LIVRE. IV. - Xlll* SIÈCLE. LUTTE DES MENDIANTS ET 1)E L’UNIVERSITÉ
l'université et les ordres mendiants. Voici l'histoire de l’université : au douzième siècle, elle se détache de son berceau de l’école du parvis Notre-Dame, elle lutte contre l'évéque de Paris; au treizième, elle guerroie contre les mendiants agents du pape; au quatorzième contre le pape lui -même. Ce corps formait une rude et forte démagogie, où quinze ou vingt mille jeunes gens de toute nation se formaient aux exercices dialectiques, cité sauvage dans la cité qu’ils troublaient de leurs violences et scandalisaient de leurs mœurs *. C’était là toutefois depuis quelque temps la grande gymnastique intellectuelle du monde. Dans le treizième siècle seulement , il en sortit sept papes 3 et une foule de cardinaux cl d evéques. Les plus illustres étrangers, l’Espagnol Raymond Lulle et l'Italien Dante, venaient à trente et quarante ans s’asseoir au pied de la chaire de Duiis Scot. Us tenaient à honneur d'avoir disputé à j Paris. Pétrarque fut aussi fier de la couronne que lui décerna notre universiléqucdecclle du Capitole. Au seizième siècle encore , lorsque Ramus rendait quelque vie à l’université en attendant la Saint- Barthélemy, nos écoles de la rue du Eouarre furent visitées de Torquato l asso. Pur raisonnement tou-
tefois. vaine logique, subtile cl stérile chicane3, nos arliâies (les dialecticiens de ('université sc donnaient ce nom ) devaient être bientôt primés. Les vrais artistes au treizième siècle, orateurs, comédiens, mimes, prédicateurs populaires cl enthousiastes, c'étaient les mendiants. Ceux-ci parlaient d'amour et au nom de l’amour. Ils avaient repris le texte de saint Augustin : « Aimez et faites ce que vous voudrez. » La sèche logique , qui avait eu de si grands effeU au temps d’Abailard, ne suffisait plus. Le monde, fatigué dans ce rude sentier, eût mieux aimé se reposer avec saint François et saint Bunavenlurc sous les mystiques ombrages du Cantique des Cantiques , ou réver avec un autre saint Jean une foi nouvelle et un nouvel Evangile.
Ce titre formidable, Introduction à T Évangile étemel 4, fut mis en elTcl en tête d’un livre par Jean de Parme , général des franciscains. Déjà l'abbé Joachim de Flores, le maître des mystiques, avait annoncé que la tin des temps était venue. Jean professa que, de même que l’Ancien Testament avait cédé la pacc au Nouveau, celui-ci avait aussi fait son Lemps ; que l’Evangile ne suffisait pas à la perfection ; qu'il avait encore six ans à vivre, mais
1 Jacob. Vitriac., np. BiiI.tus , II, G87 : Merctrices publics* ubiquè cleros transmutes quasi per violeutiam périra br liant. In uni autem et eAdem domo scliol.T craut superiûs, prostibula inferius.
3 L’antipape Auariet, Innocent II, Célestin II (disciple d'Abailard), Adrien IV, Alexandre III, Urbain III et Innocent lit. Bukeus, II, 554.
* Pierre le Chantre, et d’autres écrivains contemporains rapporteut le Irait suivant : «En 1171 , maître Silo, professeur de philosophie, pria un de ses disciples mourant de revenir lui faire port de l'état où il se trouverait dans l'autre monde. Quelques jours après sa mort , l’écolier lui apparut revêtu d’une cape toute couverte de thèses, • de sophismatibus dcscripta et Hammi iguis Iota confecta. • Il dit qu’il venait du purgatoire, et que cette chape lui pesait plus qu'une tour : • El est mihi data ut ram portera pro gioriA quam iu sophismatibus babui. • En même temps il laissa tomber uue goutte de sa sueur 6ur la maiu du maître; elle la perça d'outre en outre. Le lendemain Silo dit A ses écoliers :
Linquo coax nuis, cras eorvi*. nuque van».
AU logiceu pergo , que mortis non linel ergo.
cl il alla s'enfermer dans un monastère de Citeaux. • Butants, II, 305.
4 lutroductorius ad Evangelium Kternum. « L'Évangile perdurablc. « ( Roman de la Bose, ap. Bulaeus, III, Ü00.) On trouve dans les registres de l'inquisition de Rome vingt-sept propositions condamnées, extraites du livre de Jean de Parme. • Quôd novum Tcstamenlum est evacuaudum, licut velus est evacuatum. —
Quôd qiiantumcumque Deus aiïligat Jud.ros in hoc miindo, illos tamcii salvahit.quibus henefacirl manentibus in Judaïsmo, etc. — Quôd Evangelium J.-C. neminem ducit ad perfectum.— Quôd spiritualis intelligcntia novi Trstamenti non est comraissa Papa Romano , srd tantum lilteralis. — Quôd recessus ecclesi* Grascorum A RomanA rcelrsià fuit bonus. — Quôd populus Gnecus magis amhulat sccundum spiritum quàm populus Latinus. — Quôd Christus et apostoli ejus non fuerunt perfeeti iu vià contemplativA. — Quôd activa Tita usque ad tempos abbalis Joachim ( celui A qui Jean emprunta en partie ses doctrines), fructuosa fuit , sed mine fructuosa non est. • Les moines remplaceront dans la nouvelle loi le clergé séculier, etc., etc. (Bulaus, llist. Univers., Paris, 111, 292 sqq.)— Amaury de Chartres avait déjà soutenu des doctrines analogues. Guill.de S. Amure, c. 8 : * JAm Irausacti surit anni iv, quôdaliqui laborabaut ad mutandum Evangelium, quod dicunt fore perfectius , rarlius et diguiu6, quod appellent Kramjrltum tpiriltit tamcii , S. Ecangelium œterhum. — Le pape avait écrit A l’évêque de Paris, défaire détruire ce livre sans bruit. Sais l’université , déjà en querelle avec les ordres mendiants, le Gt brûler publiquement au parvis Notre-Dame. Jean de Parme se démit du gcnéralat; saint Bonaventure, qui lui succéda, commeuça une enquête contre lui, et Gt jeter en prison deux de ses adhérents. L'un y passa dix -huit ans, l'autre y mourut, f'og. Math. Paris, aun. 1256; Ricbrrius (ap. d’Achery Spicileg, II), 1. IV, C. 37; S. Thomas Aquin., opusc. XIX, c. 24; Nie. Eyroericus in Directorio Inquisilorum, P. ll.qu.9; Echardus, Scr. Dominic., 1 , 202 ; d Argrnlré Collcetio judicior., 1, 103, etc., rte.
qu’alors un Évangile plus durable allait commcn- | cer, un Évangile d’intelligence et d’esprit ; jusque- j là l’Église n’avait que la lettre *.
Ces doctrines, communes à un grand nombre de franciscains , furent acceptées aussi par plusieurs religieux de l’ordre de Saint-Dominique. C'est alors que l’université éclata. Le plus distingué de scs docteurs était un esprit fln et dur, un Franc-Comtois, un liommedu Jura, GuillaumedeSainl- Amour. Le portrait de cet intrépide champion de l’université s’est vu longtemps sur une vitre de la Sorbonne3. Il publia contre les mendiants une suite de pamphlets éloquents et spirituels , où il s'cfTorçait de les confondre avec les Béghards et antres hérétiques, dont les prédicateurs étaient de même vagabonds et mendiants : Discourt sur lepublicain et le pharisien ; Question sur la mesure de l'aumône et sur le mendiant valide ; Traité sur les périls prédits à l'Église pour les derniers temps 5 , etc. Sa force est dans l'Écriture qu’il possède est dont il fait un usage admirable ; ajoutez le piquant d'une satire, qui s’exprime à demi-mot. Malheureusement. il est trop visible que l'auteur a un autre motif que l’intérêt de l'Église. Il y avait entre les universitaires et les mendiants concurrence littéraire, cl jalousie de métier. Les mendiants avaient obtenu une chaire à Paris, en 1230, époque où l’université , blessée de la dureté de la régente, se
1 Hermann. Corneras , ap. Eccardi hist. med. *vi, II, 840 : ... Item dicit Evangelium ætrrnum esse spirituale, Evangelium Chriati littérale. — Quôd tertius status mundi, qui proprius est S. Spiritus, erit sine ænigmate et sine figuris...rt veritas duorum Testamentorum aine vclamine apparehit. — Quod sicut in principio primi status... Abraham, Isaac et Jacob... et sieul in principio novi... Zacharias, Johanne* Baptista, homo Cliristus Jésus... sic in principio tertii , crunt très similes illorum , scilicet vir iudutus lineis (Joachim), et angélus quidam habens folcem acutam (Dominicus ) , et abus angélus habens signutn Dei vivi (Franciscus). El habrbit similiter angélus duodccitn,... sicut Jacob in primo, Cliristus iu secundo. — Quôd Evaugclium ælernum traditum sit et commissum principal i ter illi ordini qui intrgratur et procodit xqualilcr ex ordine taïcorum et clericorum , quem ordinem appcllat Indepeudentium. — Quôd novum Tcstamentura non durabit in virlute sua, niai per sex annnx proximè futuros, scilicet usque ad annum 1360. — Ecclesia Romann lilteralis est et non spiritualis. — Quôd papa græcus magis ambulat secundum Evangelium quèm papa latinus.
3 Ce portrait a été gravé en télé de sca oeuvres. (Constance, 1633, in-4°.)
3 Concio de publicano et pharisaeo; De quanlilate rlccmosyn.i: , De valido mendicantc quurstioues , Traclatus de periculis novissimorum temporum ex scripturis sumptus, etc. Le dernier de ses ouvrages fut aus-
rclira à Orléans et à Angers 4. lis l’avaient gardée celte chaire, et l’université ne brillait point en présence de deux ordres , dont le savant était Albert le Grand , cl le logicien saint Thomas.
Ce grand procès fut débattu à Anagni par-devant le pape. Guillaume de Saint-Amour cul pour adversaires le dominicain Albert le Grand , archevêque de Mayence, et saint Bonavcnltire, général des franciscains s. Saint Thomas recueillit de mémoire toute la discussion, cl en fil un livre. Le pape condamna Guillaume de Saint-Amour, mais en même temps, il censura le livre de Jean de l'arme, frappant également les raisonneurs et les mystiques, les partisans de la lettre et ceux de l’esprit *.
Ce milieu si difficile a tenir, où l’Église essaya de s'établir et de s’arrêter sans glisser à droite ni à gauche, il fut tracé par saint Thomas; c’est là sa gloire immense. Venu à la fin du moyen âge, comme Aristote à la fin du monde grec , il fut l’Aristote du christianisme, en dressa la législation , essayant d’accorder la logique et et la foi pour la suppression de toute hérésie. Le colossal monument qu’il a élevé, ravit le siècle en admiration. Albert le Grand déclara que saint Thomas avait fixé la règle qui durerait jusqu'à la consommation des temps 7. Cet homme extraordinaire fut absorbé par celte tâche terrible, rien autre ne s’est placé dans sa vie; vie tout abstraite, dont les seuls événements sout des
sitôt traduit en vers français. « Quarnjuim Anaguiæ damna tus, nihilominùs à pétulante juventute in linguam Gallicani, inque rhythmos vernaculos translatas est , ut faciliàs à populo intelligcretur. « Bulxus , III , 348. — On le réimprima à Rouen, sous Louis XIII ; mais le conseil privé en défendit le débit par arrêt du 14 juillet 1633.
« Bubcus, III, 138.
§ Les ordres mendisnls étaient fort effrayés. « Cùm prsdicto volumini respondere fumet praedieto doctori ( Thomas) , non sine singultu et lacrymis, assigna tum, qui de statu ordinis et puguâ adversariorum tém gravium dubitabant, Fr. Thomas ipsum volume» accipiens et se tratrum orationibus recomracndans... » Guill. de Tboeo, Vit. S. Thomas, ap. Acta SS. Martis, I.
6 II condamna publiquement Guillaume de Saint- Amour, et Jean de Parme avec moins d'éclat. Bulæus, 111, 330.
7 Processus de S. Tliom. Aquin., ap. Acta SS. Martis, I , p. 714 : « Concludit quôd Fr. Thomas iu script uris suis imposuit fineru omnibus laborantibus usquè ad fincm s.rruli , et quôd omnes deinceps frustra lahorarent. • — Les dominicains décidèrent dans deux chapitres tenus, l'un h Paris, en 1386, l’autre à Carcassonne, en 1343, • que les frères suivraient fidèlement la doctrine de saint Thomas, et que si quelque maître, bachelier ou frère, s’en écartait, il serait par lé meme suspendu de ses fonctions. » Martenc, Tins, anecd., IV, 1817. Holstenii cod. regul., ed. Rrockic, IV, 114,