'autres , dans les îles britanniques ; ce qui du reste ne change rien A la question. Il suflil qu’il ait appartenu à la race celtique.

HISTOIRE DK FRANCE.

philosophie celtique, la loi suivie par Jean l'Érigènc (l’Irlandais), le Breton Abailard et le Breton Descartes. Voyons comment fut amené ce grand événement. Nous ne pouvons l’expliquerqu’cn esquissant l'histoire du christianisme gaulois.

Depuis que la Gaule, introduite par Rome dans la grande communauté des nations, avait pris part à la vie générale du monde, on pouvait craindre qu'elle ne s’oubliât elle -môme, qu’elle ne devint toute Grèce, toute Italie. Dans les villes gauloises on aurait en effet cherché la Gaule. Sous ces temples grecs, sous ces basiliques romaines, que devenait l’originalité du pays? Cependant hors des villes, et surtout en s’avançant vers le Nord, dans ces vastes contrées où les villes devenaient plus rares, la nationalité subsistait encore. Le druidisme proscrit s'élail réfugié dans les campagnes, dans le peuple. Pesccnnius Niger, pour plaire aux Gaulois, ressuscita, dit -on, de vieux mystères, qui sans doute étaient ceux du druidisme *. Une femme druide promit l’empire à Dioclétien *. Une autre, lorsque Alexandre Sévère préparait une nouvelle attaque contre l'Ilc druidique, la Bretagne, se présenta sur son passage, et lui cria en langue gauloise : « Va, mais n’espère point la victoire, et ne te fie point à les soldats 1 * 3. * La langue cl la religion nationales u'avaicnldonc pas péri. Elles dormaient silencieuses sous la culture romaine, en attendant le christianisme.

Quand celui-ci parut au monde, quand il substitua au Dieu -nature le Dieu -homme , et à la place de la triste ivresse des sens dont l’ancien culte avait fatigué l'humanité , les sérieuses voluptés de

1 Ælianns Spartianus : in Pescenn. Nigro; Peseennias sacra qua*dara in Gailiâ qu;c caslissimis decernun-

tur, consensu publico celebranda suscepit.

3 Vopisc.,in N’umeriauo : Cüra apudTungros iu Gailié , quAd.im iu cauponû raoraretur, et cum druide quâ* dam mulicrc rationem convictû» sui quotidiani faceret, at ilia diccret : Dincleliauc , nimiüm avarus, nimiùm pareus , es ; joco , non serio , Diocleliarmni respondisse fertur : Tune ero largos , cum imperator fuero. Post quod verkuni druias dixissc fertur : Dioclctiane, jocari noli : nam imperator eria, cüm Aprum occident. — Id., in Dioclctiano. Dicebat (Diocletianus)quodam tempore Aurelianum Gallican*» contuluisse druidas, scisci tante tn utrûm apud ejus pusteros imperium permaneret : tùm illas respondisse dixit : Nullius clarius in republie* noraeo quâra Claudii posterorum futurum.

5 Æl. Lamprid., in Alex. Sever. : Mulier druias eunti cxclamavit gallico sermone : Vadas , uce victoriam spores, ncc militi tuo érodas.

4 C’est à ccttc époque, vers 177, sous le règne de

Harc-Aurèle , que l'ou place les premières conversions et les premiers martyrs de la Gaule. Sulpic. Sever., Jtist. sacra, ap. Scr. fr., 1,573 : Sub Aurelio.... perac-

l’âmc et les joiesdu martyre, chaque peupleaccueillit la nouvelle croyance selon son génie. La Gaule la reçut avidement, sembla la reconnaître et retrouver son bien. La place du druidisme était chaude encore : ce n’était pas chose nouvelle en Gaule que la croyance à l'immortalité de l’âme. Les druides aussi semblent avoir enseigné un médiateur. Aussi ces peuples se précipitèrent-ils dans le christianisme. Nulle part il ne compta plus de martyrs. Le Grec d’Asie, saint Pothin (eo6e«. »&<, l’homme du désir?), disciple du plus mystique des apôtres , fonda la mystique église de Lyon, métropole religieuse îles Gaules4. On y montre encore les catacombes, et la hauteur où monta le sang des dix-huit mille martyrs. De ces martyrs, le plus glorieux fut une femme, une esclave (sainte Blandine).

Le christianisme se répandit plus lentement dans le Nord, surtout dans les campagnes. Au quatrième siècle encore, saint Martin y trouvait à convertir des peuplades entières, et des temples à renverser 5. Cet ardent missionnaire devint comme un dieu pour le peuple. L’Espagnol Maxime, qui avait conquis la Gaule avec une armée de Bretons, ne crut pouvoir s'affermir qu’en appelant saint Martin auprès de lui. L’impératrice le servit à table. Dans sa vénération idolâlriquc pour le saint homme, elle allait jusqu'à ramasser et manger ses miettes. Ailleurs ou voit des vierges dont il avait visité le monastère, baiser et lécher la place où il avait posé les mains. Sa roule était partout marquée par des miracles. Mais ce qui recommande à jamais sa mémoire, c’est qu’il fit 1rs derniers efforts pour sauver les hérétiques que Maxime voulait sacrifier au zèle

cutio quinta agilata ac tùm primûm intri Galbas martyria visa. — Avec saint Pothin moururent quarantesix martyrs. Gregor. Turonens., de glor. martyr., I. I, c. 49. — Eu 202, sous Sévère, saint Irénée, d’abord évêque de Vienne , puis successeur de saint Pothin , souffrit le martyre avec neuf mille (selon d'autres , dix-huit mille) personnes de tout sexe et de tout Age. — Co demi-siècle après lui, saint Saturnin et ses compagnons auraient fondé sept autres évècliés; Passio S. Saturu., ap. Greg. Tur.. I. I,c. 28 : Decii tempore, viri cpiscopi ad pnedicandum iu Gallias misci sunt ;... Turonicis Galianus, Arelalensibus Trophimus , Narboiife Paulus, Tolosæ Sa tu minus, Parisiacis Diouysius, Arvernis Slremouius , Lemovicinis Martialis destinatus episcopus. — Le pape Zoiime réclame la primatie pour Arles. Epist. I, ad Episc. Gall.

b Quels temples? Je serais porté à croire qu’il s’agit ici de temples nationaux, de religions locales. Les Romains qui pénétrèrent dans le Nord ne peuvent, en si peu de temps, avoir inspiré aux indigènes un tel attachement pour leurs dieux. Sulp. Scv., vita S. Martini.

l'uÿ. les Éclaircissements.

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