LIVRE IV. — PREMIÈRE MOITIÉ
devait sortir. Il se faisait faire des lectures pieuses pendant le repas , et le soir au moment de s'endormir'. Il ne pouvait rassasier son cœur d’oraisons et de prières. Il restait souvent si longtemps prosterné, qu'en sc relevant, dit l'historien, il était saisi de vertige, et disait tout bas aux chambellans: « Où suis-je? » Il craignait d'étre entendu de ses chevaliers *.
Mais la prière ne pouvait suffire au besoin de son cœur. « Li beneoiz rois désirroil merveilleusement grâce de termes , et se compleignoit à son confesseur de ce que termes li défailloient, et li disoit débonnèrement, humblement et privéement, qne quant l’en disoit eu la létanic ces moz : Biau sire Diex, nous te prions que tu nous doignes fontaine de lermes, li sainz rois disoil dévoiement : O sire Diex , je n’ose requerre fontaine de lermes; ainçois me soufisissent petites goules de lermes à arouser la secherèce de mon cucr.... Et aucune foiz reconnut-il à son confesseur privéement, que aucune foiz li donna à notre sires lermes en oraison : lesqueles, quant il les scnloil courre par sa face soucf (doucement), cl entrer dans sa bouche, eles li seinbloicnl si savoureuses et très douces, non pas seulement au cuer, mes à la bouche 5. »
Ces pieuses larmes, ces mystiques extases, ces mystères de l’amour divin, tout cela est dans la merveilleuse petite église de saint Louis, dans la Sainte-Chapelle, église toute mystique, tout arabe d’architecture, qu’il fit bâtir au retour de la croisade par Eudes de Montreuil , qu’il y avait mené avec lui. Un monde de religion et de poésie, tout un Orient chrétien est en ces vitraux , fragile et précieuse peinture que l’on néglige trop cl que le vent emportera quelque jour. Mais la Sainte-Chapelle n'était pas encore assez retirée, et pas même Vinrennes, dans ses bois alors si profonds. Il lui fallait la Thébaldedc Fontainebleau, ses déserts de grès et de silex , cette dure et pénitente nature, ces rocs retentissants, pleins d’apparitions et de légendes. Il y bâtit un ermitage dont les murs ont
1 Vie de saint Louis, par le confesseur de la reine
Marguerite, p. 599 : S'estude il mettoit à lire Sainte
Escripture, car il avoit la Bible glosée, et originaux de saint Augustin et d'autres sainz , et autres livres de la Sainte Escripture, esquex il lisoit et frsoit lire moût de foiz devant loi el tens d’entre disner et heure de dormir... Quand il convenoit que il dormist , si demoroit il pou en son dormir.
1 Id., p. 393. * Quand li chapelains se départoit d'ilrcques (de la Chapelle), li benoiez Rois drmouroit seul ilecques ou delcz son lit, et estoil ilecques en oroison par loue tens, enclin & terre, en tenant ses coûtes au banc, si longuement que il ennuoit moût à la mesniéc de sa chambre qui l’atcndoicnl par dehors... Il estoiten
Dl1 * * TREIZIÈME SIÈCLE. LOL'IS IX. 351
< servi de base i cc bizarre labyrinthe, â ce sombre palais de volupté, de crime et de caprice, où triom- 1 phe encore la fantaisie italienne des Valois.
Saint Louis avait élevé la Sainte-Chapelle pour recevoir la sainte couronne d’épines venue de Constantinople. Aux jours solennels, il la lirait lui-méme de la châsse, el la montrait au peuple. A son insu, il habituait le peuple à voir le roi sc passer des prêtres. Ainsi David prenait lui-méme sur la table les pains de proposition. On montre encore, au midi de la petite église, une étroite cellule qu’on croit avoir été l’oratoire de saint Louis.
Dés le vivant de saint Louis, scs contemporains , dans leur simplicité, s'étaicnl douté qu’iï était déjà saint, et plus saint que les prêtres. « Tarit com il vivoit, une parole pooit cslre dite de li, qui est escrile de saint llylaire : « ô quant très parfèt » homme lai , duquel les prestres méesmes désir- » renl à s’ensivre la vie ! » Car moût de prestres et de prélaz désirroienl estre semblables au beneoil roi en ses verluz el en ses meurs; car l’on croit méosmement que il fust saint dès que il vivoit4. »
Tandis que saint Louis enterrait les morts , « il u coques esloicnl présens tous revcslu, li arcevesques de Sur el li évesques de Daiuièlc, el leur clergié, qui disoient le service des mors; mes ils esloupoicnt leur nez pour la puour; mais onques ne fu veu au bon roy Loys eslouper le sicu, tant le faisoit fermement et dévotement4. *
Joinville raconte qu'un grand nombre d’Arméniens qui allaient en pèlerinage à Jérusalem, vinrent lui demander de leur faire voir le saint roy; — «Je alai au roy là où il se scoil en un pavcillon, apuié à l'cstachc (colonne) du pavcillon, el seuil ou sablon sanz lapiz el sanz nulle autre chose desouz ii. Je li dis : «Sire, il a là hors un granl peuple de la grant Hcrménic qui vont en Jérusalem , et me proient, sire, que je leur face monstrer le saint Boy ; mès je ne bée jà à baisier vos os (cependant je ne désire pasencoreavoir à baiser vos reliques).» Et il rist moult elèrement , et me dit que je les
oroisons delcz son lit si souvent, que ses esperizestoient si afébloiez et sa veue , pource que il gisoit enclin à terre et le chief encliné delez terre , que quant il se levoit, il ne savoit revenir à son lit, ainçois demandoit à aucun de ses chambellens qui l’avoit «tendu , quant il revenoil d’oroison et li disoit : « Où sui-ge? • h basse vois, toutes voies, por les chevaliers qui gisoient en sa chambre.
4 Le Confesseur, p. 394.
* Le Confesseur, p. 371. — Il fesoit fère le service Dieu si solempnclment el si par loisir, que il ennuioit ausi comme à toux les autres pour la longueur de l’ofice. Id., p. 519.
4 Guill. de Nangis, Annales, p. 995.
niasse qucrrc ; cl si fls-jc. Kl quant Us orent veu le roy, ils le commandèrent à Dieu cl le roy cul* »
Celle saitilelé apparaît d’une manière bien louchante dans les dernières paroles qu’il écrivit pour sa fille. « Chièrc tille , la mesure par laquele nous devons Dieu amer, est amer le sanz mesure *. »
Et dans l'instruction à son fils Philippe :
« Se il avienl que aucune querele qui soit meue entre riche et povre viegne devant loi , sostien la querele de l'cstrangc devant ton conseil, ne montre pas que tu uiinmcs moût ta querele , jusques à tant que tu connoisses la vérité, car cil de Ion conseil pourraient estre cremeteus (craintifs) de parler contre toi , et ce ne dois tu pas vouloir. Et se tu enlcns que tu tiegnes nulc chose à tort , ou de ton tens, ou du tens à tes ancesseurs, fai le tantosl rendre, combien que la chose soit grant, on en terre, ou en deniers, ou en autre chose3. » —
» L’amour qu’il avoil à son peuple parut à ce qu'il dit à son aisné fil* en une moult grande nialadicquc il ol à Fonlene Bliaul. « Biau tilz, fit-il, je le pri que lu le faces amer au peuple de ton royaume ; car vraicment je aimeraic niiex que un Escol veriisl d'Kscossc cl gouvernant le peuple du royaume bien et finalement, que tu le gouvernasses mal apertement 4. »
Belles et louchantes paroles ! il est difficile de les lire sans être ému. Blais en même temps l’émotion est mêlée de retour sur soi - même et de tristesse. Cette pureté, cette douceur d'âme, celle élévation merveilleuse où le christianisme porta son héros, qui nous la rendra?... Certainement la moralité est plus éclairée aujourd'hui ; est-elle plus forte? Voilà une question bien propre à troubler tout sincère ami du progrès. Personne plus que celui qui écrit ces lignes ne s’associe de cœur aux pas immenses qu'a faits le genre humain dans les temps modernes , et à scs glorieuses espérances. Celte poussière vivante que les puissants foulaient aux pieds, cite a pris une voix d'homme, elle a monté à la propriété, à l'intelligence, à la participation du droit politique. Qui ne tressaille de joie en voyant la victoire de l'égalité?... Je crains seulement qu’en prenant un si juste sentiment de ses droits, l’homme n’ait perdu quelque chose du sentiment de ses devoirs.
* Joinville, p. 118. (Ce passage est tronqué dans l'édition Petitot, t. Il , p. 562.) Nous ne pouvons nous empêcher d'ajouter B ces citations un passage admirable du confesseur de la reine Marguerite : • Le tens de croissance covenable â travaus endurer, à engins embesoigner, à cors par ccuures exerciter, premier jour très bons à cliétiz mortels, ne fouy pas le bcnoict saint Loys en vain; ainçois le trespassa très saintement, ! comme cil qui savoit bien que les meilleurs choses s’en- ,
Le cœur *c serre quand on voit que, dans ce progrès de toute chose , la force morale n’a pas augmenté. La notion du libre arbitre et de la responsabilité morale semble s’obscurcir chaque jour. Chose bizarre ! à mesure que diminue et s’efface le vieux fatalisme de climats et de races qui pesait sur l'homme antique, succède et grandit 'comme un fatalisme d’idées. Que la passion soit fataliste, qu’elle veuille tuer la liberté , à la bonne heure , c'est son rôle , à elle. Hais la science elle-même , mais l’art.... El toi aussi, mon fils?.... Celte larve du fatalisme , par où que vous mettiez la tête â la fenêtre, vous la rencontre*. Le symbolisme de Vie» et de Herder, le panthéisme naturel de Schelling, le panthéisme historique de Ucgcl, l'histoire de races et l'histoire d'idées qui ont tant honoré la France , ils ont beau différer en tout; contre la liberté, ils sont d'accord. L’artiste même, le poète, qui n’est tenu à nul système, mais qui réfléchit l’idée de son siècle, il a de sa plume de bronze inscrit la vieille cathédrale de ce mot sinistre : ’Av«x7»j.
Ainsi vacille la pauvre petite lumière de la liberté morale. Et cependant la tempête des opinions, le vent de la passion , soufflent des quatre coins du inonde... Elle brûle, clic, veuve et solitaire; chaque jour, chaque heure, elle scintille plus faiblement. Si faiblement sciulille-l-cllc, que dans certains moments, je crois, comme celui qui se perdit aux catacombes, sentir déjà les ténèbres et la froide nuit... Peut-elle manquer? Jamais sans doute. Nous avons besoin de le croire, et de nous le dire, sans quoi nous tomberions de découragement. Elle éteinte, grand Dieu, préscrvez nous de vivre ici-bas !