LIVRE IV. - SAINT THOMAS. DOUTES DE SAINT LOUIS
idées. Dès l'âge de cinq ans, il prit en main l'Écriture, et ne cessa plus de méditer '. H était du pays de l'idéalisme , du pays où fleurirent l'école de Pythagore et l’école d’Élëe, du pays de Rruno et de Vico. Aux écoles, scs camarades l'appelaient le grand boeuf muet de Sicile *. Il ne sortait de ce silence que pour dicter, et quand le sommeil fermait les yeux du corps, ceux de l'âme restaient ouverts, et il continuait de dicter encore. Un jour, étant sur mer, il ne s’aperçut pas d’une horrible tempête; une autre fois, sa préoccupation était si forte, qu’il ne lâcha point une chandelle allumée qui brûlait dans ses doigts s. Saisi du danger de l’Église , il y rêvait toujours cl même à la table de saint Louis. Il lui arriva un jour de frapper un grand coup sur la table, cl de s'écrier : « Voici un argument invincible contre les manichéens. » Le roi ordonna qu’à l'instant cet argument fût écrit *. Dans sa lutte avec le manichéisme, saint Thomas était soutenu par saint Augustin ; mais dans la question de la grâce, il s’écarte visiblement de ce docteur; il fait part à la liberté. Théologien de l'Église, il fallait qu'il soutint l’édifice de la hiérarchie cl du gouvernement ccclésiastiquc.Or si l'on n’admet la liberté, l'homme est incapable d'obéissance, il n’y a plus de gouvernement possible. Et pourtant, s’écarter de saint Augustin, c’était ouvrir une large porte à celui qui voudrait entrer en ennemi dans l’Église.- C'est par cette porte qu'est entré Luther.
Tel est donc l’aspccldu mondeau trcizièmcsiècle. Au sommet, le grand bœuf muet de Sicile , ruminant la question. Ici l’homme cl la liberté, là Dieu, la grâce, la prescience divine, la fatalité ; à droite l'observation qui proteste de la liberté humaine , à gauche la logique qui pousse invinciblement au fatalisme. L’observation distingue, la logique identifie; si on laisse faire celle-ci, elle résoudra l'homme en Dieu, Dieu en la nature; elle immobilisera l’univers en une indivisible unité, où se perdent la liberté, la moralité, la viepratique elle-même. Aussi le législateur ecclésiastique se roidit sur la pente, combattant par le bon sens sa propre logique, qui l’eût emporté. Il s'arrêta, ce ferme génie, sur le tranchant du rasoir, entre les deux abîmes dont il mesurait la profondeur. Solennelle figure de l’Église, il tint la balance, chercha l'équilibre, cl mourut à la peine. Le monde qui le vit d’en lias, distinguant, raisonnant, calculant dans une région
• Acta SS., p. G60.
5 Ce mot est significatif pour qui a présente la figure réreuse et monumentale des grands bœufs de l'Italie du sud.
— « Fuit (S. Thomas ) ma gnu 8 in corporc et recto staturæ... coloris triticci... magnum habeus caput...
supérieure, n'a pas su tous les combats qui purent avoir lieu au fond de cette abstraite existence.
Au-dessous de celle région sublime, battaient le vent et l’orage. Au-dessous de l'Ange, il y avait l’Homme, la morale sous la métaphysique, sous saint Thomas saint Louis. En celui-ci, le treizième siècle a sa Passion : Passion de nature exquise , intime, profonde, que les siècles antérieurs avaient à peine soupçonnée. Je parle du premier déchirement que le doute naissant fil dans les âmes ; quand toute l'harmonie du moyen âge sc troubla , quand le grand édifice dans lequel on s’était établi, commença à branler, quand les saints criant contre les saints, le droit se dressant contre le droit, les âmes les plus dociles se virent condamnées à juger, à examiner elles-mêmes. Le pieux roi de France, qui ne demandait qu'à sc soumettre et croire , fut de bonne heure forcé de lutter, de douter, de choisir. Il lui fallut, humble qu'il était et défiant de soi, résisler d’abord à sa mère ; puis se porter pour arbitre entre le pape et l’Empereur , juger le juge spirituel de la chrétienté, rappeler à la modération celui qu’il eût voulu pouvoir prendre pour règle de sainteté. Les mendiants l’avaient ensuite attiré par leur mysticisme ; il entra dans tiers ordre de Saint- F'rançois , il prit parti contre l'université. Toutefois le livre de Jean de Parme , accepté d’un grand nombre de franciscains , dut lui donner d’étranges défiances. On aperçoit dans les questions naïves qu'il adressait à Joinville toute l'inquiétude qui l’agitait. L’homme auquel le saint roi sc confiait peut être pris pour le type de Y honnête homme au treizième siècle. Cesl un curieux dialogue entre le mondain loyal et sincère , et l’âme pieuse et candide, qui s’avance d’un pas dans le doute, puis recule , et s'obstine dans la foi.
Le roi faisait manger à sa table Robert de Sorbonne et Joinville : « Quant le roi csloit en joie; si me disoit : Seneschal, or me dites les raisons pourquoy preudomme vaut mieux que béguin (dévol). Lors si encommençoitla noise de moy etdcmaistrc Robert. Quand nous avions grant pièce dcspulé, si rendoit sa sentence et disoit ainsi : « Maistre Robert, je vourroie avoir le nom de preudomme, mès que je le feusse, et tout le reuicnant vous demourast : car preudomme est se grant chose et si bonne chose, que ucis au nommer emplist-il la bouche 4. n
aliquantulùm calvus. Fuit tenerriroæ complexionis in carne. » Acta SS., p. 673. — • Fuit grossus. » Processus de S. Thom., ibid.
5 Acta SS., p. 672, 074.
< Ici., p. 675.
4 Joinville (éd. 1761), p. 7.
« Il m'appela une foiz et me dit : Je n’ose parler | à vous pour le soutil sens dont vous estes, de chose ! qui touche à Dieu ; cl pour ce ai-je appelé ces frères qui ci sont, que je vous weil faire une demande : la demande fut Iclc : ôcncschal , ût-il , quel chose i est Dieu, etc... 1 * 3 »
Saint Louis raconte à Joinville , qu'un chevalier assistant à une discussion entre des moines et des juifs, posa une question à un des docteurs juifs , et sur sa réponse, lui donna sur la tète un coup de son bâton qui le renversa. — v Aussi vous di je, lîst li roys, que nul , se il n’est très-bon clerc , ne doit desputer à eulx; mes foraine lay , quant il ot mesdire de la loy crcstienne, ne doit pas défendre la loycreslicnne, sinon de l'épée, dequoiildoit donner parmi le ventre dedens, tant comme elle y peut entrer *. »
Saint Louis disait à Joinville qu’au moment de la mort , le diable s'efforce d’ébranler la foi de l’agonisant: « Et pour ce se doit on garder et eu Iclc manière delfendre de ccst agait (piège), que eu die à l'ennemie quand il envoie tcle lemptacion. va l'en, doit on dire à l’ennemi : Tu ne me templcras jà à ce que je ne croie fermement touz les articles de la foy, etc... a «
^ Il disoit que foy et créance esloil une chose où nous devions bien croire fermement, encore n’en feussions nous certcins tuez que par oir dire *. »
Il raconta à Joinville qu'un docteur en théologie vint trouver un jour l’évêque Guillaume de Paris, et lui exposa en pleurant qu’il ne pouvail •* son cœur ahurter à croire au sacrement de l’autel. » L’évêque lui demanda si lorsque le diable lui envoyait celle tentation, il s’y complaisait : le théologien répondit qu’elle le chagrinait fort, et qu’il se ferait hacher plutôt que de rejeter l'Eucharistie. L’évêque alors le consola en lui assurant qu’il avait plus de mérité que celui qui n’a point de doutes 5.
Quelque légers que paraissent ces signes, ils sont graves, ils méritent attention. Lorsque saint Louis lui -même était troublé, combien d’âmes devaient douter et soufTrir en silence! Ce qu’il y avait de cruel, de poignant dans celte première défaillance de la foi, c’est qu’ou hésitait à se l’avouer. Aujourd’hui nous sommes habitués, endurcis aux tour-
1 Joinville, p. 6. H demanda ensuite à Joinville lequel il aimerait mieux d’avoir commis un péché mortel ou d’être lépreux. Joinville répond qu'il aimerait mieux avoir fait trente péchés mortels. — Et quand les frère» s'en lurent partis, il m'appela tout seul, et me lit seoir à ses pics, et me dit : » Comment me déistes vous hier ce? » Et je li dis que encore li disoie-jc, et il me dit :
« Vous déistes comme hattiz rnusarz ; car nulle si laide inczelcric n’est comme d'estreen péchié mortel , etc. *
3 Id., p. 13. a En la doctrine que il lessa au roi
nients du doute, les pointes en sont émoussées. Mais il faut se reporter au premier moment où l'âme vivante encore cl tiède de foi et d’amour, sentit glisser en soi le froid acier. Il y eut déchirement , mais il y eut surtout horreur et surprise. Voulez-vous savoir ce qu'elle éprouva, celte âme candide et croyante? Rappelez- vous vous-même le moment où la foi vous manqua dans l'amour, où s'éleva en vous le premier doute sur l’objet aimé.
Placer sa vie sur une idée, la suspendre à un amour infini, et voirque cela vous échappe ! Aimer, douter, se sentir haï pour ce doute , sentir que le sol fuit, qu’on s’abîme dans son impiété , dans cet enfer de glace où l'amour divin ne luit jamais... et cependant se raccrocher aux branches qui flottent sur le gouiïre, s’efforcer de croire qu'on croit encore, craindre d’avoir peur, et douter de sou doute... Mais si le doute est incertain , si la pensée n'est pas sûre de la pensée , cela n'ouvre-t-il pas au doute une région nouvelle, un enfer sous l’enfer !... Voilà la tentation des tentations ; les autres ne sont rien à côté. Celle-ci resta obscure, elle eut honte d'ellcméme, jusqu'au quinzième et au seizième siècle. Luther est là -dessus un grand maître; personne n’a eu une plus horrible expérience de ces tortures de l'âme : « Ah! si saint Paul vivait aujourd’hui, que je voudrais savoir de lui-méme quel genre de tentation il a éprouvé. Ce n’était pas l'aiguillon de la chair, cc n’était point la bonne Thécla, comme le rêvent les papistes... Jérôme et les autres Pères u’onl pas connu les plus hautes tentations ; ils n’en ont senti que de puériles, celles de la chair, qui pourtant ont bien aussi leurs ennuis. Augustin et Ambroise ont eu la leur ; Ht ont tremblé devant le glaive... Celle-là , c’est quelque chose de plus haut que le dése-spoir causé par les péehés... lorsqu’il est dit : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as -lu délaissé ; c'est comme s'il disait : Tu m’es ennemi sans cause. Ou le mot de Job : Je suis juste et innocent. »
Le Christ lui-même, dont Job était la ligure, a connu cette angoisse du doute, cetlc nuit de l’âme, où pas une étoile n’apparalt plus sur l’horizon. C’est là le dernier terme de la Passion , le sommet de la croix. Mais tout ce qui a précédé celte borne
Phclipe, son fluz... il y avait une clause contenue, qui est tele : u Fai à ton pooir les bougres et les autres mal (jeux chncitT de ton royaume, si que la terre soit de cc bien purgée. » Le Confesseur, p. 305.
3 Joinville, p. 10.
4 Id., ibid. — G. Villani, XIII, 200 : Ou vint un jour lui dire que la figure du Christ avait apparu dans une hostie : * Que ceux qui doutent aillent le voir, dit-il; pour moi, je le vois dans mon cœur. »
3 Joinville, p. 10-11.